‹ Lettres à mon filsChapitre 32 sur 36 · NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIEME LETTRE

Je VOUS ai donc soupçonné mal à propos d'avoir cherché des détours et des mauvaises raisons, pour nous cacher un tort très-léger ? Eh bien, mon fils, je serai bien aise de m'être trompée, et, si vous voulez m'en convaincre, je vous en demanderai pardon de tout mon cœur. Mais voilà ce que c'est que de se mettre dans le cas d'être soupçonné. Si vous aviez la réputation I. II

d'ctre toujours franc, vous seriez à l'abri de toute accusation téméraire; et cette réputation, vous Tauriez, si vous méritiez de Tavoir.

Convenons qu'il faut être bien sot pour vouloir cacher la vérité à force de raisonnements. Quelque spécieux qu'ilspuissentêtre, ilsdoiventporterun caractère de fausseté auquel iln^est pas possible de se méprendre. Aussi voiton les gens les plus bornés démêler au premier coup d'œil la faiblesse d'un sophisme; il ne faut pas être moins stupidc que corrompu pour se flatter de substituer avec succès le mensonge i\ la vérité.

Cette sottise ne peut venir que d'un excès d'orgueil ; ne vouloir jamais se tromper, c'est la manie d'un homme

qui veut passer pour parfait, et paraître supérieur à tous les autres. Il est vrai que les moyens par lesquels il cherche à nous persuader sont singulièrement combinés : car, pour cacher des torts souvent peu considérables, il se livre au vice le plus humiliant -, il oublie que le mensonge et la fausseté rendent un homme méprisable sur toute la terre.

Au défaut de la vertu, le sens commun doit suiSfire pour étouffer un pareil penchant, et comme vous en avez senti l'importance plus d'une fois, je dois être tranquille sur cet article; mais je voudrais que vous eussiez en horreur toute apparence d obliquité :

alors je serais sûre que vous sentez le prix de la franchise.

( iH)

On avait, un jour, excessivement paré une jeune personne pour la mener au bal ; le lendemain, elle devait rendre visite à une parente dévote : non-seulement elle ne fiit point parée, mais on lui défendit de parler des plaisirs de la veille. Elle en demanda la raison.

C'est, lui répondit-on, que votre parente blâme la parure et les amusements de la jeunesse, et comme, à votre âge, on doit tâcher de plaire à tout le monde, il faut apprendre à connaître les différentes façons de penser, afin de s'y conformer avec prudence. — Mais, demanda la jeune fille, si Ton se trouve avec deux personnes qui pensent différemment, comment faudra-t-il faire ?

Cette question n'était pas d'un enfant ; on ne pouvait mieux relever Tabsur-

dite des principes qu'elle venait de recevoir.

Je voudrais, mon fils, avoir à vous applaudir d'une telle objection; j'en ressentirais une joie véritable. Mais il me semble que vous êtes plutôt dans le système de parler à chacun suivant sa manière de penser, et cette remarque, que j'ai eu occasion de faire plus d'une fois, m'a toujours affligée. Ce n'est pas là un défaut de votre âge :

l'étourderie de la jeunesse fait ordinairement tomber dans un excès tout contraire. On doit sans doute des égards à tout le monde ; on doit se défier de ses opinions et fuir tout sot entêtement ; on doit encore proposer ses sentiments avec la modestie qu'un homme d'esprit conserve toujours; mais la I. II.

vérité a ses droits, qu'il n'est point permis de trahir, et si la prudence conseille quelquefois de taire son opinion, la droiture et Phonneur ne soufifrent jamais qu'on dise le contraire de sa pensée.

L'envie de plaire doit avoir ses bornes. Si vous les franchissez sans avoir réussi dans le dessein de ménager la délicatesse des autres, vous tomberez dans une inconséquence qui vous donnera Pair ridicule et faux. La façon de penser des hommes est trop diverse*, on ne peut se flatter de réunir tous les suffrages. Celui qui veut plaire sans exception finit ordinairement par déplaire à tout le monde. L'homme d'esprit et d'honneur tient une autre conduite. Quand il a examiné ses aç-

tions et ses sentiments avec la sévérité qu'il se doit à lui-même, il ne s'abaisse pas à les dissimuler ; il les avoue avec confiance, persuadé que, quelle que soit la diversité des opinions, il ne pourra dans aucun cas blesser des juges équitables en disant la sienne : la droiture de son cœur, la pureté de ses intentions lui garantissent l'estime publique.

Voilà, mon fils, pourquoi il est si essentiel d'avoir à ses propres yeux une conduite sans reproche ; c'est elle qui nous donne cette contenance noble et tranquille qui ne quitte jamais l'homme de bien. Dans cet état de paix et de confiance, si nous sommes approuvés par les autres , c'est une source de satisfaction de plus : et comment pourrions-nous ne pas l'être? L'injustice et

l'erreur sont passagères ; la vérité et la justice triomphent toujours. Mais fussions-nous blâmés par toute la terre , ce blâme n'est rien quand il est injuste. Ce n'est point le jugement vain et téméraire des hommes , c'est le témoignage de notre conscience, fondé sur la vérité et la vertu, qui doit décider du mérite et de la règle de notre conduite.

A Paris, ce i«' juillet 1757.

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