PREMIÈRE LETTRE
Quelque envie que j'aie, mon cher fils, de me sacrifier entièrement au soin de votre éducation, je ne puis me livrer à tout ce que me dicte ma tendresse pour vous. Un enchaînement d'affaires, une santé faible et délicate, vos propres occupations, m'empêchent souvent de vous avoir auprès de moi , etm'ôtent la satisfaction de suivre avec
exactitude vos études, et de partager I. I*
jusqu'à votre loisir et vos amusements.
Ne croyez pas cependant que je vous perde de vue dans les moments où nous sommes séparés. De ceux que ma mauvaise santé me laisse, une grande partie est employée à réfléchir sur les moyens de perfectionner votre éducation. J'avais entrepris un écrit assez considérable sur cette matière; mais comme j'ai toujours tâché de vous présenter mes avis sous une forme naturelle et facile qui pût vous inspirer l'amour de vos devoirs, j'ai pris le parti de vous donner cet ouvrage en détail.
J'ai remarqué depuis quelque temps que vous aviez du plaisir à écrire et à recevoir des lettres ; je vous en adresserai : les réflexions qu'elles vous feront naître pourront ensuite faire le
sujet de nos conversations. Je me flatte du moins que vous ne me traiterez pas plus mal que vos autres amis : vous me répondrez quelquefois ; nous causerons, nous nous écrirons, enfin nous chercherons de concert les moyens de vous rendre heureux! La vérité, la raison, Tamitié et la confiance nous guideront dans cette importante et agréable recherche.
Toute mon affection s'est partagée entre votre sœur et vous. Depuis que je suis mère, j'ai mis mon bonheur dans mes soins pour mes enfants; ils se sont bornés d'abord à votre santé.
Si le préjugé de Tusage ordinaire et le défaut d'expérience m'ont empêchée pendant les premières années de votre vie de les étendre au delà, du moins
la réflexion, réveillée et soutenue par la tendresse maternelle, les éclaire et les accroît de plus en plus. Non-seulement je m'applique depuis longtemps à former votre cœur et votre esprit, mais je sens tous les jours que la vigilance d'une mère ne s'arrête pas au moment présent. Elle lui fait prévoir l'avenir, combiner de loin ce qui doit résulter des inclinations, des talents, du caractère d'un jeune homme, de l'état auquel il paraît appelé par les circonstances, par ses penchants, par sa fortune : elle en forme dès lors le plan général de l'éducation la plus convenable. C'est sur ces principes que j'ai tâché de régler la vôtre. Vous jouissez de l'heureuse sécurité de votre âge, sans vous inquiéter d'un avenir
que vous ne connaissez point : l'instant seul détermine vos affections et votre volonté; mon devoir est d'en prévoir les suites, de pressentir de loin les avantages et les inconvénients de vos bonnes et mauvaises qualités, de vous procurer tout ce qui peut contribuer à votre bonheur, de vous garantir de tout ce qui pourrait y être contraire, de suppléer par mon expérience au défaut de la vôtre, et d'empêcher par ma vigilance que votre sécurité n'ait pour vous des effets nuisibles.
Le résultat de cette combinaison produit mon consentement ou mon refus à vos volontés, suivant leur rapport avec le plan général de votre éducation ; et voilà la raison de cette atten-
don sévère et continuelle que je porte sur vos actions, même les plus indifférentes. Vous pouvez conclure, mon fils, que dans les moments où mes décisions paraissent le plus opposées à vos désirs, je ne partage pas moins tous vos sentiments. Vous n'en éprouvez aucun qui ne devienne aussitôt le mien ; je suis heureuse de votre satisfaction et de vos plaisirs, je souffre de vos peines, je souffre même des contrariétés qu'il est de mon devoir de vous faire essuyer ; mais je me répète alors sans cesse que si vous étiez en état de juger sainement, vous ne voudriez pas me voir céder par faiblesse à des désirs inconsidérés, ni vous procurer, aux dépens d'un bonheur constant et solide, un plaisir passager et
frivole. J'entre dans votre position et me mets toujours à votre place ; mais avec les avantages que donne la raison fortifiée par la réflexion et par l'expérience sur les faibles et trompeuses lumières de l'enfance. En un mot, mes pensées et mes actions se rapportent toutes à vous, elles ont toutes pour but votre bonheur : je veux vous en convaincre, et c'est vous-même, mon fils, que je prendrai pour juge. Comparez l'éducation que vous recevez avec les éducations ordinaires, et voyez si j'ai commencé à remplir mon objet.
L'usage le plus généralement reçu n'est pas toujours le meilleur à suivre; le sage ne doit l'adopter que lorsqu'il le voit justifié par la raison. Si j'ai rejeté l'usage ordinaire, si je vous ai
gardé auprès de moi, ce n'est qu'après avoir bien pesé ce qu'on peut dire en faveur et au désavantage de l'éducation publique. Je n'ai pas cru devoir vous abandonner à des mains étrangères, ni me priver du plaisir de voir votre âme se développer et se former par mes soins et sous mes yeux ; et en cela j'ai moins consulté ma tendresse que vos véritables intérêts, et plus la droite raison que l'exemple presque général de tous les chefs de famille. Quelque bornée que je fusse du côté des lumières, j'ai pensé que sur les intérêts de ce que j'ai de plus cher au monde je ne devais pas déférer aveuglément aux lumières d'un autre ; j'ai regardé la tendresse, le sentiment, l'instinct d'une mère, comme supérieurs à tout ce que
la réflexion et la sagesse peuvent suggérer de plus lumineux. Ainsi, mon fils, je n'ai pas souffert que vous subissiez cet exil de la maison paternelle, qui dure ordinairement autant que ce qu'on appelle l'éducation. Je n'ai point voulu qu'étranger au milieu des vôtres et inconnu à vos parents, vous fussiez avancé en âge avant que d'avoir éprouvé les mouvements les plus doux et le charme puissant des liens sacrés par lesquels la nature a voulu unir les familles. Élevé sous mes yeux, j'ai voulu vous voir contracter Thabitude et l'amour de la vertu et de la bonté, et acquérir cette force et cette santé du corps et de l'âme sans lesquelles la vie ne peut être regardée comme un bien ; j'ai voulu enfin vous accoutumer aux
sentiments délicieux de tendresse et de confiance, inspirés par la nature, cimentés par la douce habitude d'un commerce journalier dans lequel le ciel a placé le bonheur réciproque des enfants et des pères.
La grande objection que j'ai toujours faite contre l'éducation publique est celle que je viens de vous exposer. Le zèle d'un étranger, quelque honnête homme que je le suppose, et les soins qu'il peut prendre de son pupille, ne peuvent se comparer aux soins, au zèle, au sentiment d'une mère. Quel intérêt pourrait solliciter un autre aussi fortement que moi, qui suis heureuse pour plusieurs jours lorsque je découvre en vous le germe de quelque vertu ou de quelque sentiment hon-
nête ; qui m'alarme, qui m'afflige sans mesure, quand je remarque en vous quelque penchant dont les suites pourraient me faire craindre pour votre bonheur, et qui suis pressée alors de recourir aux lumières de tous ceux qui ont part à mon amitié et à mon estime, dans l'espérance d'être rassurée sur le danger de vos défauts ? « Croyez-vous, dis-je à Tun, que les distractions de mon fils, dont son gouverneur se plaint souvent , pourraient retarder les connaissances qu'un honnête homme doit posséder à un certain âge? » « N'êtesvous pas persuadé, dis-je à un autre, que mon fils perdra incessamment cette espèce de confiance, cette présomption et cette bonne opinion qu'il paraît quelquefois avoir de lui-même, et qui
VOUS en donnerait sans doute une très-mauvaise, si elle dégénérait en habitude ? Il me semble qu'il a déjà assez d'esprit pour sentir combien il serait ridicule, à son âge, de se croire en état de se conduire, tandis que chaque pas qu'il fait l'avertit de sa faiblesse et du besoin qu'il a d'être guidé par les autres. »
Mais est-il nécessaire de vous parler de mes alarmes, de mes consolations, de mes espérances, de tous les sentiments que j'éprouve à votre égard? Vous-même, mon fils, jugez entre les étrangers et votre mère.
Rappelez-vous les moyens qu'emploient les dififérents maîtres que vous avez pour vous reprendre et vous instruire ; j'aurai tort si vous y trouvez la
même douceur, la même patience , la même tendresse, la même chaleur que dans mes avis, ou si vous les voyez aussi continuellement occupés que moi à rechercher les voies les moins difficiles, aussi attentifs à vous abréger les routes pénibles, aussi touchés de vos petits succès, aussi prompts à partager vos peines, vos satisfactions et vos plaisirs. Telle est la différence des sentiments et de leurs effets : les petits soins de détail, qui font le bonheur d'une mère, deviennent ordinairement pour les étrangers la source d'un ennui insupportable. De tous ceux qui vous environnent, votre gouverneur est certainement celui qui vous est le plus attaché ; il est même trèsrare de trouver hors de sa famille une
amitié égale à celle qu'il vous porte, et vous devez sentir tous les jours combien il vous sera difficile d'égaler votre reconnaissance aux obligations que vous lui avez. Mais supposez un instant qu'il eût un fils qui lui fût aussi cher que vous me Têtes ; que ce fils se trouvât en même temps que. vous dans un danger éminent, lequel de vous deux croyez-vous qu'il courût sauver ?
Moins déterminé par ses devoirs de père qu'emporté par l'impétuosité d'un sentiment aveugle, mais toujours sûr, il courrait sauver son enfant, et vous n'auriez de sa part que de vains et inutiles regrets. Heureusement pour vous, vous jouissez de sa tendresse sans la partager avec personne, et il ne dépend que de vous de la mériter tout entière.
(L'argument le plus spécieux qu'on entend alléguer en faveur de l'éducation publique est tiré de l'avantage de l'émulation, qui, excitée à propos dans la jeunesse, peut lui servir d'aiguillon à toutes sortes d'actions honnêtes et louables. Je ne veux pas discuter ici jusqu'à quel point il convient de nourrir dans un jeune homme un sentiment qui se perd toujours dans les nuances de la jalousie et d'un amourpropre immodéré ; mais je ne ferai sur cela qu'une seule réflexion) (*). Si vous
(*) Dans rexemplaire que nous avons sous les yeux pour cette réimpression, exemplaire corrigé de la main de M">* d'Epinay, ces lignes, entre parenthèses, sont remplacées par cette phrase : « Lorsque je voulus, l'autre « jour, vous faire remarquer que vous faisiez depuis « quelque temps moins de progrès qu'au collège, vous « vous appuyâtes mal à propos de la réponse de votre « gouverneur ; avec un peu de réflexion, vous verrez que, « si vous n'avez pas l'occasion, etc., etc. »
n'avez pas Toccasion de lutter contre vos semblables, ni la frivole gloire de les surpasser, vous jouissez d'un avantage infiniment plus précieux, par la façon dont j'en use avec vous, en vous admettant dans ma société et au nombre de mes amis. Vous vous trouvez tous les jours avec des gens de mérite ; tous les jours vous êtes à portée de profiter de leur conversation. En considérant l'estime dont ils jouissent dans le monde, vous êtes à même d'animer votre courage par leur exemple, d'en approcher par une application sans relâche, et de faire vos efforts pour obtenir comme eux l'estime publique ; projet infiniment plus noble que celui de surpasser son camarade dans un thème de collège.
Puisque notre vocation est de vivre dans la société et de remplir les devoirs qu'elle est en droit d'exiger, qu'avonsnous de mieux à faire que de commencer cette étude avec notre vie et de prendre dès notre enfance l'habitude des actions honnêtes ? Et quel moyen plus sûr de nous y conformer, que le commerce de ceux qui nous ont devancés dans la carrière, et qui recueillent déjà les fruits de leurs talents et de leurs vertus? Voilà les modèles qu'il faut imiter et étudier sans cesse , afin d'obtenir sa part de l'estime générale , que le public dispense toujours équitablement et dont personne ne peut se passer.
Vous avez été vous-même (*) au
(*) La phrase est rétablie ainsi dans notre exemplaire: « Vous avez été au collège pendant^ etc., etc. »
collège pendant un temps fort court, et la seule chose que vous m'en ayez paru regretter quelquefois, ce sont les amusements. Vous ne vous êtes pas rappelé sans doute qu'on n'y admet qu'un petit nombre de jeux souvent peu convenables à la Jeunesse ; l'on n'y connaît guère ceux qui sont le plus en usage dans le monde : tandis que dans la maison de votre père tous les plaisirs de votre âge sont à votre choix. Je m'étudie sans cesse à vous en procurer, et c'est peut-être la trop grande facilité d'en jouir qui vous les rend insipides : car vous savez que je n'y mets jamais d'autres obstacles que ceux que vous me forcez d'y apporter.
Si votre père et moi avons été pressés de vous retirer du collège, vous n'en
ignorez pas la raison ; vous savez trop bien que vous y avez été aussi malheureux qu'on peut Têtre à votre âge.
Le jeune homme corrigé par humeur se dégoûte du travail et de ses devoirs, et en prend des idées tout à fait fausses ; l'obéissance qu'on exige lui paraît un esclavage, il n^aspire qu'à s'en délivrer ; l'endurcissement et l'esprit d'indépendance s'emparent de son cœur ; bientôt tout avis, tout conseil lui devient suspect et insupportable. Et comment arrêter les progrès du vice dans un enfant gouverné par la rigueur et par la crainte ? Des parents qu'il connaît à peine n'ont nul crédit sur lui ; leurs remontrances sont sans fruit, et les marques passagères de leur bonté ne servent ordinairement qu'à augmenter le mal.
Tout vous prouve, mon cher fils, que si je vous garde auprès de moi, c'est moins pour satisfaire à ma tendresse que pour travailler efficacement à votre bonheur. Je m'applique à retrancher de votre éducation tout ce que les premières études peuvent avoir de rebutant; attentive à vous aplanir les obstacles, je ne néglige aucun des objets qui pourraient vous en susciter.
Vous venez de vous plaindre (*) de la trop grande sévérité de votre maître de musique ; vous avez remarqué qu'il s'en relâchait en ma présence; je me suis assujettie aussitôt à assister à vos leçons, pour juger si vos plaintes étaient fondées, et pour encourager
(*) La phrase est rétablie ainsi dans notre exemplaire : tt Vous vous êtes plaint, etc.« etc. »
(ai)
votre maître à un nouvel effort de patience que votre inapplication pouvait avoir lassée. On a presque érigé en maxime qu'il ne faut jamais écouter ni approuver les enfants, afin de les tenir dans le respect et dans la dépendance. Je ne blâme aucun système; mais quant à moi, je ne suis point jalouse de cette sorte d'autorité; je ne veux employer la mienne que pour m attirer votre amitié et votre confiance. Je ne veux point que votre obéissance soit aveugle; je veux que votre cœur seul me réponde de votre soumission. J'aime à croire que par ces moyens je m'assure bien mieux de votre respect et de votre reconnaissance.
Je me suis surtout fait la loi de vous
parler vrai, et de vous donner, autant quUl est possible, une idée juste de chaque chose : j^ai souvent remarqué le bon effet de cette méthode. Tel est l'avantage de la vérité : elle frappe l'esprit le moins formé ; elle seule doit nous guider par le flambeau de la raison, et nous montrer les moyens de nous rendre utiles à la société et dignes de notre propre estime. Vous trouverez donc, mon fils, dans les avis que je vous donnerai, moins les préceptes d'une mère que les conseils d'une amie occupée du soin de votre bonheur, et jalouse des vertus auxquelles vous devez aspirer, et sans lesquelles il n'est point de bonheur solide.
Voilà les principes que j'ai tâché de
suivre. Vous pouvez aisément vous rappeler que je ne vous ai jamais corrigé par humeur. Quand il m'est arrivé de me tromper, je ne vous Tai pas laissé ignorer. Si je m'oppose à vos volontés, ce n'est qu'après vous en avoir fait sentir les raisons. Vous ne m'avez jamais vue abuser de votre confiance ; je n'ai jamais voulu la forcer, ni l'exiger comme une chose qui me fût due; je porte la délicatesse jusqu'à respecter scrupuleusement vos petits secrets.
Un des principaux objets de notre attention a été d'examiner sévèrement le caractère de ceux qui doivent partager avec votre père et moi le soin de vous rendre heureux. Ce n'est qu'après leur avoir reconnu toutes les qua-
lités essentielles, que nous les avons chargés de la partie de votre éducation que nous ne pouvions suivre nousmêmes. De tous ceux à qui nous avons confié ce soin, le gouverneur qui est présentement avec vous nous a paru le plus propre à remplir nos vues. Indépendamment de ses talents et de ses qualités personnelles , rattachement qu'il a pour vous, sa douceur et sa patience inaltérables, doivent (je ne saurais trop le répéter) pénétrer votre cœur de la plus vive reconnaissance.
D'après tout ce que je viens de vous dire, vous pouvez juger, mon fils, des motifs qui me font agir. Je me croirai assez récompensée de mes soins si vous y répondez par votre application ; et quoique votre âge ne soit pas celui de
la réflexion, je me flatte que le sentiment vous en tiendra lieu dans toutes les occasions importantes, et que votre conduite contribuera, plus que toute autre chose, au bonheur de ma vie.
A Paris, ce i®"^ janvier 1756.