LE T.OI ET LE PEUPLE
et les plus pauvres, les plus mal vêtus ». Des estampes du temps en témoignent. « On entrait dans le palais du Roi comme dans un moulin. » (Voir Funck-Brentano : Le Roi dans la Réforme sociale, 1er novembre 1904.)
Je ne sais pas si le Roi de France pourrait, dans une capitale de trois millions d'habitants, renouveler ces traditions. Mais, assurément, il en conserverait l'esprit. Et il le ferait sans effort, par la vertu de sa place et de sa fonction. L'état d'âme d'un Roi, fût-il un homme ordinaire, est forcément généreux, — surtout quand le Roi succède, même après une interruption, à des Rois dont la destinée s'est confondue pendantdix siècles avec celle du pays, — et surtout quand ce Roi a pu être averti par tant d'événements et touché à la fois de cet esprit critique et de cet esprit d'humanité qui, malgré tout, sont allés se développant dans les meilleures têtes. Il sait que l'intérêt de son peuple est la raison d'être du Roi. Et son peuple, ce sont bien les aristocrates et les bourgeois, mais c'est, bien davantage, la classe des plus nombreux, de ceux qui ont le plus besoin d'être défendus. Le Roi est peutêtre le seul qui, par situation, puisse éprouver une amitié réelle pour trente millions d'hommes. Un politicien ne peut« aimer le peuple », justement parce que sa première nécessité et son premier souci, c'est de vivre aux dépens du peuple.
Le Roi seul est comme obligé de procurer, autant qu'il est en lui, le plus grand bien de tous. Le Roi seul est capable d'encourager et de supporter les libertés communales, provinciales, corporatives, et de substituer partout, à l'aveugle et vain suffrage universel, le suffrage professionnel et compétent. Et sans doute, rien de terrestre n'est parfait, et jamais un Etat politique ne sera délicieux ; mais il peut être raisonnable et paisible. Au lieu des mauvais bergers qui l'exploitent, et dont les appétits s'accordent mal avec son bien, le peuple ne peut que gagner à poséder un chef dont l'intérêt propre se confond naturellement avec l'intérêt général. Et c'est ce que le peuple comprendra, — après.
LE U01 ET L AKMEIÏ.
Je suppose la révolution royaliste accomplie (comment? je n'en sais rien, et si je le savais, je ne le dirais pas) : il est clair que l'armée accepterait facilement un régime qui lui rendrait son antique prestige, et qui marquerait d'ailleurs, par le maintien du drapeau tricolore, le dessein d'honorer, dans son patriotisme et dans ses vertus militaires, toute la France du passé, y compris celle de la Révolution et de l'Empire.
Mais, en attendant, quelles sont les dispositions de l'armée.
On la dit fort endommagée parla délation, par l'humanitarisme républicain, parla diminution de l'esprit guerrier. Toutefois, cet esprit persiste encore. Il y a, dans l'antimilitarisme, une fadeur, peut-être une secrète lâcheté, qui répugnent à la plupart des soldats, même des soldats par force. Puis, l'absurdité de la doctrine est trop visible. La patrie est un groupe naturel et nécessaire. On peut dire que le progrès humain,
quels qu'en aient été les indécisions et les retours, n'a pu se faire que par la concurrence des patries. On ne conçoit ni comme réalisable, — ni comme charmant s'il se réalisait, — cet étrange idéal : une Europe amorphe, sans frontières intérieures, qui serait tout entière organisée par corps de métiers. Inévitablement les guerres y renaîtraient, plus confuses et plus atroces.
Au reste, l'instinct de notre peuple est plus fort que tout. Aux grandes manœuvres, m'at-on raconté, des jeunes gens qui se croient antimilitaristes,— quelquefoisde véritables apaches, — font d'abord les mauvaises têtes, débitent mille sottises, se disent prêts à tirer sur les galonnés. Puis, les manœuvres commencées, ils y prennent goût, ils y mettent leur amour-propre et leur point d'honneur. A la fin, ce sont les soldats les plus enragés.
Les sentiments politiques des simples soldats sont, d'ailleurs, ceux de la nation : passivité à l'égard du régime existant ; désir d'en tirer personnellement profit, s'il se peut ; unreste d'illusion républicaine, mais assez entamée et, en tout cas, peu fervente ; des préjugés démocratiques, oui : mais non pas un fond d'irréductible résistance quand même à une restauration monarchique, — surtout quand elle serait accomplie (j'en reviens toujours là).
Quant aux officiers... Il y a les grands chefs,
il y a les généraux : vieux, amis de leurs repos, soucieux de ne pas se compromettre, peu enclins aux aventures. Au-dessous d'eux, une masse d'officiers intelligents, travailleurs, ambitieux. Plusieurs ont joué, ces dernières années, un fort triste rôle, soit « pour l'avancement », soit parce qu'ils étaient empoisonnésd'idéesjacobines et maçonniques. Mais enfin un officier, même dévoyé, est un homme qui a choisi un métier noble et dangereux ; qui a, professionnellement, le mépris de la mort ; qui garde, malgré tout, un certain goût de l'ordre et de l'autorité ; qui reste un aristocrate, et avec qui, presque toujours, « il y a de la ressource ».
Et je ne parle pas de ceux qui sentent et pensent comme nous, et qui se taisent. Ceux-là doivent être nombreux. Ils sont notre espoir. Peutêtre, à l'heure qu'il est, dans leurs chambres modestes, méditent et travaillent des officiers, patients, mais non résignés, et qui, telles circonstances données, feront le geste courageux et décisif qui entraînera tout.
Et qu'ils ont raison de souhaiter le roi ! — J'ignore si le roi jugerait bon de constituer une forte armée de métier, appuyée de sérieuses milices. Mais ce qui est sûr, c'est que le roi honorerait l'armée, et parce qu'il est le roi, et parce que presque tous ses ancêtres ont été de grands soldats. Il est sûr aussi qu'il y ramènerait l'or-
dre, la discipline, l'honneur, la foi militaire, — par cela seul qu'il serait là.
Les trois grandes fonctions royales, c'est la défense extérieure, le développement de la force française par la diplomatie et le maintien de l'ordre à l'intérieur. Ces trois points assurés, la France renaîtrait. La puissance militaire est la première condition de la puissance industrielle et commerciale, et même de la puissance intellectuelle, et aussi d'une certaine joie et fierté de vivre qui est le meilleur ferment d'action, et enfin de cette unanimité sentimentale qui fait les grands peuples. La guerre en soi est cruelle, oui : mais, si l'on considère de larges périodes, elle fait moins de victimes et cause moins de souffrances que la guerre d'intérêts privés, la guerre économique, éparse et quotidienne, qui ravage, sous une paix apparente, un peuple sans tête, un peuple affaibli et divisé. Le roi sait tout cela. Le Roi ne laisserait pas se gaspiller des énergies admirables. Le roi eût employé un colonel Marchand et un commandant Hourst, selon leur génie propre. Il saurait exercer, en les ordonnant, toutes les forces de ce pays si fertile autrefois en hommes d'entreprise.
Et la marine aussi a basoin du Roi. Il "apparaît de plus en plus, aux hommes compétents et qui savent embrasser de vastes ensembles de faits, que celui-là sera maître de la terre, qui
sera maître de la mer. Or, on sait où notre marine est tombée, et par quelle série de crimes. D'autre part, plus encore que le maintien de l'armée de terre, l'organisation et le développement de la marine exigent l'unité de direction, la suite dans les desseins, la responsabilité réelle, bref la présence du chef. Oui , là encore le roi est nécessaire. Au surplus, le roi se souviendrait que depuis Louis XIII, surtout depuis le ministère de Golbert , les rois de France se sont occupés de leur marine avec une prédilection singulièrement clairvoyante.
Donc, si j'étais marin ou soldat, j'appellerais le roi de toutes mes forces. Aujourd'hui, il ne doit pas être délicieux d'être officier. On est pauvre (et cela ne serait rien) : mais surtout on est suspect, on se sent espionné ; on n'a pas toujours le droit d'aller à la messe ; on n'a pas le droit de faire élever ses enfants comme on veut. On est exposé à de pénibles conflits de devoirs ; on peut en être réduit à exécuter, par obéissance professionnelle, — ou parce qu'il faut vivre, — d'odieuses et répugnantes besognes. On se sent haï par le régime que l'on sert. On ne sait plus si, décidément, on est un officier ou bien un policier et un professeur de morale républicaine. Et l'on perçoit douloureusement l'impossibilité d'un accord sincère entre l'armée et la démocratie.