LETTRE PREMIÈRE
ÉTABLISSEMENT ET PROGRÈS DE LA CONGRÉGATION DES MISSIONS ÉTRANGÈRES, JUSQU’A LA MORT DES PREMIERS VICAIRES APOSTOLIQUES.
Monseigneur ,
La Congrégation des Missions- Étrangères doit sa naissance à la vigilante sollicitude des Souverains Pontifes sur l'univers confié à leur conduite. C'est de Rome qu’est descendue la parole féconde à laquelle nous devons l’existence; c’est Rome qui nous a soutenus constamment au milieu des luttes et des obstacles sans nombre opposés depuis près de deux siècles à notre marche ; c’est vers Rome que nous élèverons toujours nos regards pour y puiser notre force et notre conseil ; Rome sera notre constante lumière, notre appui toujours assuré dans l’avenir, comme elle l’a été dans le passé. Noble origine, illustre destinée que nous sommes fiers de montrer à la face du monde catholique. Qu’il nous suffise pour cela, Monseigneur, de laisser parler ici les faits dont nous allons désormais nous entretenir.
A l’époque où la religion et la politique fixaient également leurs regards sur cette terre d’Asie dont l’une et l'autre am-
hilionnaient la conquête, d'uuepart, les peuples de l’Europe avides de partager les avantages offerts à des rivaux, par la découverte d'un monde inconuu, promenaient leurs armées d’un bout de la terre à l'autre, et se disputaient les dépouilles de ces nations nouvellement soumises à leur empire. D’un autre côté, les travaux immenses et les prodigieux succès de S. François-Xavier, ouvraient aux grandes corporations religieuses une ample moisson d ômes ; les missionnaires accouraient de tous les côtés, remplis de foi et d’amour, pleins de zèle pour user leur vie ou donner leur sang alin de piauler sur la terre infidèle la croix glorieuse de Jésus- Christ. A leur tète surtout apparaissaient les PP. de la Compagnie de Jésus si bien préparés à suivre les traces de leur premier apôtre, et si dignes de lui succéder dans cette laborieuse carrière. On les voyait partout où il y avait des âmes à éclairer, des dangers à courir et des peines à supporter pour l'amour du Sauveur. Pour prix de tant de zèle, des conversions éclatantes et nombreuses se multipliaient sous leurs pas, et déjà ils avaient annoncé l’Évangile dans presque toutes les terres orientales; cependant ils n’étaient pas encore parvenus à y former de véritables Églises. Quelque nombreux et quelque fervents que fussent dès lors les nouveaux disciples de Jésus-Christ, ils n’avaient pas encore pu voir établir au milieu d'eux l’ordre hiérarchique du sacerdoce, seul lien véritable de Fa société chrétienne; ces chrétientés florissantes par leur foi et par leurs oeuvres, n’avaient à leur tête que des pasteurs choisis hors de leur sein; le principe fondamental de leur existence durable leur manquait donc, et Home dut justement en être alarmée lorsque la persécution arriva. Ce Japon subissait alors la pins sanglante épreuve qui ait peut-être jamais désolé une Église particulière, et comme il ne s’y trouvait pas de clergé national capable d’exercer les fonction> du saint ministère , tout en demeurant confondu avec la population , cette Église succomba bientôt. Les milliers
de martyrs qu elle envoya au ciel ne la sauvèrent pas et bientôt la plus florissante des chrétientés fut si profondément ruinée par les persécutions qu on n'en vit pas même demeurer quelques restes. En vain les Souverains Pontifes avaient-ils cherché à prévenir cet irréparable malheur en y instituant des évêques dans le temps où les succès’des missionnaires donnaient, les plus belles espérances '• ces evèques choisis parmi les religieux ne portèrent pas suffisamment peut-être leur attention sur la formation du cler-é indigène, et il n’y avait pas plus de huit prêtres séculiers japonais quand la grande persécution éclata *. De cette ma mere les fidèles, privés bientôt du secours des sacrements et de 1 appui de leurs pasteurs, n’enrent pas tous le courage de mourir pour la foi ; plusieurs cédèrent à la crainte des supplices, et alors personne ne pouvant les aider à se relever dans celte déplorable chute, ils abandonnèrent pour tou jours une religion au sein de laquelle ils seraient rentrés s, quelque prêtre de Jésus-Christ leur eût ouvert la voie de la pénitence.
dre isles et royavmes dv lapon , Recueillie par le P Fra M °'' e ecelesi8s,lqve d« la -compagnie de ïem.U, Paris nTt n '
M. -Histoire des mar.jrs dv lapon JI’, ,>P: '' ,2°-
Composée en latin par le R. P. Nicolas i ’ :^“e a MDCX* .
traduite eu François par le P. Pierre Morin de h m “"‘P?.61116 de Iesvs . Et Caris. S. Craïuoisy. *1624, p. 8 ",esme Compagnie. In-4,
1 Hist. eecl. des isles et roy. dv lapon , t. If n 24U u .
* lapon, p. 346. — Histoire de l’établissement du^rhrJ des.,na,',y|s
qui lui ont été communiqués par M. l’évéque de Taln nr ’ ^ ** rnanuscn,s
IE P DK RHODES VIENT A ROME DEMANDER DES ÉVÊQUES POUR LES MISSIONS DU TONG-KING ET DE LA LOCH IN- CI1INE.
Le même malheur semblait menacer les chrétientés du Tong-King et de la Cochinchine, lorsque le P. de Rhodes de la Compagnie de Jésus, résolut de prévenir un pareil désastre. Ce grand missionnaire comprit tout d abord que le seul moven d’établir la foi d’une manière stable parmi ces peuples, était de se conformer , autant que possible, a a marche suivie par l’Église dans les siècles toutes les époques on s’était efforcé, avanttout, de donner chaque chréUenté nouvellement formée un prêtre ou un évêque pris dans son sein ; ü ne crut donc pas que des difficultés locales rendissent impossible pour une nation quelconque ce qui s’était pratiqué jusqu’alors chez tous les peuples^du monde. U comprit que l’Eglise catholique dans ses dogmes, dans sa morale et dans sa diffusion parmi les pennies devait l’être encore par 1 établissement du ministè hiérarchique également chez toutes les nations de la terre.
Des raisons si graves l’engagèrent a passer Par'desslJ toutes les difficultés qu’on lui opposait pour combattre mode d’institution d’Églises qu’il médttait. Ne pouvant donc pas s'entendre avec ceux qui auraient pu en assurer Immédiatement 1’exécution sur les lieux, il se détermina enfui à venir exposer ainsi ses convictions au chef suprême de la grande famille chrétienne. Le 21 décembre 1645, il Parüt de Macao où la persécution de Cochinchine 1 avait forcé IXr, et U arrivait à Rome «eu.emeot le » )»,o 1649 '. Il y fut accueilli d’abord avec toute la faveur que
• Aivers vovages et missions apostoli<ives du R. P- Alexan-
. Sommaire des d, « )8 l6Jg • là ,.année 1653. In 8 , Pan»,
dre de Rhodes , P ?g ^ f J(| __ He|ationdv voyage de MR' l’evè-
^rdèlBery” vl;aire a^slotiqvc dv royàvme de la Cochinchine, par la Tur-
devait attendre un missionnaire dont la pensée tendait aussi directement à réaliser le plus ardent désir du Saint-Siège à l’égard des chrétientés menacées.
• Le pape Innocent X applaudit à la proposition du P. de « Rhodes, et voulut le sacrer lui-même pour premier évè- » que du Tong-King; mais cet humble religieux refusa » constamment cette dignité, et l’on ne put jamais vaincre « sa résistance à cet égard4. » Cependant, comme il soutenait en cette circonstance la cause même de Dieu , il dut bientôt rencontrer les obstacles qui ne manquent jamais aux hommes appelés à faire de grandes œuvres dans l’Église. Pendant plusieurs années les choses demeurèrent dans un état de stagnation capable de décourager un zèle moins ardent et une patience moins éprouvée. Malgré toutes les oppositions qu'on lui suscitait , il n’en persévéra pas moins dans sa généreuse entreprise, et l’on ne saurait dire combien il lui fallut de courage pour arriver au but si désiré qu’il poursuivait.
Je commeuçay aussitôt après mon arrivée , « rapportet-il lui-mème, à faire connoistre par tout cette grande » Ville, le dessein qui m’auoit mené du bout du Monde ; i’ay
(fuie , la Perse , les Indes , etc , jusqu'au royaume de Siam , et autres lieux ; par M. de Bovrges, prestre, missionnaire apostolique. In-8, Paris, Denys Becher, 1 668, pp. 4etsuiv. — Relation des Missions et des Voyages des Evesques françois avx royavmes de Siam , de la Cochinchiuc , de Camboye et du Toulon, etc. In-8, Paris, Pierre le Petit, 1674, préface, p. i. — La Vie de Mouseigneur Ignace Cotolendi, de la ville d’Aix, Evêque de Métellopolis, Vicaire Apostolique en la Chine occidentale ; par Messire Gaspard Augeri, prédicateur ordinaire du roy. Iu-4, Àix, Charles David, 1673, p. 133. — Vie deM.Olier, fondateur du séminaire de Saint-Sulpice , accompagnée de notices sur un graud nombre de personnages contemporains ; ( par M. Failloit, directeur au même séminaire). In-8, Paris, Poussielgue, 1841, t. II, p. 409. — Nouvelles lettres édifiantes des missions de la Chine et des Indes Orientales. In- 12, Paris, Adrien Leclère, 1818, t. Ier, préface, p. xi. — Histoirede rétablissement du Christianisme dans les Indes Orientales , tom. Ier, p. 10.
1 Nouv. Lett. édif. t. Ier, préf. p. xn. — Gallia Chris tiana , in provincias ecc le sla s tic as dis tribu ta. Operdet studio monachorum congregationis S. Mauri ordinis S. Brncdicti. In-f°, Paris, Imprimerie royale, 1744, t. VII, colon u* 1024. — Hist. de Siain, t. Ier, pp. 385 et suiv.
— fi —
» eu je bien d’en parler souucnt à Nostre Saint Père, qui a » tesmoigné vn graDd désir de nous assister, i'estois tous les » jours à la porte de Messieurs les Cardinaux, pour leur re- » présenter ces nouuelles chrestientez, qui leur tendoient » les mains, pour leur demander le chemin de Paradis , il a » fallu que i’aye demeuré trois ans partie pour assister à » nos trois Congrégations générales, partie pour les affaires » de nos royaumes , demandant toujours des Euesqucs et » des Missionnaires, pour empescher tant de personnes de » se damner*. » Le 7 août 1651, il obtint un premier succès auprès de la Sacrée Congrégation de la Propagande; succès important qui devint le fondement de ce qu’il plut à Dieu d’opérer dans la suite pour le salut des peuples auxquels le zélé Missionnaire portait un si haut intérêt. Ce jour-là en effet , les cardinaux rendirent un décret par lequel, d’un avis unanime, ils suppliaient le Saint-Père de prendre des moyens efficaces pour la création d’évêques et de prêtres indigènes dans les diverses Églises de la Haute- Asie. Pour y parvenir, la Sacrée Congrégation proposait de donner à ces vastes contrées un patriarche avec au moins deux ou trois archevêques et douze évêques, choisis parmi les prêtres séculiers ou réguliers , selon que Sa Sainteté le jugerait plus utile au bien des âmes *. Ce projet ne s’exécuta jamais complètement. Cependant le P. de Rhodes, obligé de rester à Borne pour y presser auprès des cardinaux la détermination définitive des mesures qu’il proposait, profita de ce temps pour rechercher parmi le nombreux clergé de Rome des sujets capables de seconder pleinement les intentions du Saint-Siège dans l’exécution des mêmes mesures. N’ayant pas
1 I)iv. Voy. et Mis. du P. Al. de Rhodes, p. 78 de la troisième partie.
1 ('onstitutiones apostolicte , brévia, décréta, etc. , j>ro missionibus Si n arum, Tunquini , etc. Ad usum B /?. D.D . F.piscoporum , Saccrdotunu/uc à Summis PontiJJcibus , ab Emin cutis si mis D.D. Cardinalibus S. Congre gationis de pro paganda Fi de respective in Orientent missorum. In-12, Paris , C. Ango', I f> 7 6 » Ire parlie, p. I. — Ce recueil a clé publié par les soins de M. Gazil , alors directeur au Séminaire des Missions -Etrangères.
réussi en cela comme il le désirait, il se tourna vers notre florissante Église, la fille aînée de l’Eglise romaine, où jamais une voix apostolique ne s'est fait entendre en vain. Écoutons-le encore lui-même exprimer le consolant espoir qui l’animait en pensant à notre chère patrie. « Après auoir » aduancé autaut qu'il m’estoit possible, dit-il, toutes les af- » faires qui m’auoient ramené du pays le plus esloigné de » toute la terre , i’ay recommencé pour la troisiesme fois le » mesrne voyage, mais ie n’ay eu garde d'y retourner seul, » maintenant que ie suis vieux et quasi sur le point d’al- » 1er au tombeau.
» I’ay creu que la France, estant le plus pieux royaume » du monde, me fourniroit plusieurs soldats qui aillent à la » conqueste de tout l'Orient, pour l’ assujettir à Jésus-Christ, » et particulièrement que i’y trouuerois moyen d’ auoir des » Fuesques qui fussent nos Pères et nos Maistres en ces » Églises ; ie suis sorti de Rome à ce dessein le vnziesme » Septembre de l’année mil six cens cinquante deux, après » auoir baisé les pieds au Pape \ >• Cette espérance ne fut pas trompée, car il se trouva bientôt eu relation avec des hommes dignes d’accomplir cette grande mission. Il eût désiré vivement les y accompagner, mais, arrêté par des obstacles imprévus, il ne lui fut pas possible d’aller les seconder de son zèle et de sa longue expérience. Ce fut un malheur véritable pour la cause de la foi, car les vertus et la capacité du P. de Rhodes, l’autorité d’apôtre qu’il avait justement méritée par ses grands travaux, eussent été d'un grand secours aux premiers vicaires apostoliques , et eussent étouffé bien des semences de division, dont l'effet fut depuis si funeste à ces pauvres Églises.
Quoi qu’il en soit , il eut à peine fait connaître en France le but auquel il tendait, que de toutes les provinces, des religieux zélés de son ordre se présentèrent pour aller travail-
1 Dit. Voy. cl Miss, du P. Al. de Kliode», troisième partir, j*. 78
1er à cette vigne lointaine dont il leur faisait entrevoir les besoins et les espérances. Vingt d’entr’eux furent désignés par leurs supérieurs pour cette belle mission : mais ce n’élait là qu’un objet secondaire pour le P. de Rhodes; il voulait trouver des sujets capables d’être établis évêques de ces contrées; il voulait qu’ils fussent dans une position assez indépendante pour pouvoir s’appliquer, avant toutes choses, à la formation d’un clergé indigène, et l’expérience lui avait démontré que ses confrères n'avaient pas tout ce qu’il fallait sous ce rapport. Il réussit mieux auprès des membres d'une société de pieux jeunes gens réunis alors à Paris dans les liens de la charité la plus touchante Le P. Bagot, jésuite distingué par la portée de son esprit et l’éminence de ses vertus, était alors directeur de presque toute la Congrégation formée parmi les élèves du collège de son institut à Paris. Encouragés par ses conseils, plusieurs' d’entr’eux formèrent ensemble une société plus intime, dont le but était de se livrer aux œuvres de zèle et de charité près des pauvres de la ville et de leurs condisciples du collège. « Ce fut dans la rue Copeau, au faubourg » Saint-Marcel, que ces jeunes amis fixèrent d’abord leur » demeure. Comme l'amour de Dieu et l’abnégation la plus » absolue de tout ce qui n’est pas lui, étaient les seuls liens » qui les unissaient, tout ce qu’ils possédaient fut mis en » commun*. » Ces jeunes gens, qui appartenaient pour la plupart à des familles distinguées, se fixèrent plus tard rue Saint-Dominique, dans un local plus convenable pour leur nombre *. Les choses en étaient à ce point lorsque le P. de Rhodes arriva de Rome et descendit au collège de Clermont. La Providence sembla bientôt l’y avoir conduit pour le mettre
1 Celte société avilit beaucoup de rapport avec l'admirable réunion formée de nos jours sous le patronage de saint Vincent-de-Paul.
a Vie nouvelle de Henri -Marie Roudou, grand - archidiacre d’Evreux. In-S, Besançon, Onthenin-Cbalandre, 1837, p. 41.
3 Vienouv. de H. M. Boudon, p. 43.
eu rapport avec le guide des premiers apôtres appelés à la grande œuvre que nous continuons aujourd’hui. « Le P. Ba- » got lui fit connaître scs jeunes congréganistes, et lui parla » du zèle avec lequel ils se portaient à tout ce qui pouvait » procurer la gloire de Dieu et le bien du prochain. Ani- » méscomme ils l’étaient parces vuessublimes, ils virent de » leur côté avec autant d’admiration que d'attendrissement, » un religieux qui renonçait à sa patrie, traversait les mers, » et se vouait au martyre pour apprendre à des sauvages 1 à » connaître et à adorer le vrai Dieu. Pressés d’entendre de » la bouche de ce nouvel apôtre le récit de ses travaux et » et de ses souffrances, ils conjurèrent le P. Bagot de leur » procurer le bonheur de passer assez de moments avec lui » pour qu’ils pussent satisfaire ce désir : le Père céda à leurs » instances, et ils vinrent l’un et l’autre dîner à leur com- » munauté. Ce fut pendant ce dîner que, touchés par la » peinture que leur fit le P. de Rhodes de l’état de tant de » pauvres peuplades qui n’attendaient pour sortir de leur » idolâtrie que des prêtres qui les instruisissent ; transpor- » tés surtout de ce désir du martyre , si fort chez les âmes » dont la foi est vive et généreuse, ils conçurent pour la » première fois le projet de tout quitter pour travailler » aussi au salut des sauvages. Tous ceux qui se destinaient • à l’état ecclésiastique en firent part au P. de Rhodes, avec » des sentiments d’enthousiasme qui le touchèrent vive- » ment; et quelque spontanée que fût cette résolution, elle » lui parut inspirée par une disposition si évidente de la » grâce, qu’il ne put s’empêcher de dire au P. Bagot en les » quittant : Je viens de trouver dans ces jeunes gens des dis- » positions plus parfaites que celles que j’ai cherchées dans les » séminaires et autres lieux de l’Europe.
• On peut dire que ce fut cette première impression si
1 L’auteur se servait ici d’une ancienne Vie manuscrite de M. Boudon , ce qui explique cette expression et d’autres également inexactes qui peux cul se trouver dans ce passage.
» vive, et en meme temps si profonde, que firent sur les 1.1.
» grégauistes les entretiens du P. de llhodcs , qui , nourrie » et fortifiée dans leur âme, donna lieu à l'établissement » du séminaire des Missions-Étrangères. Boudon sen cx- » plique lui-mème de la manière la plus positive dans son » dernier ouvrage ' : « Dieu même a voulu donner quelque » part à la publication de son Évangile à de jeunes personnes » qui demeuroienl ensemble il y a environ cinquante ans ; » c'itoienl de jeunes gens qui frèquenloienl les congrégations » de la très-sainle-Vierge établies au collège des pères Jésuites » à Paris; et c'est dans ces assemblées de piété, et sous la pro- » tection d’une si puissante protectrice, par ses charitables » intercessions auprès de son Fils bien-aimè, qu’ils ont reçu « la grâce qui leur a été donnée, d’aller prêcher Jésus-Christ » dans les Indes, dans la Chine et les autres pays étran- • gers.
» On peut dire que ces jeunes gens ont été comme une petite » source qui est devenue un grand fleuve par le nombre des y évêques et vicaires-aposloliques . que l’on a choisis parmi » eux pour l'Orient, et pour l’Occident, qui ont été envoyés » dans les deux extrémités du monde; et c’est de ce nombre » et des premiers que l’on a pris des évêques pour Siam, pour » la Chine et pour le Canada , pour en être les premiers pères. » C'est ce qui a donné l’origine au Séminaire des Missions- « Etrangères établi à Paris, qui répand l’odeur de la doctrine » de l'Évangile, et qui est la bonne odeur de Jésus-Christ *. •
1 Le Chrétien inconnu , ou Idée de la vraie grandeur du chrétien ; par feu M. Henry-Marie Boudoic, Docteur en Théologie, Grand -Archidiacre d’Evrcux. In-12, Paris, J.-T. Hérissant, 1749, p. 157.
* Vie nouv. de H.-M. Boudon , p. 53 et suiv. L’auteur relève ensuite quelques inexactitudes qu’on trouve à ce sujet dans l’ouvrage de Collet intitulé : 1m Fie de M. Henri-Marie Boudon, grand -archidiacre. (T Evreux ; par M. *** . In 12, Paris, J. -B. Hérissant. 1753, t. Ier, pp. 120 et suiv. On voit que M. Boudon conserva toute sa vie un grand attachement pour le séminaire des Missions-Etrangères. Toutes les fois qu’il était à Paris, il ne manquait pas de sc trouver à une touchante cérémonie qu’on célébrait en communauté dans la chapelle , à minuit du Ier janvier, pour remercier Dieu des gr4e.es ob-
Rassure dès-!ors sur l'avenir d une œuvre à laquelle son cœur était tout dévoué , le P. de Rhodes n’hésita pas à proposer à la Sacrée Congrégation de la Propagande plusieurs membres de cette pieuse société très-capables, sous tous les rapports, d'ôlrc élevés à l'épiscopat. Plusieurs prélats de France appuyèrent cette demande auprès du Souverain Pontife et de la Sacrée Congrégation.
choix d’évêques pour les missioss orientales.
Les choses étant ainsi disposées, M*r Bagni , alors nonce en France, choisit parmi les jeunes ecclésiastiques qui s’offraient pour les missions, trois des plus distingués auxquels on se proposait de donner bientôt la consécration épiscopale. Le premier d’entr’eux était M. Pallu, chanoine de Saint- Martin-de-Tours, sacré depuis sous le titre d’évèque d’Héliopolis, et qui peut être considéré comme le véritable fondateur de notre Congrégation. M«r Bagni proposa ensuite M. de Montmorency-Laval qui devint évêque de Québec au Canada *, et M. Piquedocteur de Sorbonne*. Les circonstances modifièrent plus tard ce projet, et parmi ces ecclésiastiques M. Pallu seul fut nommé vicaire apostolique pour l’Orient.
emies pendant l’année précédente, et pour le prier d’ en accorder de nouvelles dans celle qui commençait.
1 François de Monlmorenrv-Laval , connu long-temps sous le nom d’ablté de Mouliguy était archidiacre d’Evreux en 1653; deux ans après, il fut nommé évêque de Pétrée et vicaire apostolique du Canada. En 1674, il fut promu au siège de Québec nouvellement érigé sur les instances de Louis XIV. — Vie nouv. de M. H. Boudon, p. 74, à la note. — La vie de M. //.->/. Boudon , t. l«r> p, 133.
1 Hist. de l’éla. du Christ, dans les Indes Orient, t. 1er, p. 17 ctÎ2l. — Vie de M. Olier, t. II, p. 4 1 1 . — Gall. christ, t. VII, col. 1025. — Hist. de Siam , 1. l'r, p. 387. — Essai historique sur l’inQttence de la religion en France pendant le dix-septième siècle, ou Tableau des etablissements religieux loriuès à celle époque , et des exemples de piété , de zèle et de charité q ni ont brillé dans le même intervalle ; (par Picot). In-8, Paris, A. Leclerc, 1824 •• l*r, p. 486 et sttiv.
Toutefois, aucun obstacle ne paraissant alors s'opposer à ce qu'ils fussent tous les trois sacrés évêques, le P. de Rhodes s'occupa activement de se procurer les moyens pécuniaires indispensables pour sa grande entreprise. La pieuse réunion des Dames de la Charité, rendue si célèbre par la direction de Saint-Yincent-de-Paul en devint bientôt la principale ressource, et les plus illustres d’entr’elles s’empressèrent d’y contribuer par d’abondantes aumônes. On peut citer entr’autres mademoiselle de Bouillon, madame de Miramiou dont le zèle pour cette œuvre ne s'est jamais démenti1 2, et surtout la duchesse d’ Aiguillon, cette femme généreuse, d’une si haute piété et d’un esprit vraiment supérieur, qui soutint presque seule pendant quelque temps le projet du P. de Rhodes.
De graves intérêts s’opposèrent bientôt après à la créatiou des évêques , dont le pouvoir portait ombrage à de puissants adversaires. L’ambassadeur de Portugal surtout craignant que cette institution ne blessât les droits de son souverain , souleva en cour de Rome, une opposition très-violente dont nous verrons plus tard tout le développement, et dont les funestes suites amenèrent de nos jours le schisme dont l lnde gémit encore aujourd’hui. Dans ces funestes conjonctures, le pape Innocent X vint à mourir au moment où il prenait les dernières mesures pour écarter tous ces obstacles; et certainement cette mort eût entraîné après elle la ruine entière de ce projet, s’il n’eùt pas été aussi évidemment fondé sur une véritable nécessité de ces Églises naissantes \ Les adversaires de cette mesure s’y opposèrent
1 La vie de MmP de Miramio». In-4, Paris, A. Dezallier. 1706, p. 42.
2 Dans sa séauce du 13 avril 1655, l'assemblée du Clergé de France chargea MSr de Vencede rédiger une lettre adressée au Souverain Pontife , en faveur des nouveaux évêques à nommer au Toug-King et à la Cochinchine. Cette lettre fut approuvée et signée en elfet le 6 mai suivant, niais elle ne suffit pas pour triompher alors des oppositions soulevées contre cet établissement. — Collection des procès-verbaux des assemblées générales du Clergé de France, depuis l’année 1560 jusqu’à présent, rédigés par ordre de matières et réduits à
donc plus fortement que jamais, et tentèrent les plus grands efforts pour en arrêter l’exécution. Afin d’écarter les deux hommes qui avaient témoigué jusqu’alors le plus de zèle pour la faire réussir, on nomma le P. de Rhodes supérieur des missions de Perse , avec ordre de partir sans délai, et le P. Ragot fut envoyé hors de Paris. Ils obéirent l’un et l'autre avec cette promptitude et celte soumission exemplaires qui feront toujours de la Compagnie de Jésus, le corps le plus fort peut-être de tous les ordres fondés dans le sein de l’Église.
Le P. de Rhodes ne se découragea cependant point, et au moment de son départ il espérait que l’aveuir ménagerait à d’autres le moyen de procurer à ces chrétientés, les évêques et les prêtres, dont elles avaient un si grand besoin; il n’hésitait même pas à en donner l’assurance aux amis qu’il allait quitter. Alors on vit pleinement éclater la grandeur de courage et la vivacité de foi de la duchesse d’ Aiguillon'; seule, au milieu du découragement qui suivit le départ du P. de Rhodes, elle ne cessa point de faire tous ses efforts pour arriver à réaliser l’entreprise. Pour cela, elle entretint toujours une correspondance active avec Me1 Ragni , nommé cardinal à la suite de sa nonciature en France ; de telle sorte qu'on peut considérer cette femme vraiment forte, comme un des plus puissants instruments dont Piotre Seigneur se soit servi pour procurer sa gloire en cette circonstance a.
ce qu’ils ont d’essentiel ; ouvrage composé sous la direction de M8r l’évêque de Mâcon, autorisé parles assemblées de 1762 et 1765, et imprimé par ordre du Clergé. ïn-f°, Paris, G. Desprez. 1770, t. IV, p. 375.
* La duchesse d* Aiguillon était alors de toutes les bonnes œuvres entreprises en France pour le bien de la foi ; tellement que nous voyons les missionnaires des quatre parties du monde l’entourer d’une vénération bien méritée par une charité si magnifique. Ainsi le P. de Rhodes lui dédiait le Sommaire de ses Voyages, et nos vicaires apostoliques lui rendaient compte de leurs travaux , de leurs succès et des obstacles qu'ils pouvaient y rencontrer. Quand elle mourut la Sacrée Congrégation de la Propagande lui fit rendre publiquement des honneurs funèbres en témoignage de sa haute estime.
3 Hist. de l’état du Christ, dans les Indes Orient, t. Ier, pp. 17 et suiv. —
Pendant que la pieuse duchesse poursuivait ainsi ses pressantes sollicitations, M. de Laval avait été nommé vicaire apostolique du Canada, M. Pallu était retourné à Tours, et M. Pique avait accepté la cure de Saiut-Josse, à Paris ; le projet paraissait donc il peu près manqué lorsque le pape Alexandre VU ayant été élevé sur le siège pontifical, une circonstance heureuse ménagea le succès de cette grande affaire.
Le P. de Rhodes avant son départ, avait engagé les pieux ecclésiastiques destinés d'abord aux missions orientales, à aller visiter par dévotion, le tombeau des saints Apôtres à Rome, ce que M. de Meurs, M. l’abbé de Milian et deux autres se résolurent à accomplir dans le courant de l’année IG57.M. Pallu les joignit aussi à Paris dans la même intention. Comme ce dernier devait être plus tard filme des missions, la bonté divine voulant l'humilier à ses propres yeux , avant de se servir de lui, permit qu’il ressentit alors de grandes répugnances pour cette œuvre, à laquelle il s'était d’abord consacré avec tant de générosité. Dans la crainte bien fondée que la duchesse d’Aiguillon ne l’engageât de nouveau à s’occuper à Rome de l’affaire des missions, il partit de Paris sans la prévenir. Mais toutes ses . précautions furent inutiles, et la duchesse fut avertie de ce voyage dont les suites devinrent si considérables. Quoi qu’il en soit, la manière dont M. Pallu et ses amis eurent le courage de l’exécuter prouve suffisamment combien ils étaient bien préparés à répondre aux grâces que Notre Seigneur allait bientôt leur faire '. « Pour s’accoutumer par » avance aux fatigues et aux humiliations inséparables de la
Rel. du Voy. de Msr TF-v. de Béryte, p. 8. — Mém. pour servir à l’Hisf. Ecol. I. 1er, lolrod. p. cexv et ccxxiij. — Notes historiques sur la Congrégation des Missions -Étrangères , ms. in-4°, p. 3. L’auteur anonyme de ce Recueil déclare avoir extrait ces notes des archives du Séminaire de Paris et avoir copié textuellement ses citations sur les pièces originales.
' Relat. du voy. de MK' l’évéque de Bér. p. 9.— Hisl. de l’étahl. du Christ, dans les Indes Orient. I. lrr. p. 22.
» vie apostolique, ces pieux voyageurs allaient à pied, de- » mandant l’aumône, et donnaient aux pauvres tout ce qu’ils » avaient reçu delà charité des fidèles » Et c’est ainsi que par suite des mesures sanitaires prises sur la frontière, coutre la maladie épidémique dont l’Italie était alors affligée, ils mirent uu an tout entier pour se rendre à Rome. Dès-lors leur vocation sublime fut irrévocablement décidée ; bientôt après les missions si chères au cœur apostolique du P. de Rhodes eurent la joie de voir placer à leur tête des évêques capables de donner à ces Églises naissantes une forme véritablement stable, par la formation si désirée et si nécessaire d’un clergé indigène.
En effet, la duchesse d’Aiguillon ayant appris le départ de M. Pallu pour Rome, lui écrivit de la manière la plus pressante afin de lui découvrir tout ce qu’elle avait tente depuis deux ans auprès du cardinal Bagui , et pour l’engager à poursuivre lui-même sur les lieux le succès de tant de démarches. La grâce divine se servit de cette lettre pour achever de subjuguer ce graud cœur qui pouvait bien ressentir intérieurement les répugnances de la nature , dans une détermination de cette importance, mais qui était toutà-fait incapable de résister jamais à la voix clairement exprimée du bien aimé de son Ame. « Je fus touché jus- » qu'au fond du cœur, dit-il lui-même, je fus saisi de • honte et de confusion, voyant qu’une femme avait plus » de zèle que n'en avait un prêtre pour le bien de l’Église » et pour la conversion des Infidèles. J’allai avec mes amis » voir le cardinal Bagni; il nous reçut avec de grands té- » rnoignages d’estime, et nous assura qu'il avait souvent » parlé au pape de la mission des Indes; que Sa Sainteté » l'avait fort à cœur, et qu elle avait douné ordre de re- » mettre celte affaire aux cardinaux de la Sacrée Congré- » gation |iour l’examiner, et nous adressa à M. le cardinal
' Itist. dt* lVtald. du Christ, dans les Indes rieur, t. Ier, p. 2?.
— ir. —
» Corradini, du taire, qui nous lit admettre à l'audience de •• Sa Sainteté.
» M. de Meurs porta la parole', et supplia le pape de >■ vouloir appuyer de son autorité le dessein des missions «que ses prédécesseurs avaient projetées de faire faire en •• Orient par des prêtres français, dont il semblait que la >• Providence divine lui eût réservé l’exécution.
» Le pape, après nous avoir témoigné sa bonté pater- » nelle et loué notre dessein, nous exhorta avec les termes » les plus forts et les plus touchants à l’accomplir sans » craindre les oppositions que nous pourrions y trouver ; » il nous assura que la protection du Saint-Siège ne nous » manquerait jamais; il daigna même nous ouvrir familiè- » rement son cœur, et nous dit qu’il avait eu autrefois lui- » même le dessein de se consacrer à ces missions; mais que >• n’ayant pu l’exécuter, il était ravi que la Providence lui » fit naître l’occasion de l’appuyer de son autorité aposto- » lique; qu’il n’épargnerait rien pour le faire réussir, et • qu’il allait nommer cinq cardinaux pour travailler à cette » importante affaire, et la terminer promptement. Ces com- » missaires y travaillèrent en effet avec tant de diligence » et d’application qu’en très-peu de temps et eu deux ou » trois assemblées l'établissement des missions des Indes » fut résolu J. »
Les choses étant ainsi avancées, M. Pallu resta seul à Home pour terminer ce qui restait à faire, et ses associés retournèrent en France dans le dessein d’y réunir le plus
• La ferven'e communauté formée sous la direction du P. Bagot s’était alors divisée en deux ; les uns, dont la vocation était de rester dans l’état laïc, continuèrent à s’occuper des œuvres du zèle extérieur auprès des pauvres. Les autres se destinant à l’état ecclésiastique, se livrèrent à un genre de vie plus propre au recueillement nécessaire dans la position où ils se trouvaient. A la tète de ces derniers se trouvait Vincent de Meurs , né à Touquédec en Bretagne , qui devint depuis supérieur du séminaire des Missions-Etrangères. — Vit nouv. de H.-M. Boudon , p. 62. — La vie de M. H.-M. Boudon ; par Collet, t. l*r, p. 1 ?8.
1 Hisl . de Pétai»!. du Christ, dans les Indes Orient, t. Ier, p. 23.
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de sujets capables de s’employer dignement à l'œuvre des missions. Ils comprenaient en effet que si d’un côté ils devaient éloigner de cette carrière apostolique des personnes imprudemment engagées à la suivre, ils devaient aussi seconder de tout leur pouvoir les véritables vocations. Ils refusèrent donc un assez grand nombre de ceux qui se présentèrent à eux ; mais en même temps ils soutinrent et encouragèrent autant qu’ils le purent tous ceux à qui ils reconnurent les marques de la vocation divine. Ils firent de même tout ce qui dépendait d’eux pour faire connaître l’œuvre confiée à leurs soins ; pour cela, ils se servirent puissamment des moyens offerts par des communications particulières, et surtout des Relations publiées dans la suite à l’occasion des premiers travaux des missionnaires ‘ .
De son côté, M. Fallu avait à surmonter à Rome des difficultés nouvelles suscitées par les mêmes personnes qui, deux ans auparavant, avaient failli ruiner l’entreprise. On lui faisait, il est vrai, bon accueil partout; on le félicitait et on l’encourageait en paroles; mais on ne se pressait pas d'en venir à l’exécution des mesures que le Souverain Pon-
' On fit paraître successivement à cette époque plusieurs volumes de ces Relations sur lesquelles l’auteur de V Histoire de rétablissement du Christianisme dans les Indes Orientales s’est presque partout appuyé pour son travail. C’est ce qui explique comment il donne à Msr de Bérytbe la part principale dans la direction d’ensemble de toutes les missions entreprises alors par la congrégation naissante. MS' d'Héliopolis, dans ses divers voyages en Europe, avait contribué beaucoup à la publication de ces Relations , et sa modestie ne lui permettait pas de s'y attribuer toute l’influence qu’il avait réellement ; d'ailleurs, comme il n'avait pas travaillé lui-mème directement à l’œuvre des missions proprement dite, son nom avait dé être omis toutes les fois qu’il s’agissait de faire connaître les travaux apostoliques de ses confrères.
Les malheureuses divisions relatives aux rits chinois arrêtèrent plus tard le cours de res intéressantes publications qu’on reprit seulement sur la fin du dernier siècle où l’on donna quelques résumés des lettres des missionnaires. Les directeurs réfugiés à Rome et à Londres firent de même pendant la révolution française; en 1818 parurent les premiers volumes des Nouvelles Lettres édifiantes , publiées de même par la Maison. Enfin les Annales de la propagation de la Foi font connaître aujourd’hui une partie des travaux de nos missionnaires, mais elles sont loin encore de suffire pour mettre au jour tout ce qui pourrait exciter le pieux intérêt des fidèles en faveur de ces Églises naissantes ou persécutées.
life désirait lui-mème positivement voir accomplir. C'étaient sans cesse de nouvelles lenteurs, des demandes onéreuses, des incertitudes bien capables de lasser la plus ferme constance. Enfin, après une année entière de sollicitations et de délais, on finit par déclarer à M. Pal lu qu'il fallait, avant tout, assurer les fonds nécessaires pour le voyage et l'entretien des évêques dont on sollicitait la nomination. On y pourvut aussitôt, car M. de la Mothe- Lambert’ étant venu de Paris à Rome, en 1659, établit sur ses propres biens, et sous la garantie d'un riche banquier, les fonds qu’on exigeait avaut de rien décider. Il parvint aussi à changer eu dispositions bienveillantes l'opposition marquée d'un prélat dont l'influence était alors très-puissante. M*1, Albérici, secrétaire de la Propagande, était, par suite du principe de conduite si sage et si constant de la cour romaine, ennemi déclaré de toute innovation intempestive. D’après cela, comprenant les grandes difficultés attachées à la création des évêques proposés, il refusait d’en admettre l'établissement, jusqu'à ce que la nécessité lui en fût plus clairement démontrée. M. de la Mothe-Lambert y parvint dans une conférence obtenue de lui, après bien des difficultés, et qui finit par établir entr’eux les rapports d'une amitié véritable. Dès-lors aussi tous les antres obstacles disparurent, et bientôt Alexandre YII nomma pour les missions de Chine et des royaumes voisins, trois vicaires apostoliques , qui furent MM. Pallu , de la Mothe-Lambert et Cotolendi, alors curé d une paroisse à Aix-en-Provence.
Ce choix fut fait par la Sacrée Congrégation dans une assemblée du 13 mai 1658, et ensuite approuvé par le Sou-
1 Pierre Je la Mothe Lambert, nommé depuis évêque de Bérythe et vicaire apostolique delà Coeliinchine, axait été d'abord conseiller à la cour des aides de Rouen, où il s'étail acquis une grande réputation d'habileté et d'intégrité dans les affaires; il se consacra ensuite à Dieu dans l'état ecclésiastique, et bientôt après , il compléta son sacrifice en se dévouant comme il le fit, aux missions étrangères. Il fut très-utile à MSr d'Héliopoiis dans la négociation dont il est question ici.
Yerain Pontife dans son audience du 8 juin suivant. Le 17 août , la Sacrée Congrégation rendit encore un décret par lequel elle désignait M. l’allu comme vicaire apostolique du Tong-King, avec l'administration des provinces du Yunnân, Kouei- tcheou , Hou-kouang, Sse - tchouan , et du Kouang-si en Chine, ainsi que du royaume de Laos ; ce qu’ Alexandre VII confirma par un bref du 9 septembre suivant. On fit de même pour M. de la Mothe- Lambert, nommé vicaire apostolique de la Cochinchiue avec l'administration des provinces de Tché-kiaug , Eo-kieu , Kouang-tong, Kiang-si , de l’ilc de Haye-nan , et d’autres îles voisines. M. Cotolcndi fut pareillement chargé du vicariat apostolique de Nan-King, avec l’administration des provinces de Pèking, Chan-si et de Chan-tong, de laTartarie et de la Corée. Ils fireut l’un et l’autre de grandes difficultés pour se laisser imposer le redoutable fardeau dont ils connaissaient toute la pesanteur, mais leur humilité dut céder au bien de l’Église, et ils acceptèrent ce glorieux épiscopat. M. Pallu ayant été choisi pour le premier des vicaires apostoliques, « receut le rocliet à Rome de la main du Pape, qui l’ex- » horta par des paroles puissantes à soùtenir le poids des » difficnltez qui accompagnoient son entreprise, adjoûtant » qu’il remettoit entre ses mains le salut des peuples dont il » luy donnoit la conduite. Il fut sacré dans Saint-Pierre de » Rome, par M. le cardinal Antoine *, chef de laCongrega- • tion de la Propagation de la Poy, sous le titre de l’Evêché » d'Héliopolis : la ceremonie de son sacre fut belle et ma- » gnifique, et se fit aux frais de la Congrégation par les or- » dres de Sa Sainteté, qui dès-lors remit entre les mains » de ce prélat toute la conduite de cette grande affaire*. »
1 Antonio Rarberini.
a Bel. du Voy. de M8r l’Ev. de Béryïhc , p. 13.— M. de Bourges rapporte au même endroit le fait suivant qui donne une idée de la fermeté d’âme de Mïr d’Héliopolis. « le ne dois, ce me semble, dit-il, obmettre un accident qui • luy arriva dans Rome : car disant la inesse dans l’église de Saint-Iean-des-
De retour à Paris, M. de la Mothc-Lambert reçut ses bulles de nomination à l'évêché de Bérythe , et fut sacré dans cette ville par l’archevêque de Tours M. Cotolendi fut de même sacré sous le titre d’évêque de Mélellopolis, cérémonie qui eut lieu le dimanche dans l’octave de la Toussaint,
1 660, dans l’église de la maison professe des Jésuites , rue Saint-Antoine, à Paris. L’archevêque de Rouen, présidant alors l’assemblée du clergé de France, fit les fonctions de prélat consécrateur, assisté des évêques de Digne et d’Héliopolis. Plusieurs autres prélats de l’assemblée voulurent y assister, ainsi que diverses personnes de la plus grande distinction, ce qui donna à cette cérémonie une pompe peu ordinaire.
La même assemblée du clergé ne se contenta pas de témoigner ainsi le zèle quelle avait pour la réussite de la mission des évêques, elle leur alloua encore pour cet objet, un secours de six mille livres \ Toutes ces circonstances réunies prouvent le haut intérêt qu’on prenait alors en France, à la mission des évêques si long- temps combattue dans sa naissance, et qui devait encore avoir de plus violentes luttes à soutenir dans la suite \
- Florentins, le tonnerre tomba sur celte église, perça la voûte, et tua au* > pieds de ce prélat qui achevoit le sacrifice, un de ceux qui le servoient, en » blessa plusieurs autres, et luy-mesme fut long-temps incommodé par l'exlra- » ordinaire impression qu’il reçut du mouvement de l’air, violemment agité par » la cheute du tonnerre : il ne laissa pas d’achever la messe. »
' Cette cérémonie, dont madame de Miramion voulut faire tous tes frais, eut lieu dans l’église de la Visitation, rue Saint-Antoine.
* Séance du 27 novembre 1660. — Coll, des procès-verbaux, etc., t. IV, p. 789.
3 Hist. de l’établiss. du Christ, dans les Indes Orient, t. Ie1', pp. 21 et suiv. — Notes hist., p.71. — Rel. du Voy .de M6r l'év. de Bérythe, pp. 9ct suiv. — La Vie de M8r I. Cotolendi, pp. 134, 1 53, 1 55, 188 et suiv. — Vie de M. Olier, t.II, p. 411. — Vie nouv.de lï.-M. Boudon, p. 63.— Relation abrégée des Missions et des Voyages des Evesques français envoyez aux royaumes de la Chine, Cocliinchine, Tonquin et Siam, par Messire François Pallv, evesque d’Héliopolis. ln-8", Paris, D. Bachet, 1668, p. 9. — Rel. des Miss, des Ev. françois 1 674. Préface, p. n. — Mém. pour servir à l’Hist eccl., t. Ier. Introduction, p. icxxm. — Nouv. Lett. édif. Préf., p. xn.— Constit. apost., Ire partie, pp. 3 et suiv. — Gloire de Louis le-Grand dans les missions eslrangères, par M. l’abbé
Assuré plus que jamais de la protection du souverain Pontife, M«r d’Héliopolis parvint bientôt à réunir un assez grand nombre d’ecclésiastiques d’éminente vertu, qu’il prépara dans la retraite à se rendre de plus en plus dignes de l’œuvre qu’ils allaient entreprendre. Pour cela , il se retira avec eux à la Couarde, maison de campagne de Mmc de Miramion, à dix lieues de Paris, où il les exerça pendant quelques temps à la pratique des plus solides vertus chrétiennes ; après quoi il acheva d’éprouver leur vocation par l’essai de quelques missions dans les villages voisius. 11 ne lui restait plus qu’un obstacle à surmonter, avant de songer au départ, et cette fois encore, la divine Providence ne manqua pas à des hommes qui savaieut s’appuyer uni- - quement sur son secours'. « Les personnes de piété, et pria - » cipalement les dames , dit à ce sujet M. de Bourges, s’ap- » pliquoient cependant à Paris à faire quelque fond pour la « subsistance tant des évêques que des ecclésiastiques qui
Hébert de Rocmont, In-12. Paris, V. Coutelier, 1688, p. 89. —• Nous citons ici cet ouvrage parce qu’il peut être utile à consulter pour comparer les résut tats obtenus par les missions protestantes et catholiques. — La vie de madame de Miramion, p. 43. — Gall. christ., t. VII, col. 1025. — Hist. de Siam, t. I«, p. 389. — Choix des lettres édifiantes écrites des missions étrangères. In-8°. Paris, Grimbert, 1824, t. l". Notice historique sur les missions étrangères, p. 24.
1 On doit citer honorablement parmi les personnes qui contribuèrent alors puissamment à fournir aux dépenses de la missiou, les membres d'une société de charité formée par le P. de Condren, général de l’Oratoire, sous le litre de Comguie du Saint-Sacrement. Celte pieuse association, composée d'ecclésiastiques et de laïques de toutes les conditions, avait des réunions fixes le jeudi de chaque semaine « Il y avait, dit M. du Ferrier, tant d’humilité et de charité parmi
* eux, que c’était une image du premier esprit du christianisme; tellement que » j’ai vu, dans une séance, les liliéralilés des particuliers de l’assemblée, aller ■ jusqu'à cinquante mille écus. Quoiqu'elle ue fût composée que d'environ » cent personnes; tout les affligés y trouvaient du secours, les faibles une pro- » teclion assurée; et la grande douceur qui y régnait, montrait évidemment » que le Sait il- Kspri t remplissait le cœur des petits et des grands. Il est cerv tain qu’ou lui doit attribuer la soumission de la ville de Paris dans les trou-
* Ides arrivés sous la minorité de Louis XIV; et il suffit de dire qu’el le donna
* cent vingt mille écus pour fonder les trois évêchés de Bérythe, d’Héliopolis et de Meteilopolis, et pour équiper les trois illustres prélats qui allaient annoucer la foi aux Indes Orientales. « — y 'te de M. Olier, t. I", p. 1 53.
» dévorent les accompagner. 11 y a de quoy s'étonner que » veu la dépense qu’il falloit faire pour soùtenir cette en- » treprise, on ne s’en soit point rebuté d’abord, et que l’on » n’en ait rejetté la proposition eomme d’une chose impos- » sible. Mais si l'on eut admis ces sentiments de crainte,
» on eut douté du soin que Dieu prend des œuvres qu’il » inspire pour le bien de l’Église , et du zèle des personnes » de piété de Paris à s’intéresser pour les soùtenir. Les effets » de leur foy et de leur charité sont assez connus par toute » la terre : c’est ce qu’ont éprouvé ces trois prélats, un des » quels considérant les secours qui leur estoient nécessaires, » lesquels ils ne pou voient trouver que dans la charité de » Paris, prit la résolution de donner aux pauvres les pre- » miers cent escus qui luy seroient offerts, se fondant sur la » promesse de l’Évangile, qu’ils mullipliroicnt au centuple ; » ce qu’il a bien reconnu estre véritable , et ce qui luy a » esté un argument bien fort que Dieu ne les abandonne- » roit iamais, comme luy et tous les autres l'ont éprouvé » depuis, tant il est avantageux , quand ou ne se propose » que la gloire de Dieu, de se soûmettre entièrement aux » ordres de sa Providence »
Toutes les difficultés se trouvant ainsi heureusement aplanies, on délibéra sur la voie qu'il fallait tenir pour se rendre dans les lointaines missions auxquelles les vicaires apostoliques étaient destinés. La marine française ne faisait point encore d’expéditions au-delà de Madagascar dont le commerce était exploité par une compagnie trop faible pour oser s'avancer dans les mers de l’Inde; on tenta donc d’obtenir le passage sur les navires portugais, mais ce fut en vain ; Louis XIV lui-mème s'y étant intéressé, obtint d’abord des passeports qui furent aussitôt retirés. On ne pouvait pas nou plus compter sur les Hollandais ni sur les Anglais également jaloux de leur commerce, et qui ne pouvaient sans
1 Rel. du toy de Ms1 Tcv. de Bérythr, p. 17.
peine voir s’établir des relations régulières entre la France et la Haute-Asie. Il fallut donc se résignera tenter le voyage j»r la Méditerranée et la Perse , voie extrêmement pénible et dangereuse, qu’il était important d’éviter. Ce nouvel ol>stacIe arrêta pendant assez long-temps les évêques et leurs missionnaires, lorsqu’on proposa l'établissement d’une compagnie de commerce pour les mers de l’Inde et de la Cbine, à l'exemple de celles formées en Angleterre et en Hollande *. Ce fut Mgr. d’ Héliopolis qui émit le premier cette grande pensée et qui sut la faire accueillir par le haut commerce français. Elle fut saisie avec empressement par Louis XIV et par le grand ministre dont l'adminislration fut si glorieuse et les vues de prospérité uationale si vastes et si fécondes pour le royaume. Des dons considérables ayant été offerts de tous les côtés pour la réalisation de ce grand projet , on s’occupa de suite de se procurer les navires nécessaires pour commencer l’entreprise. Le plus considérable de ces bâtiments ayant clé coustruit en Hollande, fut arrêté par l’amirauté d’Amsterdam au moment où il était sur le point de faire voile pour le Hàvre. Il fut relâché ensuite sur les instauces de M. de Thou, ambassadeur Français à la Haye, et il périt presqu’ aussitôt après au Texel dans une tempête.
Cette perte était vraiment capitale pour nos évêques qui avaient fondé sur ce navire l’espérance de leur prochain départ. Loin de se décourager cependant à cette nouvelle , ils y virent, au contraire, un nouveau motif de s’abandonner plus particulièrement et plus parfaitement que jamais à la bonté divine. Ils regardèrent cet accident comme une grâce dont ils témoignèrent leur reconuaissauce en chantant so-
1 Le méniuire que M*>r d'Héliopolis composa à cette occasion est extrême meut remarquable , en le considérant d’uue part, sous le rapport de U grande portée de vues qu’il indique, et de Tautre par rapport à l’esprit chrétien dont il est animé. C’est peut-être une des règles les plus parfaites qu'on puisse proposer pour sanctifier les opérations commerciales. — Notes hist. p. I*.).
lennellerneut un Te Deutn au moment où ils en reçureul la nouvelle
Ici se termine ce que je pourrais appeler la première période de notre histoire. Nous avons vu en effet comment s’était formé l’établissement de nos premiers vicaires apostoliques et comment on était parvenu à surmonter les premiers obstacles suscités à cette importante entreprise. Plus tard nous verrons encore l’origine delà fondation du séminaire de Paris destiné à compléter l’institution primitive. Maintenant nous allons suivre chacun des vicaires apostoliques dans les travaux et dans les dangers de leurs premiers voyages, et par-là nous ferons connaître suffisamment l’ensemble des faits importants pour notre Congrégation qui reposait alors toute entière sur ces hommes vraiment dignes de leur mission.