SIXIEME LETTRE
Vous allez quitter la campagne, mon cher fils, et avec elle le spectacle de la nature, pour vous retrouver dans Paris, au milieu des prestiges de Part et de l'industrie. Les regrets que vous éprouvez en vous éloignant de ces dé- * licieuses vallées seront bientôt effacés par des plaisirs peut-être plus séduisants pour votre âge-, cependant, si votre cœur peut sentir le prix des
(94) amusements champêtres, de leur pureté et de leur innocence, il ne croira pas hs avoir remplacés par la vie dissipée et bruyante de la ville.
Il n'est point de spectacle plus beau que celui de la nature. Ses plaisirs, constants et universels conune elle, sont de tous les lieux, de tous les moments et de tous les âges. Quelle majesté! quelle magnificence dans l'éclat d'un beau jour! Rien ne peut donner une idée aussi juste de la puissance et de la grandeur de l'Etre Suprême; il semble qu'il veuille se montrer dans toute sa gloire; mais les mortels ne sauraient fixer leurs faibles regards sur aucune partie de cette immensité, lorsqu'il la remplit de la splendeur de sa lumière. A ce jour, dont la beauté
(95) éblouit, succède par degrés une soirée paisible. Alors l'homme, libre de soins et de travaux, est rendu à lui-même, et le calme de la nature, en ramenant le repos , semble l'inviter à se prosterner et à adorer le Maître de l'Univers.
Ce spectacle si touchant et si auguste nous échappe, dans le tumulte d'une vie vainement laborieuse. Combien peu nous songeons à élever nos yeux, au milieu de cette cohue que le iuxe, l'ambition et Tintérêt rassemblent dans les villes ! Combien on y goûte peu cette volupté enchanteresse dont la campagne et la retraite font jouir à tous les instants du jour !
Les plus petits détails de la vie champêtre amusent et intéressent.
Vous avez examiné quelquefois les
(96) mœurs des insectes; vous avez remarqué avec quel art ils bâtissent leurs maisons, avec quels soins ils nourrissent leurs petits, avec quelle prudence ils préviennent les incommodités de la saison prochaine. En observant les travaux des fourmis, vous les avez vues plus d'une fois voiturer des brins d'herbe ou de paille, de petits morceaux de terre ou de gravier; lorsque la charge est trop considérable, elles s'associent pour un effort commun; en chemin, les moins embarrassées se détournent pour faire place à celles qui le sont davantage et pour ne point gêner les travaux publics. N'est-il pas singulier de trouver tant d'intelligence et de discrétion parmi des fourmis, et de les voir s'entr'aider dans
leurs besoins par un instinct qui les élève bien au-dessus de Thomme, chez qui il est si souvent troublé par Porgueil et par un faux amour-propre ?
Jugez, mon fils, par ces minuties, combien tout dans la nature doit exciter Pattention et la curiosité d'un homme raisonnable. Si vous voulez rapprocher ce spectacle de votre âge, et comparer ce que nous présente la campagne avec ce que nous voyons dans le monde, il vous sera aisé d'y apercevoir une allégorie continuelle.
L'éclat vif et passager des fleurs vous paraîtra une image de la beauté. La prudence de la fourmi, l'adresse des oiseaux à fabriquer leurs nids, leur prévoyance, leurs soins pour leurs petits, vous représenteront la conduite
d'un père de famille, sans cesse occupé à assurer le bien-être et la fortune de ses enfants. Et le papillon importun qui voltige d'un air affairé, qui, fatigué de sa course et ivre de son propre bourdonnement, se précipite dans le feu, ne le comparez- vous pas à ces jeunes écervelés qui, après avoir consumé leur jeunesse dans des plaisirs frivoles, s'étourdissent sur le danger où Us sont, se laissent encore séduire par l'éclat trompeur des faux biens, et courent à leur perte d'un pas inconsidéré et rapide?
Mais il est des réflexions plus sérieuses et plus dignes de vous frapper.
Voyez cet insecte, dont l'organisation et l'industrie ont fait votre admiration, écrasé par un enfant. Et pourquoi dé-
truire un animal dont ni la vie ni la mort ne peuvent nous être utiles? C'est la légèreté, l'inattention, d'autres fois je ne sais quel plaisir féroce de voir l'agitation d'un être souffrant, qui fait commettre ces meurtres : le plus fort opprime le plus faible ; tous les jours l'innocence succombe ainsi sous les coups de l'injustice.
Vous Avez, mon fils, vraisemblablement bien des crimes de ce. genre à vous reprocher : car comment qualifier autrement une action qui outrage la nature dans ses espèces, et qui porte la mort et la destruction partout où sa bienfaisance voudrait entretenir le mouvement et la vie ? Vous voyez, du moins, combien la légèreté est dangereuse : celui qui ne réfléchit point
s'expose à tout instant à des actions téméraires et répréhensibles.
Accoutumez-vous donc à étendre le respect que vous devez à la nature jusqu'à ses plus petits ouvrages, à la révérer jusque dans Torganisation du plus vil insecte. Songez que, doué comme vous de la faculté de sentir, il est, comme vous, susceptible de souffrance et de peine , de plaisir et de bien-être. Songez surtout que celui qui ne peut rien créer est appelé, non pour détruire, mais pour partager le bonheur d'être avec toute la nature vivante et sensible.
A Épinay, ce 3o octobre 17 56.