QUINZIÈME LETTRE
Mais je me laisse entraîner à de trompeuses illusions.
Pom^ vous, homme de blasphème, ces mots : Je veux mourir dans les bras de l'Eglise équivalent à ceux-ci : Que je sois pendu! ou ; Que le diable m'emporte !
Revenons à votre système.
D'une part, nous avons le catholicisme , seule religion LÉGITIME, si l'on prend au sérieux vos discours, — et, d'autre part, la révolution.
iOi LETTRES
Vous nous jetez en plein dualisme manichéen ou parsique.
Ici, Arihmany le mal, c'est-à-dire. Dieu; là, OrmuZy le bien, c'est-à-dire l'atliéisme. Naturellement vous optez pour Ormuz^ puisque dans votre langue athéisme est synonyme de révolution.
Ce que vous appelez la justice étant le contraire diamétral de la justice avouée par la conscience, et ne reposant (nous l'avons vu) que sur le chaos, la contradiction et la plus flagrante iniquité, vous êtes conséquent dans votre paradoxe, vous êtes logique dans l'absurde.
Le catholicisme dit :
« La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. »
Vous dites :
« Le commencement de la sagesse est la négation et le mépris de Dieu. »
(( Gloire et obéissance à Dieu ! n dit le chrétien !
(( Guerre à Dieu ! » répondez-vous.
En effet, c'est là votre devise et la devise de la ré-
volution : Guerre a Dieu ! Voilà le fondement de votre justice et son premier précepte. Guerre a Dieu! ce cri sinistre retentit d'un bout à l'autre de vos œuvres ; on peut dire qu'il est le mot de ralliement de votre croisade philosophique.
M. de Voltaire avait dit :
Écrasons l'infâme !
A un siècle de distance, vous lui répondez :
Guerre a Dieu l
Voltaire a passé, Finfàme lui a survécu.
Vous passerez à votre tour, et Dieu, semblable au soleil qui inonde ses infimes insulteurs du déluge éblouissant de ses rayons, Dieu qui vous a créé pour l'adorer et le servir, continuera, malgré votre impudente déclaration de guerre, malgré vos outrages et vos dénégations impies, d'être le créateur éternel, l'auteur de la justice, et la justice elle-même.
Si parfois, au miUeu de quelque nuit sombre, vous
avez rencontré sous le portique du Panthéon les mânes
ricanants du vieux loup de Feriiey, ils ont dû presser
votre main, comme on presse la main d'un frère,
Quelle joie de réunir votre tiel et voire haine dans un lonp; et sympathique haisor !
Ce n'est pas à vous que ferait peur « l'épouvantahlc rictus » dont parle le comte de Maistre, ni (( ces lèvres pincées, ressort toujours prêt à se détendre pour lancer le sarcasme. »
Je vois d'ici Proudhon et Voltaire échangeant leur mot d'ordre, et l'écho des voûtes répète ce double blasphème :
Guerre a Dieu ! — Écrasons l'infâme !
0 vous, tant que vous êtes, philosophes, déistes, réformés, sectateurs de la religion naturelle ou delà métempsycose pythagoricienne, inventeurs de cultes nouveaux ou restaurateurs de cultes tombés, saintsimoniens, fouriéristes, panthéistes, éclectiques, vous qui, bien que croyant en Dieu et à la justice fondée sur Dieu, ne cessez de battre le catholicisme en brèche, avez-vous entendu M. Proudhon déclarer que vous êtes inconséquents, illogiques? L'avez-vous entendu prouver de la façon la plus péremptoire que le catholicisme seul est légitime et que les autres religions ne sont que des intruses ? L'avez-vous entendu dire que
A M. r.-J. PROUDHON. 207
deux seuls principes subsistent désormais, en attendant que l'un des deux soit vaincu par l'autre ?
Vous n'avez plus le choix qu'entre le catholicisme ou la révolution.
Prenez garde ! vous êtes sur la pente qui a conduit ce philosophe au fond de l'abîme ! Un pas de plus, et vous y roulez avec lui.
En attaquant le catholicisme, en l'affaiblissant par vos défections, vous attaquez, vous affaiblissez le système reliî^ieux tout entier; vous attaquez Dieu luimême et la Justice reposant sur Dieu; vous faites œuvre de révolutionnaires et d'athées. Vous donnez la main à M. Proudhon.
Dans l'hypothèse où vos efforts aboutiraient quelque jour à la ruine de l'édifice catholique, vous auriez détruit du même coup la croyance en Dieu et en la Justice.
Persévérer dans votre demi-système, restera moitié [îhemin entre la Révolution et le catholicisme, inconséquence ! M. Proudhon vous le démontre ; il vous le crie aux oreilles à haute et intelligible voix.
Athées ou théistes.
Révolutionnaires ou catholiques.
Choisissez
(( Entre ces deux «nltcrnatives, il n'y a place que pour l'ignorance ou la mauvaise foi. n
Daignez me pardonner, monsieur, cette courte apostrophe d vos confrères, et poursuivons la série de vos griefs contre le catholicisme.
« Est-ce l'Église, demandez-vous, qui a produit cette génération à jamais glorieuse de 1789? »
Oui. L'Éghse réclame tout ce que l'époque a eu de vraiment noble et de vraiment beau, car elle était alors à la tête de l'éducation française. Elle n'a élevé, j'en conviens, ni Danton, ni Chaumette, ni Marat. C'est un reproche qu'elle vous permet de lui adresser.
J'avoue qu'elle ne réclame pas non plus, comme sortant de son école, cette société moderne dont vous proclamez la décadence et dont vous présentez un tableau si noir.
Depuis le règne de la révolution et de votre Justice, rÉgHse a perdu le sceptre de l'éducation.
Mais voici qui est plus grave.
Il paraît que le christianisme, qui n'a jamais rien
A M. P.-J. PROl'DIION. 209
compris ni à l'homme ni à la société, si l'on vous croit sur parole, ne se comprend pas lui-même.
La preuve, c'est que vous êtes obligé de lui enseigner son Pater Noster,
Oh! que personne ici ne se moque et n'aille s'imaginer qu'on ne parle pas sérieusement ! Nous ouvrons votre deuxième volume (page 29), sous les yeux de ces pauvres chrétiens, plongés dans l'ignorance, afin de leur prouver que. jusqu'à vous, ils n'ont rien compris à une prière qui, depuis tantôt dix-neuf siècles, est constamment sur leurs lèvres.
Lisons :
(( Prise au sens littéral comme fait l'Église, l'oraison dominicale n'est qu'un tissu d'idées niaises, contradictoires, IMMORALES même et IMPIES. On peut en extraire une douzaine d'hérésies condamnées par le saint-siége. »
Voyez, qui se doutait de cela? Mais laissons l'oracle poursuivre :
((Notre père! — Père de qui, père de quoi? Le
Dieu chrétien engendre-t-il à la manière de Jupiter?
Cette interprétation ne saurait s'admettre. Je soutiens
que ce père n'est autre chose que Vàme elle-même, s'iuterpellant sous un nom cabalistique et se posant comme infini. »
Dès que M. Proudhon le soutient, c'est une garantie suffisante. Acceptons ce nouvel article de foi.
« Qui es aux deux. — Quelqu'un dans le ciel ! Le juif, qui faisait le ciel de métal et y logeait comme en un palais son Jéliovah, pouvait le croire. De nos jours cette localisation matérielle est impossible. Le ciel est partout et nulle part ; il faut recourir à la figure. Père qui es aux cieux^ cela signifie donc : souveraine essence, source de toute justice, élevée au-dessus de toutes les créatures !... C'est Dieu, direz-vous encore. Vous allez vite en interprétation, etvousvous contenu tez de bien pm de chose. L'âme ne doit croire, connaître et affirmer que ce dont elle a le sentiment et l'expérience, et la seule chose dont elle ait ici le sentiment, c'est elle-même ; c'est son moi que rien n'égale dans le monde visible, et qu'elle découvre à travers le télescope de la contemplation transcendantale. ))
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Un fier instrument, je vous assure que ce télescope ! Arago n'en eut jamais de pareil à l'Observatoire.
« Que ton nom soit sanctifié. — A qui peut conve* nir ici le vœu de sanctification? à Dieu; c'est impossible. L'àme pense donc en réalité autrement qu'elle ne s'exprime. C'est comme si elle disait : Que par la contemplation de ma pure essence, je me sanctifie et me rende de plus en plus semblable à moi-même, à mon type, à mon idéaL »
0 monsieur! que je voudrais voir le type, l'idéal et la pure essence de votre àme !
(( Que ton règne arrive. — Le règne de Dieu est éternel, il ne tombe pas dans le temps. La proposition ne saurait donc regarder encore que riiomme, pour qui le règne de Dieu n'est autre cbose que l'exaltation de sa propre essence et le développement de sa liberté. »
Nous savions bien que la liberté et îa révolution trouveraient moyen de se fourrer ici.
(( Que ta volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel. — La volonté du Tout-Puissant ne peut pas rencontrer d'obstacle : prise dans la rigueur du terme,
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la prière serait une impertinence. Supposons donc qu'il s'agisse de la volonté de l'âme, et la pensôe, qui tout à l'heure semblait dépourvue de sens, devient sublime. Que ta volonté, ô mon âme, s'accomplisse dans la région inférieure de ma conscience, comme elle se produit dans les hauteurs de mon entendement !.. »
De bas en haut et de bout en bas... Ainsi soit-il !
Tout le reste est de la même force. Ni l'Église, ni les fidèles n'ont évidemment rien compris jusqu'à ce jour au Pater Noster,
Ignorante Église !
Fidèles plus ignorants encore !..
Je suis trop poli, monsieur, pour éclater de rire au nez de votre doctrine et lui demander si elle n'arrive pas en ligne directe de Charenton.
Mais, entre nous, vous ne feriez pas mal d'appeler le docteur.
S'il vient à conseiller quelques douches, après avoir tâté le pouls à la pauvre raisonneuse, ma foi, ne ba- • lancez pas une minute, et suivez l'ordonnance.