‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 77 sur 181 · I. Éd. T. : de la France, t. Voir p. m · texte numérisé non relu

I. Éd. T. : de la France, t. Voir p. m

(Rép. «u n* 22.) — Naples, 22 leptembre 1770.

Ma belle dame, je suis bête aujourd'hui, et je vous le dis d'avance. L'ennui me gagne comme Teau gagnait M. de Mairan. Je vous crierais : Sauvez-moi avec une chose quelconque; et vous me répondriez que vous auriez plutôt fait avec une lettre de vous. Je suis content du remède. Cependant votre lettre du 2 septembre n'est pas trop gaie. Vous y parlez d'une attaque de gravelle, ce qui ne vaut rien. Vous me faites une question métaphysique, et vous m'envoyez un arrêt artonomique. Si vous ne savez pas le grec, je vous dirai que ce mot signifie iots sur le païn^. Si les économistes étaient tant soit peu grecs, il y aurait beau temps qu'ils emploieraient ce mot assez heureux. Et vous me menacez d'un extrait d'un livre. Tout cela ne vaut pas grand'chose pour la gaieté, et pour me guérir de la stupidité. Faut-il donc que, malgré mon engourdissement, je réponde à votre question métaphysique : Pourquoi on prend mauvaise opinion d*un homme qui aura composé le caractère de Lovelace*? Par paresse. On n'a pas assez étudié les effets de la paresse de Tesprit humain. Il faut que j'en fasse un traité quelque beau jour. Au fond, il est constant que, lorsque je lis, par exemple, le roman de Lovelace, il faut absolument que je me fasse un fantôme de ce monsieur. Or, de deux choses l'une; si par bonheur je connais quelqu'un qui me paraisse ressembler à Lovelace, je le mets là dans mon imagination; et alors l'auteur se sauve, et j'ai acquis

1. De âe^c, pain. C'est donc à torique les deux éditions de 1818 : portent : lois sur la paix.

2. Dans Clarisse BarlowSy le célèbre roman de Richardson, paru en 1748, et traduit par Tabbé Prévost en 1761 , et par Letoumeur en 1784-87.

un redoublement de haine contre ce monsieur. Si cet être ne se rencontre pas dans, mon imagination, alors, par un effet de la paresse de mon esprit, je mets Fauteur à cette place, et il devient le plastron de ma haine. Je trouve cela si vrai, que Machiavel de son temps ne souffrit aucune haine de son livre, lorsque tout le monde connaissait le duc de Valentinois^ Sitôt que l'idée de ce monstre fut effacée, Machiavel lui-même devint odieux. Si Tibère et Néron n'eussent été de si grands empereurs, qu'il est impossible de les oublier, Tacite serait aussi odieux que Machiavel ; et j'ai connu des personnes qui ne détestaient pas moins Tacite que Tibère. Enfin, je crois qu'après la mort de M. Malouin*, Molière passera pour un médecin abominable. Yoilà mes idées làdessus. Tout est un effet de la paresse de notre imagination, qui, pour ne pas se donner la peine de chercher des prototypes (autre mot grec), y place l'auteur.

Passons à l'arrêt^ artonomique de la bouillie pour les chats. Dites cela de ma part à M. de Sartine, et dites-lui qu'il est absurde, lorsque le pain manque aux hommes, de donner de la bouillie aux chats. Lorsqu'on a fait la sottise de donner une grande secousse aux blés, l'ébranlement en dure quatre ans. Ainsi vous ne serez guéris qu'en 1772, puisque le mouvement commença en 1768. Le fait est constant par expérience. Le problème est

1. César Borgia créé duc#de Valentinois par Loais XII, en 1498, servit, dit-on, de modèle à Machiavel, qui avait été accrédité près de lai par la république de Florence, pour composer son livre du Prince, écrit en 1513 et publié en 1532.

2. Paul-Jacques Malouin (1701-1778), docteur-régent de la Faculté de Paris, médecin du commun de la reine, membre de l'Académie des Sciences en 174t. « Vous êtes digne d'être malade • , disait-il à un client. — « Tous l\es grands hommes, disait-il une autre fois, ont aimé la médecine. — Excepté un certain Molière, reprit-on. — Aussi voyez comme il est mort. »

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