SEPTIEME LETTRE
Je ne puis mieux commencer cette année, mon cher fils, qu'en vous témoignant le désir que j'ai de vous voir parfaitement heureux. Quoique je m'occupe, tous les jours de ma vie, des moyens qui peuvent vous conduire au bonheur, il est des moments où ces soins ont quelque chose de plus doux, et celui-ci est de ce nombre. Je repasse avec satisfaction les sujets de
contentement que je crois avoir de votre conduite, et en écartant de ma mémoire ce qui ne cadre pas avec mes espérances, je tâche de ne voir que le progrès que vous avez fait vers la sagesse.
Je me rappelle surtout deux choses avec plaisir. Votre goût pour certaines singeries déplacées paraît avoir diminué; j'ose me flatter que la raison et le commerce des honnêtes gens dont vous avez l'avantage de jouir de si bonne heure achèveront, cette année, de détruire dans votre maintien jusqu'aux moindres vestiges de ces puérilités. Il me semble aussi que votre amitié pour celui aux soins duquel vous êtes confié a fait des progrès marqués; c'est un grand pas vers le
bonheur que de sentir combien vous devez à un homme qui vous sacrifie son temps et ses talents. Plus vous réfléchirez sur les obligations que vous lui avez, plus vous serez touché de reconnaissance; plus je vous verrai uni avec lui, et par réflexion et par goût, et plus je me confirmerai dans l'heureuse espérance que vous ressemblerez un jour au portrait que ma tendresse a crayonné d'un fils né pour le bonheur de sa mère.
Mais, pour le hâter, il ne faut pas rester au point où vous êtes : il faut redoubler de courage et d'ardeur \ on ne saurait être trop tôt formé. Si votre âge vous empêche de voir où il faut chercher le bonh'Stir, nous vous épargnerons [es peines de cette recherche;
( '04) je vous conjure seulement de nous seconder et de suivre des conseils dont, de votre propre aveu, vous vous êtes tant de fois si bien trouvé.
Ce que je désire principalement, mon fils, c'est de vous voir plus attentif aux objets qui passent sous vos yeux. Dès que vous vous en serez fait une habitude, vous jouirez d'une nouvelle source de plaisir. Jusqu'à présent, vous ne vous êtes occupé que de vous; accoutumé à n^écouter encore que vos désirs, vous croyez que, pour être heureux, il n'y a qu'à les satisfaire, sans se mettre en peine des inconvénients qui peuvent en résulter.
Mais , lorsque vous commencerez à réfléchir et à regarder autour de vous, vous changerez de sentiment et de sys-
tème ; vous mettrez votre bonheur moins dans vos plaisirs que dans la satisfaction des autres ; vous paraîtrez vous oublier, et c'est alors que vous commencerez à être véritablement heureux.
Cène réserve, cet oubli apparent de soi-même, est le seul sentiment qui distingue les hommes des animaux; il est le plus délicieux qu'un être sensible puisse éprouver. C'est par là que son existence se multiplie, pour ainsi dire, autant de fois qu'il compte d'objets de son attachement et de sa bienveillance; c'est par là que je suis heureuse de tout le bien qui vous arrive, et que ce qui vous rend content me cause un grand plaisir.
La bête, livrée à son instinct comme
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à son seul guide, ne connaît que ses appétits, ne volt et ne combine que ce qui paraît lui convenirpour le moment.
Toujours maîtrisée par ses besoins, obéissant sans cesse à ses désirs, elle ne soupçonne seulement pas qu'ils puissent être nuisibles à quelqu'un ; elle n'a jamais su compter l'existence des autres pour quelque chose. Voilà l'image de l'homme qui ne voit que lui, qui s'isole au milieu de ses frères, et qui renonce pour sa part au plus beau privilège de Thumanhé, celui d'être heureux les uns par les autres.
Commencez, mon fils, avec cette
année, à jouir de cette prérogative.
■ Consultez dans toutes vos actions le
plaisir et le bonheur de vos semblables
avant de songçr au vôtre, et vous ver-
(107) rez combien vous serez plus constamment heureux d'avoir sacrifié vos fantaisies et même des biensréels aux personnes qui vous sont chères. Je ne vous parle ni de votre père, ni de moi, malgré les droits que nos bienfaits nous donnent à votre attachement; mais je voudrais que, sensible aux attentions de tous vos amis, depuis moi jusqu'à votre laquais, dont la patience et la bonne volonté ne doivent point vous échapper, vous ne fussiez occupé que des moyens de leur prouver par votre douceur, parvoire reconnaissance, par votre sensibilité à ce qui les regarde, combien vous êtes touché de ce qu'on a la bonté de faire pour vous.
Celui qui ne songe qu'à lui devient nécessairement malheureux ; il n'inté-
resse ramitié et la compassion de personne : bientôt il reste abandonné et seul, et dans les plus grandes extrémités il trouve à peine sur qui s'appuyer.
Mais lorsque vous aurez appris à compter les autres avant vous, vous éprouverez que vous avez moins travaillé pour eux que pour vous-même; et leurs soins dictés par la reconnaissance vous dispenseront de vous mettre jamais en peine de ce qui vous regarde.
C'est dans ces sacrifices et dans ces soins réciproques que le ciel a placé le lien le plus fort de la société et la supériorité de rhomme sur les autres créatures. Mais pour sentir le prix de ce bienfait, il faut considérer combien nous serions malheureux sans les avantages qu'il nous procure. Quel
serait en effet le sort d'un être réfléchissant et sensible, mais privé de la faculté de prendre part aux peines de ses semblables, de leur communiquer les siennes, de donner et de recevoir des secours ? Les ténèbres de la mort seraient moins horribles que cette condition. On a du plaisir à arroser une plante qui souffre de la sécheresse, à ranimer une fleur mourante, à étayer un arbrisseau qui cherche de Pappui :
le plaisir de secourir ses semblables n'est-il pas infiniment plus doux, plus noble et plus satisfaisant ? Que pourrait-on penser de ceux qui laisseraient périr un homme, au milieu d'eux, de faim et de misère, sans le soulager et qui, susceptibles des mêmes maux, ne sauraient se mettre à sa place ? Leur
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conduite serait horrible parmi des barbares.
Connaissez donc, mon fils, le prix de rhumanité ; mettez principalement votre bonheur à secourir les infortunés, et n'oubliez jamais que ce n'est qu'un effet du hasard si vous n'êtes pas à la place de celui qui vous demande la charité, et si vous êtes assez heureux pour pouvoir alléger le poids de ses peines.
Bien loin de se refuser à la pitié et à la compassion, un cœur sensible met dans ces sentiments sa joie et sa gloire.
Toutes les vues de l'Auteur de la nature tendent à la conservation et au bonheur des êtres, et l'homme jouit de l'auguste privilège de le seconder dans ce grand et sublime ouvrage. Notre
vocation est donc mal remplie, si en aspirant à notre bonheur, nous oublions celui des autres, et si nous négligeons un devoir que nous devons regarder comme le plus beau de nos droits.
A Paris, ce i" janvier ijSy.