‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 86 sur 181 · MADAME D'ÉPINAY A L'ABBÉ GALIANL · texte numérisé non relu

MADAME D'ÉPINAY A L'ABBÉ GALIANL

A la Briche, h Paris,, sur le chemin, partout où je trouve une plume et de l'encre ; depuis le 3 novembre 1 770, jusqu'au 1 que ia lettre partira.

Mais quel train il fait ce petit abbé ! on dirait un éphémériste, d'autant qu'il est, dans cette lettre du 13 octobre que je viens de recevoir, aussi injuste que bruyant. Que voulez-vous de moi? Je vous écris régulièrement toutes les semaines, toute affaire cessante. Quel est le Parisien ou la Parisienne qui en fasse autant? Je suis

1. Marmontel, dans ses Mémoires^ III, 235, nomme, parmi les habitués du salon de M. de Laborde, c Silésia, ce génois philosophe qui ressemblait à Vauvenargues. » Voir p. 40.

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trois semaines de suite sans vous électriser? Yoilà assurément une belle nouvelle que tous m*iapprenez là I Mais mon étonnement vient bien plutôt de ce que quelquesunes de mes lettres vous ont fait ce surprenant effet. Qui diantre peut avoir de Tesprit ou de l'imagination une fois par semaine, précisément le jour de poste? Je vous écris tout ce qui me passe par la tête; je vous écris, parce que je vous aime, parce que j*aime à tous faire souvenir de moi ; ce n'est pas ma faute si les autres ne vous écrivent pas ; il ne faut pas me chercher noise pour cela, car je vous dirai comme cette religieuse : Eh bien ! mon révérend père, si vous n'êtes pas content de moi, couchezvous auprès. C'est un de nos proverbes qui veut dire : Allez vous promener. Attendez ; on m'appelle pour voir si mon vin est bien emballé, et je reviens... Me voilà.

Vous dites encore que je ne réponds pas à la moitié de vos lettres. Il se peut que je n'aie pas répondu à celles que je n'ai pas encore reçues et qui sont en chemin ; mais je n'ai laissé aucun article en arrière, du mois d'août 1769 jusqu'au 13 octobre 1770. Songez qu'au moment où vous recevez mes lettres, ce sont des réponses à des questions de six semaines de date, et que je ne vous écris pas sans avoir vos lettres sous les yeux. Par exemple, je vous écris actuellement sur un damier où le marquis a perdu hier une partie d'échecs. J'ai les pieds sur un fauteuil, parce que je n'ai plus de table autour de moi. Sur ce fauteuil sont vos trois dernières lettres, des clefs, des mémoires à payer ; un sac d'argent où l'on vient malheureusement puiser si souvent, qu'il sera bientôt à sec ; et malgré cela, je suis à mon abbé, sans aucune distraction, parce qu'encore une fois je l'aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces... Ah I quel chien de sabbat! Eh bien! oui, que la charrette

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parte, qu'elle aille au diable, et qu'on mette mes chevaux. Je disais donc, pour vous prouver mon exactitude , que je n'ai pu répondre plus tôt sur ce qui concernait les réparations; mes dernières lettres en parlent amplement. Je n'ai point vu le comte de Schomberg, il est à Fontainebleau; Diderot est au Grand-Val ^ jusqu'à la Saint- Martin : parce qu'il avait promis d'être ici, il ftillait bien qu'il fût ailleurs. L'homme à la chaise de paille, qui n'est assurément pas un homme de paille, fait toujours plus de feuilles que personne. Il mène une vie de galérien, et n'en est pas moins gai le soir au sortir de son grenier. Il vous aime, il vous dit mille choses tendres, et n'a malheureusement pas le temps de vous les dire lui-même. Le prince de Gotha se porte bien ; mais il y a un siècle qu'il n'a écrit, parce qu'il a été en gala pour la réception des princesses de Galles et autres '. M. de Saint-Lambert vous aime toujours fort sérieusement, à ce que je sup-

I . c'est en effet de cette propriété du baron d'Holbach qae Diderot écrivait, le î novembre, à mademoiselle Volland, an sujet de la RéfutaUon des Dialogue* : t L'abbé Horellet nous est yenu (ou Qrofidffal) : ob ? le plaisant corps 1 comme je tous en amuserais, si j'en avais le temps I II m'a laissé un seul exemplaire de son ouvrage, qui a été supprimé, contre les Dialogues de l'abbé Galiani ; je ne Tai pas encore ouvert ; le baron qai Ta parcouru, m'a dit quUl était plein d^amertume • [GEworrs de Diderot^ t. XIX. p 3i0). El le même jour à Grimm: c L*abbé Morellet nbus^ est ▼ena avec le récit de ses trenles-six infortunes. c*est à crever de rire ; c'était la jérémiade la plus vile, la plus intéressée et la plus naturelle que TOQS poissies imaginer, et cela sans que le Jérémies'en doutAt. Il m'a laissé son ouvrage contre l'abbé ; je ne l'ai pas encore ouvert, mais je me sui^ prorois de lui en dire mou avis bien serré. » Le 10, il disait encore à Grimm : • Si vous étiez aussi un peu curieux de mon sentiment, sur l'ouvrage de Panurge, je vous donnerais la lettre que je lui ai préparée. • {Ibid. t. XX, p. Ϋetî4.)

î. Le 14 septembre, la princesse douairière de Galles, Augustine de Saxe-Gotha (t7IO-l77t), mère de Georges III, ve>ne en 1751. était arrivée à Gotha, où sa fille, la princesse héréditaire de Brun8wi'*k-'WoifeQbutlel, vint la rejoindre et où son fils, le duc de Glocester, la reprit à son retour de Vienne, pour se rendre en Angleterre où ils arrivèrent le S7 octobce. Gazette de France, p. 320, 865.

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I pose, parce qu'il en parle toujours avec la même chaleur que TOUS lui connaissez. La comtesse d'Houdetot vous trouve charmant ; mais Panurge est un bien bon esprit qui a une logique admirable, et elle aime beaucoup la logique.

Au reste, il y a un mois que je n'ai vu personne , et que je mène une vie selon mon cœur et ma tournure qui a un certain penchant à la sauvagerie. Je vous jure qu'excepté trois ou quatre personnes dont je ne me sépare jamais sans peine, je me passe des autres le plus aisément du monde. Je ne fuis pas le monde cependant, mais je n'en ai nul besoin; je n'ai besoin que de mes amis. Je relis ce que je viens d'écrire. Gela est abominable; brûlez-le. Il faut que je parte; je continuerai quand je serai arrivée, mais brûlez toujours.

Le 6, à Paris.

Un taudis, un bruit, un froid 1 ah I vous n'avez pas d'idée des calamités qui m'environnent. J'ai déjà été une fois l'autre semaine à Paris, comptant m'y établir. L'odeur de peinture m'en a chassée, et enfin m'y voilà sans miséricorde. L'abbé Giimod a de votre part un exemplaire relié des Dialogues; cela est fait, n'en parlons plus. L'autre semaine je vous parlerai de Nicolaï et de Gatti, et je ferai dire à la personne que vous m'avez recommandée qu'elle peut venir me trouver. Soyez sûr de mon exactitude et de mon zèle.

Où avez-vous donc pris que je n'ai pu rire de la Bagarre? y 9à mon Ordre essentiel des sociétés si bien présent, que j'ai cité et rappelé les à-propos à tous ceux qui ne les sentaient pas. G'est la satire la plus plaisante, la plus originale, la plUs sanglante qui ait jamais été faite.

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Nous sommes tous d'avis que sans trop la prolonger, il faut traiter Taffaire de la vraie bagarre, la journée du 30 mai; nous attendons au moins un chapitre. Signé le philosophe^ la chaise de paille et votre servante. C'est notre avis et notre volonté.

Le livre du comte de Lauraguais ^ est à mourir de rire, je vous l'envoie ; quoiqu'il vous critique, il vous divertira beaucoup. Gomme c'est une petite, très petite brochure, j'ai envie de vous la faire contresigner avec les gazettes jusqu'à Rome. Je verrai si je puis trouver quelque autre moyen de vous la faire parvenir. Les économistes y sont plaisamment vilipendés.

Madame Geoffrin est toujours elle, bonne, excellente et originale, en ce que le génie l'est toujours. Je ne la vois que quand je la rencontre comme vous savez. Elle se porte à merveille. G'est encore un problème que je n'ai pu résoudre, de savoir pourquoi elle ne m'aime pas, car j'étais faite pour lui plaire, observant toujours paisiblement, n'offusquant et n'effaçant jamais personne, n'ayant ni fortune, ni maison montée, n'étant ni bête, ni conquérante ; cela est singulier.

Vous parlerai-je du volume que Buffon vient de donner sur les oiseaux^? Une ignorante, une femme, cela est bien hardi! N'importe, je vais vous dire tout bas, tout bas à l'oreille ce que j'en pense* J'ai peur qu'il n'y ait plus de poésie que de vérité dans tout cela. A en croire son premier Discours sur l'homme, c'est le premier et le plus parfait des animaux.

Dans son Discours sur les quadrupèdes, on voyait qu'il qu'il mourait d'envie de les mettre, sinon au-dessus de l'homme, au moins tout à côté. Vous souvient-il qu'il

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