‹ Lettres à mon filsChapitre 24 sur 36 · SECONDE LETTRE · texte numérisé non relu

SECONDE LETTRE

Votre remarque sur Taccueil que vous firent l'autre jour M"™® de V*** (*) et madame sa sœur me donne, mon cher fils, bonne idée de la justesse de votre esprit. Les louanges excessives de M"™^ de T*** (**) vous déplurent; la vérité avec laquelle vous

(*) Saint-Amans.

(••) Mouy.

parla M°^® de V*** (•) vous parut, en revanche, une preuve bien sûre de son amitié : sa franchise vous causa une satisfaction réelle. Je n'aurais cependant pas été trop étonnée de vous voir plus flatté des compliments de Tune que des vérités de Tautre, votre âge eût rendu la chose pardonnable ; mais votre conscience, d'accord avec la raison, vous a fait préférer aux éloges que vous ne méritiez point des avis vrais et sincères que l'intérêt et l'amitié seuls peuvent dicter. Ce discernement de votre part me persuade que s'il fallait choisir, vous aimeriez mieux encore une critique sévère que des compliments outrés.

En effet, mon fils, quel cas pourrions-

C) Saint-Amans,

nous faire de Tapprobation de ceux dont nous sommes à peine connus ? Et si ceux qui nous connaissent davantage se bornent à nous donner des conseils et des avertissements, ne serions-nous pas bien dupes de nous fier à des éloges vides de sens ? La plus simple réflexion suffit d'ailleurs pour convaincre un jeune homme que son mérite ne peut consister tout au plus que dans un emploi sage du temps et des moyens que la fortune lui offre pour cultiver ses talents.

Votre âge est celui de lespérance.

Vous pouvez promettre, et j'aime à croire pour le bonheur de mes jours que vous promettez beaucoup-, mais vous n'avez encore rien tenu ; vous méritez donc des encouragements,

mais vous ne pouvez prétendre aux éloges. Le jardinier qui planta cette allée de tilleuls que vous voyez sur la terrasse d'Épinay (*) ne songe pas à les louer de Tombre qu'ils ne sauraient encore donner •, il se borne à une culture soigneuse, et leur procure tous les moyens de croître et de se fortifier ; il retranche les rameaux qui pourraient détourner des branches principales les sucs nécessaires de la sève •, il peut juger, si vous voulez, par la beauté des feuilles de ce que Tarbre pourra devenir un jour; il se flatte dans le silence que ses soins prospéreront ; mais il ne songe à vanter ses succès que lorsque, aidé par le temps et la culture, ce

n Dans notre exemplaire, M"»« d'Épinay a mis en marge : « C'est le nom de mon roman. »

tilleul est devenu romement du jardin de son maître.

La louange est une justice qu'on rend au mérite réel ; elle ne doit nous flatter qu'autant qu'elle sait ménager notre modestie, que notre conscience se trouve d'accord avec elle, et qu'elle nous est accordée par des hommes dignes eux-mêmes d'éloge et capables de nous juger. Lorsque vous avez traduit quelque beau morceau de Térence ou de Virgile, et que vous avez mis à ce travail toute votre application, seriezvous bien charmé d'en recevoir des compliments par quelqu'un qui n'aurait nulle connaissance de la langue latine, ou qui, dépourvu de goût et de lumières, ne saurait juger de la bonté de votre traduction ? Non, sans doute :

on ne peut ambitionner que les éloges de ceux dont le suffrage est éclairé et fondé.

L'usage de louer les présents à tort et à travers, en réservant les critiques et le blâme aux absents, est une suite de la dépravation de nos moeurs, de notre désœuvrement et du goût immodéré pour la société, qui est si nécessaire aux oisifs. La dissipation nous a rendus étrangers à nous-mêmes ; pour n'être jamais avec nous, elle nous fait courir de cercle en cercle ; elle nous a fait contracter cette légèreté dans nos propos avec laquelle nous louons et blâmons, ordinairement sans attacher aucune idée à nos jugements ; une telle habitude, devient bientôt funeste.

La politesse est dans un cœur sen-

sible une expression douce, vraie et volontaire du sentiment de l'estime et de la bienveillance. La nôtre, au contraire, n'est qu'un mensonge vain et grossier dont personne n'est la dupe.

On ne la borne plus, envers les inconnus, à des manières affables et aux égards qu'on doit à tout le monde.

Tous ceux qu'on rencontre reçoivent les démonstrations en apparence les plus vives d'une amitié que le cœur n'a jamais ressentie, et l'ami de tout le monde est également froid et indifférent pour tous.

Par une envie de plaire démesurée, on s'est accoutumé à des exagérations et à des éloges d'habitude : on loue, non parce qu'on est réellement pénétré de la bonté ou de la beauté de la chose

qu'on prétend approuver ; mais pour ne pas manquer Poccasion de dire un mot agréable. Qu'il soit bien placé, qu'il vienne à propos, ce n'est pas ce qui nous paraît importer. Quel plaisir pourrait faire à un homme sensé une politesse aussi méprisable? Si je mérite réellement des éloges, ne dois-je pas être importuné de ceux dont on m'accable sans jugement, et qu'on est prêt à prodiguer de même au premier venu qui voudra les écouter ? Si Je n'en mérite point, quelle confusion de recevoir ainsi des reproches sous le nom d'éloges ! Car vanter les biens que je ne possède pas, n'est-ce pas me reprocher mon indigence? Il y a plus encore.

Cette fureur de louer s'étend quelquefois dans le monde jusque sur les ac-

tîons les plus répréhensibles, et devient une lâcheté que la légèreté et la frivolité de notre commerce ne sauraient excuser.

Mais, mon fils, comme le sage doit moins songer à corriger la société des vices dont elle est remplie, qu'à s'en garantir lui-même, j'espère qu'après avoir senti le néant de ces louanges insensées, vous y mettrez le prix qu'elles ont, et que vous saurez mépriser comme de vaines paroles tous les éloges que la vérité et le sentiment de votre conscience ne concourent point à justifier.

Un honnête homme travaille à mériter la louange, mais ne la recherche point ; il sait qu'on n'en est plus digne, quand on n'agit que pour elle. Celui

qui s'en inquiète fait l'aveu de sa faiblesse et de son peu de mérite. Les anciens ont dit que l'envie suivait la vertu comme l'ombre suit le corps :

cela est encore bien plus vrai de la louange •, mais le corps ne doit point courir après l'ombre. Une belle action arrache Fadmiration de tous les hommes ; il n'est pas besoin de maudire les suffrages : tout s'empresse à célébrer la vertu. U Histoire de France nous apprend que Louis XII, excité par des méchants à venger les offenses qu'il avait reçues de ses ennemis avant que de monter sur le trône, leur dit pour toute réponse que le roi de France n'était pas fait pour venger les injures qu'on avait faites au duc d'Orléans. Ce mot si généreux et si digne d'un roi fait

son effet sur tous les cœurs sensibles ; mais ce ne sont pas vos louanges qui le rendent admirable : il Test en luimême par le sentiment de bonté qui le dicta. Car si vous veniez à apprendre que ce trait d'histoire est faux, et que Louis XII n'a pas eu le courage de pardonner à ses ennemis, les idées de vertu et de générosité que vous aviez attachées à Faction du monarque disparaîtraient, et vos éloges ne seraient plus qu'un vain tissu de paroles.

C'est pour sa propre satisfaction qu'il faut faire le bien, et non pour l'opinion que les hommes peuvent prendre de nous -, car la louange, je vous l'ai dit, n'est que l'ombre de la vertu, et l'ombre ne peut exister sans le corps qui la produit.

S'il est juste de jouir modérément d'un éloge mérité, il est de la plus grande importance, d'un autre côté, de se tenir en garde contre la flatterie.

La fausseté et la perfidie en ont fait un instrument d'autant plus pernicieux, que son ressort est caché et trop conforme au penchant naturel que nous avons tous plus ou moins à la présomption. Guidé par un intérêt secret dans des sentiers obhques et détournés, l'adulateur devient dangereux à proportion que sa louange est fine et déliée. Son art est d'approcher le plus qu'il est possible de la vérité; de ne rien brusquer, d'applaudir d'abord aux qualités réelles , de les exagérer ensuite, de se ménager ainsi un passage

imperceptible de la vérité au mensonge, et d'enivrer par degrés l'homme assez dupe et assez borné pour l'écouter et pour le croire.

L'art enfin le plus ordinaire aux flatteurs et le plus infernal consiste à donner des dehors favorables aux plus mauvaises actions, à confondre sans pudeur le ridicule et l'honnête, la vertu et le vice. Un prodigue sera loué de sa générosité ; un maintien indécent et déplacé sera caractérisé d'usage du monde, d'aisance, de négligence et de folie aimables; la dissimulation deviendra prudence \ l'étourderie prendra le vernis d'une agréable vivacité; l'entêtement, celui de la fermeté. Et comme l'homme le plus flatté est ordi-

(39) nairement le plus méprisé par ses adulateurs, ils se dédommagent aussi à ses dépens de la gêne à laquelle leur métier les condamne.

Vous avez lu dans Télémaque tous les désordres causés par Protésilas et Timocrate. Ils surentpar leurs louanges prolonger les erreurs du roi de Crète :

leur crédit était fondé sur son aveuglement. Idoménée .était haï de ses peuples, et s'en croyait aimé. Ce prince avoua à Mentor que son faible pour la flatterie lui avait fait commettre de grandes injustices.

Si les grands sont en général plus exposés au malheur d'être trompés, l'espérience vous confirmera, mon fils, combien il est essentiel pour tout homme qui neveut pas se perdre, de contracter'

(40) rhabitudedela vertu etde la vérité, qui seule peut nous garantir des écueils de la flatterie.

Conservez, je vous en conjure, les sentiments que je cherche à cultiver en vous, et vous ne serez jamais assez malheureux pour exercer le métier de flatteur. Il n'en est point de plus infâme ; il réduit au mensonge, à la fausseté, à tout ce qui peut déshonorer.

Les remords qui sont le partage du flatteur ne se bornent point à la conscience de ses propres fautes et de ses lâches desseins; comme il devient par ses artifices l'instrument et l'auteur des crimes des autres, il se rend responsable de toutes les suites de ses séductions; il ne saurait ni les prévoir, ni les prévenir.

(4") Mais il ne suffit point, mon fils, d'être en garde contre un vice aussi bas et aussi honteux ; il s'agit encore de s'accoutumer de bonne heure à juger sainement et sans prévention de chaque chose, et principalement du caractère et des actions des hommes avec lesquels nous avons à vivre, afin de rendre à la vérité, à la vertu et au vrai mérite la justice qui leur est due. Si le chef-d'ceuvre d'un habile artiste nous arrache des acclamations même involontaires, quel ravissement ne doit point éprouver l'heureux témoin d'une action honnête et vertueuse ! Voyez à nos spectacles l'émotion et l'attendrissement qu'excite la seule image de ia vertu, et apprenez, par le plaisir que vous partagez alors avec le public,

quel droit elle a sur nos hommages, et combien il est doux de lui payer le tribut qu'elle mérite.

A Paris, ce i*'mars 1756.

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