‹ Lettres à mon filsChapitre 33 sur 36 · DIXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIEME LETTRE

Quel spectacle pour un cœur sensible que celui que vous venez de voir, et combien il offre de réflexions touchantes !

Dans cette cabane, une mère revient à ses enfants à la fin d'une journée laborieuse ; leurs mains sont tendues pour recevoir le pain qu'elle leur a promis ; mais leur attente est souvent trompée: cette tendre mère, malgré

ses efforts , n'obtient pas toujours de quoi faire subsister une famille nombreuse. Avez-vous remarqué dans cette autre chaumière les manières franches et la sérénité de ces hommes honnêtes et simples qui vous ont si bien accueilli ? Je crains bien que vous n ayez reçu ces marques de bienveillance comme un hommage qui vous était dû, et que vous n'ayez regardé tous ces tableaux avec un cœur indifférent et froid.

Élevé, peut-être pour votre malheur, dans une maison opulente ; accoutumé aux douceurs d'une vie aisée que la plus grande partie du genre humain n'a jamais connue et dont un petit nombre ne jouit ordinairement qu'après trente ans de travail et de

peines , vous vous imaginez que personne au monde ne manque du nécessaire; et, comme vous n'avez jamais éprouvé d'inquiétude sur votre sort, vous n'avez point appris à vous intéresser aux besoins et à l'infortune des autres. Quelque grande que soit cette erreur, je dois la considérer comme un effet de la sécurité de votre âge, et espérer que le temps et la raison la corrigeront ; mais si vous regardez ces infortunés comme une espèce d'hommes à part, nés pour le travail, destinés à souffrir, pendant que vous et vos pareils vous jouissez du fruit de leurs peines et de tous les biens de la vie , votre opinion, pour vous être commune avec beaucoup de monde, n'en est pas moins insensée et impardonnable.

Oui, sans doute, les pauvres, les laboureurs, forment dans F État un ordre séparé; ordre beaucoup plus respectable que tous les autres, s'il faut en juger par son utilité et par ses vertus. Vous avez pu remarquer dans ce village deux sortes d'hommes : des cultivateurs, dont la profession est sans contredit la plus nécessaire, la plus innocente et peut être la plus noble; d'autres qui, sans possessions, sans asile, réduits à vivre du travail de leurs mains, ne trouvent pas toujours de quoi se procurer la subsistance la plus indispensable.

Je n'ai pas besoin, sans doute, de vous dire qu'il faut soulager ces derniers : il suffit des premiers sentiments de justice et d'humanité pour nous

convaincre que celui qui a du superflu le doit à ceux qui manquent du nécessaire. Quelque insensible que soit un homme , je ne pense pas qu'il lui fût possible d'être un quart d'heure de suite témoin des peines et des malheurs de l'indigence sans en être fortement ému; et j'ai assez bonne opinion de la nature humaine pour croire que si les gens riches ont en général la réputation d'être durs, réputation trop bien méritée , c'est parce que leurs mœurs les éloignent des objets qui pourraient exciter leur compassion, et que rien de tout ce qui les entoure ne leur retrace le tableau de la pauvreté et de ses misères.

Mais puisque la bienfaisance s'accroît par l'exercice, et qu'il n'y a point

de sentiment plus doux que celui qui contribue au soulagement de nos semblables, comment pouvons-nous en avoir reçu Theureuse impression sans consacrer pour toujours une partie de nos superfluités à la pratique d'une vertu aussi consolante ?

Du moins, si notre situation nous empêche de donner des secours efficaces, rien ne peut nous dispenser des égards et du respect qu'on doit aux malheureux. Privés par un sort aveugle de toutes les douceurs de la vie, que leur reste-t-il à espérer, si ce n'est le tribut de ces égards délicats si justement payé à la misère honnête et timide?

Quelle serait la récompense de tant de vertus pénibles, si on leur refusait jusqu'aux démonstrations d'estime?

Ces sentiments ne sauraient être portés trop loin à Fégard de cette portion de citoyens qui nourrit et qui défend les autres. L'agriculture est Tâme des peuples et la source de leur prospérité. Sans elle, Tétat d'une nation ne peut être ni florissant ni durable. Mentor, en délivrant rîle de Crète des fléaux d'une mauvaise administration, fonde sur l'agriculture la puissance du souverain et le bonheur des sujets : en effet, sans elle, les arts, les richesses, le commerce, tout devient un principe de corruption et de décadence.

Les deux plus grands biens de l'humanité, la vertu et la santé, seront toujours le partage d'un peuple cultivateur. Le travail et la sobriété conservent chez lui les principes de la vie

dans toute leur vigueur, et préviennent les maux dont le luxe et Poisiveté ont rempli les villes. Une vie uniforme et réglée éloigne de son cœur Pavarice, Pambition, la jalousie, toutes les passions qui ont mis le glaive entre les mains des hommes et qui en ont fait Pinstrument de Pin justice et de la vengeance. Ses mœurs sont simples et domestiques. Il trouve chez lui tous les biens. Sa richesse est dans le nombre de ses enfants, sa gloire est dans leur sagesse. Ils sont les compagnons des travaux de leur père , la joie et la consolation de leur mère : tous les chagrins, tous les maux disparaissent dans le sein de cette tendre et heureuse famille. Ah ! mon fils, il n'y a rien dans les attraits de la vie civile qui puisse

nous dédommager des biens qu elle nous a enlevés ; nos arts, nos plaisirs divers, nos frivoles amusements ne sauraient remplacer un seul de ces moments délicieux de la vie rustique.

Heureux le peuple qui en a conservé les mœurs et qui en connaît le prix ! Puisse le vœu de la nation s'accomplir ! Puisse enfin l'état de cultivateur, si négligé, si opprimé en France, éprouver toutes les faveurs et toute la protection qu'il mérite! Quel serait mon bonheur, mon fils, si je vous voyais un jour digne par vos talents d'occuper une place qui vous mît à portée de contribuer au soulagement du laboureur et à l'adoucissement de son sort ! C'est dans cette espérance que je puis désirer de vivre et de vieil-

lir. Ce serait le dédommagement le plus doux que le ciel pourrait m'accorder des biens dont je suis privée par la vie civile, et qu'un cœur sensible ne doit cesser de regretter.

A Épinay, ce 20 septembre ijSy.

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