LETTRES
Ceux même qui sont démocraies et amis du régime ne sont pas très fiers, je le présume, de certaines choses qu'on leur fait faire. Ils ne sauraient non plus se réjouir, au fond, d'une loi militaire qui affaiblit le grand corps auquel ils appartiennent. Ils sentent leur caractère diminué, leur profession moins intéressante. Surveillés par un gouvernement auprès de qui la patrie est peu en honneur, c'est sans aucun plaisir, je suppose, qu'ils se voient tourner en simples fonctionnaires galonnés, tout entiers dépendants du parti au pouvoir.
Ah ! quel sentiment d'aise dilaterait l'âme de l'armée, si le Roi était là ! Les officiers, réchauffés par l'amitié du chef héréditaire et par la sympathie publique, reprendraient confiance, se sentiraient « bons à quelque chose», auraient conscience d'être les serviteurs de longs et fermes desseins et d'une œuvre vraiment nationale.
Toute la France gagnerait à la restauration, mais particulièrement l'armée. Je voudrais que beaucoup d'officiers, même francs-maçons, en fussent persuadés.
Mon cher ami, je vais toucher aujourd'hui une matière délicate. Mais je parlerai, je l'espère, sans faveur ni haine, absque favore et invidia.
Voici l'histoire de mes sentiments à l'égard des juifs. Dans mon enfance et un peu plus tard, je les ignorais. Je n'en avais jamais vu ; il n'y en avait pas dans ma province. Je neles connaissais que par la littérature, et j'étais plutôt tenté de leur attribuer quelque poésie. Je les jugeais pittoresques ; j'avais pour eux la même espèce de sympathie que pour les pifferari ou les bohémiens. Je ne pouvais haïr la Jessica de Shakespeare, peu sage, mais spontanée, ni la charmante Rébecca de Walter Scott. Je savais qu'ils avaient été fort persécutés autrefois, et cela m'attendrissait. J'étais persuadé que ce passé malheureux expliquait et excusait leurs défauts les plus voyants. Et puis, après tout, leurs légendes sont belles ; mon enfance en avait été
nourrie ; et le livre sacré des juifs est aussi un des deux livres sacrés des chrétiens.
L'admirable France Juive de Drumont ne me convainquit pas entièrement. J'y voyais de belles lueurs, une magnifique divination d'historien ; mais j'y croyais sentir de l'hyperbole. A ce moment-là, d'ailleurs, j'avais quelques relations juives. Et, quand j'avais à parler d'Israël dans mes feuilletons, à propos d'une pièce de théâtre ou d'un roman, je le faisais avec une extrême modération et une affectation d'impartialité.
Affectation ? non pas ; j'étais sincère. J'avais peur d'être injuste. Le fanatisme des autres m'inspire une telle horreur, que j'aurais été fort humilié qu'on pût me prendre pour un fanatique. Je me disais : — Oui, quelques-uns ont un caractère qui me répugne, un fonds d'idées qu'ils tiennent de leur race et que je sens hostile à presque tout ce que j'aime. Mais il y en a de fort intelligents, et d'un commerce agréable. Puis, je ne les connais pas tous. Je ne connais pas les juifs pauvres ; il doit s'en rencontrer, après tout, et peut-être aussi des juifs vertueux, ou tout au moins des juifs inoffensifs. Et un scrupule insurmontable m'empêchait de généraliser mes antipathies.
Aujourd'hui encore, j'accorde aux juifs à peu près tout ce qu'ils veulent. C'est un peuple original, et dont l'histoire est curieuse, et parfois
noble et belle. Je ne m'associe pas aux atroces injures qu'a si abondamment déversées sur eux ce Voltaire, auquel ils ont pardonné parce qu'il haïssait aussi le catholicisme. On dit que, dans les arts, ils ont plus de souplesse imitatrice que d'invention : mais la moyenne intellectuelle est, chez eux, du moins chez les juifs de France. — fort élevée ; et dans les fonctions publiques, les grandes écoles, les professions libérales, ils occupent, proportionnellement à leur nombre, beaucoup plus de places que les autochtones. Ils excellent dans le commerce et dans la spéculation sur l'argent, et aussi dans toutes les entreprises parasitaires, singulièrement dans les industries qui exploitent les vices des hommes. S'ils ont plus que leur part de maladies nerveuses, ce n'est peut-être pas leur faute. Mais ils ont, dit-on, de grandes vertus familiales.
VoUs voyez, mon cher ami, que je leur rends justice.
Tout irait bien, ou le moins mal possible, si, depuis cent ans, ils s'étaient fondus avec nous ou si, sur les affaires qui intéressent les Français, ils s'étaient tenus tranquilles. Mais ils ne se sont pas fondus, soit par leur faute ou par la nôtre, ou simplement à cause de l'incompatibilité de nos deux sangs. Et ils ne se sont pas tenus tranquilles. Il me paraît même qu'ils ont été indiscrets.
Ils ne se sont pas fondus. Ramassés sur eux, ne se mariant guère qu'entre eux (sauf quand ils donnent leur fille chargée d'or à quelque gentilhomme que ce mariage corrompt), se soutenant et se poussant avec uneopiniâtreté, une insolence d'exclusivisme et une impudeur vraiment merveilleuses, ils ont fini par alarmer et irriter jusqu'aux plus sceptiques et aux plus nonchalants d'entre nous. (Ils nous offrent d'ailleurs un excellent exemple de ce que peut une minorité ardente et toujours tendue.)
Et ils ne se sont pas tenus tranquilles sur nos affaires. On le sait trop. Il y a ceci d'exorbitant, que les juifs, — je ne dis pas tous, mais la plupart, et en tout cas ceux que l'on voit, que l'on connaît et qui font du bruit, — sont ouvertement, depuis une dizaine d'années, les complices actifs ou même les inspirateurs et les maîtres du plus infâme régime politique et du plus offensant pour nous ; de celui qui a le plus excité et dupé à la fois les appétits, qui a le plus désarmé la défense nationale et le plus odieusement persécuté l'Eglise de France. L'esprit maçonnique est, comme on sait, proprement l'esprit juif .
Au reste, il faut reconnaître que, en faisant tout ce mal, les juifs n'ont fait qu'obéir à leur instinct séculaire et comme à la fatalité de leur passé.
11 y a cinq ou six ans, un de nos confrères, Maurice Muret, protestant, donc peu suspect de prévention contre les juifs, les définissait assez exactement, je crois, dans un livre intitulé Y Esprit juif.
Le juif, qui dans l'antiquité biblique fut le déiste type, est devenu athée. C'est que, même au temps où il croyait en Dieu, il ne croyait pas à une autre vie. Il croyait à la réalisation de la justice sur la terre ; et, son attente trompée, il s'est détourné de son Dieu.
« Mais il a reporté sur la science la foi qu'il avait jadis en Jéhovah. De sa religion, il a retenu le dogme millénaire, la croyance à l'ère messianique, en d'autres termes la notion du progrès. Or, c'est l'essor moderne des sciences qui a fait naître cette notion. Rien d'étonnant à l'enthousiasme des juifs contemporains pour la science, puisqu'elle confirme une idée innée de leur race. »
Et encore : « C'est un besoin éperdu de bienêtre physique qui régit les pensées et les actes du juif moderne. La science le confirme dans cette opinion invétérée que tout finit avec la mort et que la justice doit triompher dès ce monde. Le dogme de l'immortalité de l'âme répugne plus que jamais à l'esprit juif. Fonder une espérance ailleurs que sur la terre, c'est plus que jamais, aux yeux d'Israël, conclure un marché de dupes.»
Cette conception de l'existence produit, selon les circonstances et les tempéraments, d'insatiables ploutocrates ou des révolutionnaires. — La parole de Jésus : « Mon royaume n'est pas de ce monde », est la parole la moins comprise du juif. Il ala haine du christianisme et spécialement de la religion catholique, de ce qui reste encore en elle d'idéal ascétique, et de toutes les vertus qui ont leur principedansla croyance en un « audelà ». — Enfin, et par sa philosophie et par sa dispersion à travers le monde, le juif est cosmopoliteet internationaliste.
Tous ces traits, qui éclatent chez certains juifs bruyants, il me semble qu'on'les retrouve, en grattant un peu, chez les israélites les plus aimables, les plus spirituels et qui paraissent le plus détachés. Et je ne dis pas que cet état d'esprit soit criminel. Même, certaines parties en sont généreuses. Mais il est trop clair que, pris dans sa totalité, l'esprit juif, impliquant la haine de 1 Eglise, la barbare utopie collectiviste et l'internationalisme, ne peut que nous être malfaisant.
Peuple bizarre ! Paradoxe de l'histoire ! Leur patrie n'est plus, depuis bientôt deux mille ans : et il y a je ne sais quoi en eux qui leur interdit d'en adopter sincèrement une autre et de s'y fondre. De sorte qu'ils deviennent inquiétants et gênants pour toutes les patries.
Surtout pour la nôtre. Ils sont restés, au mi-
lieu de nous, par leur passé, leur caractère et leurs mœurs, des étrangers (ceci n'est point une injure, mais une constatation). Jamais la France et les choses de France ne seront pour eux ce qu'elles sont pour nous. Et, cependant, ils font partie, en quelque sorte, de notre gouvernement. Ils exercent sur nous une action dominante ; et cela est pénible à sentir, encore qu'il y ait là beaucoup de notre faute. Il est pénible de les voir, au Conseil d'État, trancher les différends entre l'État et les particuliers ou les communes françaises. Il est pénible que, à l'occasion de nos discordes civiles, un juif propose ses ordres du jour. Il est pénible qu'un juif prenne notre armée sous sa protection. Il est pénible que des magistrats juifs, avec une joie féroce, infligent des mois et des années de prison à de jeunes Français, pour avoir protesté contre ces lois de persécution religieuse, où des juifs ont si fort contribué. Ce sont là des scandales, non seulement pour le patriotisme, mais pour la raison.
... Si j'habitais un autre pays que le mien, je n'aurais nulle envie de me mêler de son gouvernement, Et si ce pays, tout en m'assurant la liberté et la sécurité, et tout en me permettant d'être agriculteur, commerçant, industriel, artiste ou écrivain, ne me voulait ni comme soldat, ni comme magistrat, ni comme député, je ne
me sentirais pas opprimé le moins du monde.
Mais, d'autre part, une situation politique acquise depuis plusieurs générationts crée un droit.
Alors?
Le Roi seul peut résoudre la difficulté. Le Roi serait équitable aux juifs comme il le serait à tous. Mais, au surplus, par cela seul que le Roi serait là, l'esprit public serait changé; et soyez sûrs que les juifs, d'eux-mêmes, tiendraient le plus grand compte de ce changement et que, tout étant remis à sa vraie place, ils reprendraient la leur, très naturellement.
Je vois clairement, mon cher ami, que le Roi et la France sont faits l'un pour l'autre. Tant qu'ils ont vécu ensemble, la France a grandi à travers tout. Depuis leur divorce, la France dépérit.
Ce divorce n'a pas été la faute du Roi ni du peuple, mais plutôt d'une partie de la noblesse et de la bourgeoisie, la faute de leurs illusions, de leur crédulité aux principes révolutionnaires. Joignez-y seulement l'imprévoyance, l'indécision et, finalement, la bonté du Boi.
Beaucoup de Rois de France ont été bons jusqu'à la faiblesse. La sensibilité de Louis XVI a rendu possible la première Révolution et ce qui s'en est suivi. La répugnance de Charles X à verser le sang a permis 1830. L'humanité de Louis-Philippe a permis 1848. La France ne pourra toujours pas reprocher à ses derniers Rois leur dureté. Ils furent plus économes du
sang des Français que ne l'a été la République. D'autre part, chaque fois que la royauté a reparu, nos affaires ont repris. La Restauration et la monarchie de Juillet ont été, en somme, des gouvernements heureux et profitables pour la France. Et voici la contre-épreuve. Parmi les grandes nations d'Europe, nous sommes la seule qui soit en République, et nous sommes la seule aussi qui décline, — et de quel train !
La Révolution a été une folie noire et, d'ailleurs, le crime d'une minorité. Dans ses « cahiers » de 89, la nation, toute monarchiste, réclamait essentiellement la liberté et la sécurité personnelles, l'égalité civile, la périodicité des états généraux, le consentement des impôts par les états. Or, ces choses, le Roi les accordait, sauf quelques restrictions de détail, dès juin 1789. Si l'Assemblée n'avait pas été ivre de mots ; si elle s'était contentée de discuter loyalement la déclaration du Roi, d'obtenir de lui qu'il complétât sa charte, de codifier le tout et de s'en aller après ; si elle n'avait pas outrepassé son mandat et, par conséquent, trahi ses mandataires, nous n'aurions pas eu la Révolution, la Terreur, les guerres de la République, les guerres de l'Empire, et la croissance démesurée du monstre Etat. Sans la Révolution, la France eût gardé des libertés communales et provinciales. Sans la Révolution, il est fort probable
que la France exercerait encore aujourd'hui l'hégémonie en Europe et qu'elle aurait depuis longtemps conquis la frontière du Rhin, par la marche naturelle des choses et peut-être sans coup férir.
(Et notez bien, mon cher ami, que nous aurions tout de même la vapeur, l'électricité, la théorie microbienne, la télégraphie sans fil, l'automobile, l'aéroplane, — et des boulevards éclatants de lumière. Cela n'est pas inutile à dire ; car beaucoup de gens, je crois, se figurent obscurément que la République et le progrès scientifique et industriel, c'est la même chose, et identifient l'ancien régime avec le coche, la diligence et les quinquets.)
Môme après la grande coupure de la Révolution et du premier Empire, si, en 1848, le Roi était resté, nous aurions évité des erreurs mortelles. Fidèle aux bonnes méthodes de notre politique extérieure, le Roi de France n'aurait pas fait contre nous l'unité de l'Italie, ni préparé l'hégémonie prussienne ; la guerre de 1870 nous eût été épargnée, et nous n'aurions pas perdu deux provinces.
Pareillement, si le Roi était rentré en 1873, nous n'en serions pas où nous en sommes. Nous aurions eu, avant l'Allemagne, une sage législation du travail et les retraites ouvrières. On sait combien le comte de Ghambord et le comte
de Paris furent soucieux de ces questions. Nous n'aurions pas huit cent mille fonctionnaires et des budgets constamment en déficit. Une politique extérieure suivie et appuyée sur des forces militaires sérieuses nous eût permis de profiter des bonnes occasions, et, par exemple, de la guerre du Transvaal. Nous n'aurions pas eu Fachoda ni Tanger. Nous n'aurions pas eu l'affaire Dreyfus, ni la persécution religieuse, et la tyrannie juive et maçonnique, et cette loi de séparation qui coupe la France en deux.
Je suis même persuadé que si, depuis trentesix ans, le Roi était là, la question de l'Alsace- Lorraine eût été résolue, et peut-être pacifiquement. — « Gela nous est égal », pensent beaucoup de gens sans oser le dire. — Mais, justement, cela ne leur fût pas devenu peu à peu égal, si nous avions eu le Roi. Ils auraient continué à sentir normalement, à concevoir la fierté d'appartenir à une communauté forte, à concevoir que les peuples puissants et disciplinés sont les peuples prospères et joyeux, et ceux aussi dans le sein desquels il y a le moins d'injustices particulières (un seul désordre engendrant toujours plusieurs injustices).
Croyez bien, mon cher ami, que je ne rêve pas. Je vous expose là les plus hautes vraisemblances. Voyez l'état actuel de l'Allemagne ou de l'Angleterre. On les dit menacées secrète-
ment par des forces destructives : mais cela, c'est le sort de tout ce qui vit ; et, vraiment, elles ne semblent pas encore si malades, surtout par comparaison avec nous, et nous nous accommoderions fort de leur maladie. Elles nous donnent quelque idée de ce que serait la France avec le Roi.
Maintenant, il est trop clair que le retour du Roi ne réparerait pas instantanément l'erreur d'un siècle entier et le long retardement que nous devons à la Révolution. Mais la seule continuité d'un pouvoir héréditaire ferait bientôt sentir ses bons effets. Assez rapidement, la Fiance retrouverait une armée, une marine et une diplomatie. Le reste accompagnerait ou suivrait.
Car le Roi est utile et bienfaisant par position. S'il joint à cela de l'application et les vertus de son état, il sera le meilleur gérantdes affaires du pays.
Celui que nous attendons est dans la force de l'âge. Il a beaucoup vu et s'est laissé instruire par les choses. J'ose dire qu'il a plus nettement l'intelligence de son rôle que les meilleurs Rois de jadis. La fonction royale et son utilité sont peut-être mieux connues et définies depuis que la royauté n'est plus. Ce que nous avons vu en son absence nous a instruits de ce qu'elle était véritablement et des services qu'elle rendait par le seul fait de son existence.
Notre Roi ne sera pas Roi pour le plaisir de l'être, — est-ce d'ailleurs un plaisir ? — mais pour « servir » lui aussi, et plus que personne. Il a longtemps vécu avec la liberté d'un particulier (les Rois, eux, ne sont pas libres). lia touché les réalités. Il n'aura pas la vanité sotte d'un pauvre président de République d'autant plus enivré qu'il est plus impuissant. Le culte même dont le Roi est entouré, et les rites du protocole, un Roi vraiment Roi sait bien que ce n'est qu'une convention nécessaire. Et cette convention, il en souffre plus souvent qu'il n'en jouit. 11 sait qu'un Roi n'a presque pas de vie privée, qu'il ne peut avoir que des intérêts généraux et des idées et des sentiments d'un caractère d'utilité générale, et qu'un Roi est enfin une sorte de « victime publique ». Mais il accepte ces rudes conditions avec un courage allègre, parce que, tout de même, cela est magnifique. Le Roi est celui qui « sert » tous ceux qui « servent » le pays. Il les sert en les unissant, en leur étant un centre et un lien et un distributeur de tâche et un garant d'avenir.
Je voudrais, pour finir, proposer à vos méditations quelques alinéas de la Politique de Bossuet, ce livre de tant de raison et de sens pratique :
« Trois raisons font voir que la monarchie héréditaire est le meilleur gouvernement.
« La première, c'est qu'il est le plus naturel et qu'il se perpétue de lui-même. Rien n'est plus durable qu'un État qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l'univers et qui perpétuent le genre humain.
a ...A une chose aussi nécessaire que le gouvernement, parmi les hommes, il faut donner les principes les plus aisés et l'ordre qui roule le mieux tout seul.
« La seconde raison qui favorise ce gouvernement, c'est que c'est celui qui intéresse le plus à la conservation de l'Etat les puissances qui le conduisent...
« La troisième raison est tirée de la dignité des maisons où les royaumes sont héréditaires... Les peuples s'attachent aux maisons royales. La jalousie qu'on a naturellement contre ceux qu'on voit au-dessus de soi se tourne ici en amour et en respect ; les grands mêmes obéissent sans répugnance à une maison qu'on a toujours vue maîtresse. » (Livre II, art. 1, prop. 7.)
« Puissent les princes entendre que leur vraie gloire est de n'être pas pour eux-mêmes, et que le bien public qu'ils procurent leur est une assez digne récompense... (111,3, 2.)
Aux Rois : — « Soyez parmi vos sujets comme l'un d'eux. Ne soyez point orgueilleux ; rendez-vous accessible et familier ; ne vous croyez pas, comme on dit, d'un autre métal que
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vos sujets ; mettez-vous à leur place, et soyezleur tel que vous voudriez qu'ils fussent s'ils étaient à la vôtre.
« Ayez soin d'eux, et reposez-vous après avoir pourvu à tout. Le repos alors vous est permis : le prince est un personnage public, qui doit croire que quelque chose lui manque à luimême quand quelque chose manque au peuple et à l'État. » (III, 3,3.)
Mon cher ami, j'ai défini le rôle et la fonction du Roi de France. Mais le Roi ne vaut pas seulement « par position » : il vaut par lui-même, par son tempérament, son caractère, l'éducation qu'il a reçue des événements. La liste de nos Rois se compose de personnages très variés. Ils ont poursuivi une même œuvre et soutenu une même tradition, mais chacun avec ses vertus ou ses qualités propres, et aussi en accommodant son action aux circonstances.
Le futur Roi de France, c'est le duc d'Orléans. Quel est-il ? Quel Roi sera-t-il ? Voilà qui commence à intéresser beaucoup de Français.
On a essayé çà et là, sournoisement, de lui faire une légende un peu désobligeante. Gela n'a pas pris. En somme, le public ne connaît de lui que deux choses, et qui lui font honneur.
On sait d'abord que, il y a une vingtaine d'années, Philippe d'Orléans, déjà condamné à l'exil, est rentré en France pour «tirer au sort » comme les camarades. Son père vivant encore, il ne voulut être que le premier conscrit de
France. Cela lui valut quelques mois de prison. Gela parut spirituel et gentil, et cela convenait parfaitement à son âge.
L'autre chose que l'on sait de lui, c'est que, dans ces derniers temps, il a fait, vers le pôle Nord, dïmportantes croisières. A ne les prendre même que pour des divertissements, voilà des jeux qui ne sont pas sans danger et qui ne se pratiquent pas sans beaucoup d'énergie et de courage.
La première de ces expéditions avait été heureuse et féconde en résultats scientifiques et géographiques. La seconde a été vraiment dure, et la banquise y a pris sa revanche. Le duc d'Orléans en a rédigé des récits qui le font connaître comme si on l'entendait parler. Et le second récit, surtout, qui n'est qu'un récit de déconvenues, de mauvais hasards et, en somme, de souffrances prolongées, donne de lui l'idée la plus haute. Le Prince lui-même ne voudrait point qu'on égalât ses périls et ses efforts à ceux d'un Marchand ou d'un Hourst ; mais on sent que, simple officier chargé d'une mission longue et aventureuse, il ne l'eût point cédé à ces héros en énergie, en patience, en décision.
Ses journaux de voyage sont du style le plus simple et le plus naturel, parfois le plus coloré, sans que l'auteur y mette la moindre prétention. Ils sont aussi tout pénétrés de bonne humeur ;
et, dans la Revanche de la Banquise, l'auteur a vraiment à cela quelque mérite. Après un mois de mer, la Belgica dérive une première fois. Et la vie est dure à bord d'un bateau serré dans les glaces ; sans compter la menace constante d'une pression trop forte, c'est-à-dire de la mort. Le bateau se dégage pour quelques jours ; puis, nouvel enserrement et nouvelle dérive. « Il n'est plus question de sortir par le Nord ; il est encore question de nous dégager par le Sud. » On parle aussi d'hiverner, ou de faire retraite à pied à travers les banquises. Peu après, la Belgica s'échoue sur un fond inconnu. Des planches arrachées de la coque flottent sur la mer. Pour soulager le navire, on jette à l'eau tout ce qu'on peut, soixante tonnes en tout. Une houle imprévue passe enfin sous la quille. Mais que de fatigues et de périls avant le port !
« J'avais fait de si beaux projets ! écrit le Prince : mais avant tout, il ne faut pas récriminer, ni désespérer. » Et encore : « L'effort est le charme de la vie. » Il est bon chef, à la fois prévoyant et audacieux. Il aie goût du danger, corrigé seulement par le sentiment des responsabilités. Ce chef est un loyal compagnon d'aventure ; il rend une justice attentive à ses collaborateurs, des plus notoires aux plus modestes. Il les nomme tous affectueusement, et chacun à son rang. Enfin, dans cette lutte ingrate de plus
de trois mois contre la malchance, il se montre à la fois opiniâtre et confiant.
C'est exactement ce qu'il faut pour la besogne qu'il aura bientôt à faire en France.
Et, pareillement, ses idées sont bien ce qu'il nous faut ; ajoutons : sa figure et son aspect. Car un peuple est gouverné aussi par les yeux. On connaît sa haute taille élégante, son visage de Valois plus que de Bourbon. J'ai dit naguère que le peuple de Paris ne lui résisterait point, s'il le voyait descendre à cheval des Champs- Elysées.
Mais le peuple l'adopterait dès maintenant, s'il connaissait sa pensée.
Nul Roi de jadis n'a conçu plus nettement que lui la fonction royale. Et il ne la conçoit pas seulement dans ce qu'elle a toujours été, mais particulièrement dans ce qu'elle doit êtreaujourd'hui. Nous n'usons pas d'une ruse de guerre qui serait trop facile et un peu basse, quand nous le donnons pour le Roi du travail. Il sera, certes, le Roi de tous, mais notamment de ceux pour qui la patrie a le moins fait depuis trenteneuf ans. En cela, il continuera l'esprit du comte de Paris et du comte de Chambord. Il sera le protecteur et l'arbitre des divers groupes et des républiques françaises. Et le discours de San- Remo nous a dit ses sentiments touchant la domination juive.
Il a beaucoup souffert, il souffre encore de l'exil. Cette tristesse secrète, et le malaise de sa situation personnelle (car il est en même temps premier souverain d'Europe et simple particulier) lui a sûrement aiguisé l'esprit. Il a vu, beaucoup vu. Il a pu comparer et il a eu le temps de réfléchir. Il connaît l'Europe comme un bourgeois sa ville. 11 aurait, au service de sa politique extérieure, une forte provision d'expérience précise.
A l'intérieur aussi, il verrait juste et serait bienfaisant. Il a fait preuve d'un rare bon sens en sachant discerner, de loin, ceux qui servaient efficacement sa cause et ceux qui se contentaient de l'aimer. Devenu Roi, il n'aurait point d'effort à faire pour être affranchi de toute rancune. Il a lui-même, dans son ascendance, toutes les formes du génie français et même, pourquoi ne pas le dire ? de l'erreur française. Il se trouve, — bien que sa pensée en fasse le triage, — qu'il porte dans son sang tout notre passé : la Révolution par son trisaïeul, l'émotion napoléonienne par un de ses grands-oncles, et toute la plus belle et la plus ancienne France par la série de ses ancêtres. Comment celui-là serait-il fanatique ? Comment exclurait-il de sa collaboration une force vive quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle ne soit pas déshonorée ?
Je vous dis là, bien sincèrement, mes im-
pressions. J'ai vu ce Prince, vous le savez, tout récemment, et quand j'étais acquis depuis plusieurs années déjà à la doctrine royaliste. Il a des façons telles, qu'au bout de peu d'instants je me sentais aussi en confiance que si j'avais été jadis, à Stanislas, son professeur de rhétorique. Et j'ai été sensible, je l'avoue, à la beauté de son regard et à la jeunesse de son rire. Nous avons parlé de beaucoup de choses et de beaucoup d'hommes : de son grand-oncle Aumale, que j'ai connu à l'Académie, de son père le comte de Paris, du roi d'Angleterre, de l'empereur d'Allemagne... Je ne vous dirai point ses réflexions. Mais elles étaient d'un homme qui a vu, et qui a compris, et qui sait mainte chose que nous ignorons. Il n'est pas dupe ; il sait railler où il faut ; parfaitement naturel d'ailleurs : cet homme, dont une des principales occupations est de recevoir les gens, n'a pas une phrase apprise ! Simple particulier, on le trouverait charmant et plein d'intelligence et d'énergie. S'il était Roi, l'effet de ses belles qualités serait multiplié à l'infini par sa position dominante et centrale... Et il comprendrait si bien ce peuple ! Il est tellement des nôtres ! tellement de chez nous F Ah ! mon ami, que je nous souhaite ce roi-là !
Poitiers. - Société française d'Imprimerie