QUATORZIÈME LETTRE
C'est une irréparable catastrophe, dont vous ne pouvez vous consoler, monsieur.
Votre œil se mouille de larmes et vous contemplez avec regret ce temps qui n'est plus, cette période merveilleuse de notre histoire, où la raison, la justice et la hache régnaient sans conteste.
Vous avez contre Dieu et contre le catholicisme une
foule d'autres rancunes. Ainsi, vous dites à la pa^e07 de votre tome second :
« En détruisant le paganisme et le culte des divinités champêtres, le christianisme a pris le contre-pied du sens commun et des bonnes mœurs. »
Ce qui n'empêche pas (gardons-nous de l'oublier), que le christianisme est la seule religion légitime, la seule qui sache adorer Dieu, et qu'au bout du compte il est sublime.
« Sublime! » et, en détruisant le paganisme, il a pris le contre-pied du sens commun.
(( Qui sache adorer Dieu ! » et, en abolissant le culte des divinités champêtres, il a pris le contre-pied des * bonnes mœurs.
Assurément, c'est la première fois qu'on reproche au catholicisme d'avoir fait acte d'immorahté en détruisant l'idolâtrie. Ce paradoxe-là, monsieur, marche de pair avec ses aînés.
Nouveau grief : la religion n'entend rien à l'éducation.
(( De quel métier enseigne-t-elle l'apprentissage? Connaît-elle les opérations industrielles, agricoles,
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douanières, la conduite d'un atelier, le service des bureaux et des magasins ? » ( Tome II, page 7.)
Voyez-vous cette impertinente Église, qui n'entend rien, absolument rien à l'agriculture, non plus qu'aux questions de douane ; qui n'enseigne ni le métier de cordonnier, ni le métier de tailleur, et qui se croit apte à l'éducation ?
Quelle audace !
« La religion est inutile à l'éducation; loin de la servir, elle la fausse, en chargeant la conscience de motifs impurs, et en entretenant la lâcheté, principe de toute dégradation. )>
Apprendre aux enfants à croire en Dieu et en l'immortalité de lame, motifs impurs! Leur enseigner à craindre la justice divine, lâcheté!
Ce sont là des sophismes qu'on signale pour inspirer l'horreur de vos doctrines, monsieur, mais qu'on ne réfute pas.
(( La religion, continuez-vous, n'est pas moins étrangère à la philosophie, aux sciences et aux arts.n
De quoi vous accuserai-je ici, d'ignorance ou de mauvaise foi ?
C'est l'Église qui a enseigné la philosophie au monde. Tous ses Pères, les Augustin, les Anselme de Cantorbéry, les Thomas d'Aquin, les Scott et tant d'autres furent les premiers philosophes. Il suffit de nommer le pape Gerhert (Sylvestre II) et le moine Roger Bacon pour vous prouver que l'Église nous a transmis le llambeau des lettres et celui de la science, — de la science qui, depuis, a trop souvent tourné contre sa mère les armes qu'elle en a reçues.
Quant aux arts, les musées sont remphs des marbres et des peintures de nos artistes religieux. Le sol de la vieille Europe est couvert de monuments, d'églises, de cathédrales qui portent jusqu'aux nues le magnifique témoignage de la supériorité de l'art chrétien.
Mais vos yeux et vos oreilles sont clos par la haine et le parti pris.
Je n'en veux pas d'autre preuve que la manière dont vous parlez des Bénédictins.
« C'est alors, dites-vous, que Jean Gualbert, fondateur de Vallombreuse, institua les frères laïs ou laïcs, chargés de la grosse besogne. A partir de ce moment, les pieux cénobites renoncent à la pioche ; ils se li-
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vreiit à la copie des manuscrits et à d'autres menues fonctions littéraires. Ils finirent par ne rien faire et par s'engraisser d'une longue et sainte oisiveté. (Tome I, p. 228.)
En votre qualité de père de la Justice , voilà comme vous parlez de ces hommes studieux, de ces savants modestes, auxquels le monde moderne doit la plus grande partie de ses connaissances, auxquels vous devez les vôtres, raisonneur plein de conscience!
Menues fonctions, c'est facile à dire.
Quelles menues fonctions que celles qui ont produit la Gallia christiana^ — les Acta sanctorum, — la Collection des historiens de France, — le Spicilegium, — VArt de vérifier les dales^ — la Diplomatique^ — V Histoire littéraire de la France! Quelles menues fonctions que celles d'un Gerson, d'un dom Martin Bouquet, d'un Mabillon, d'un Bernard de Montfaucon, d'un Calmet, et de tant d'autres vaillants ouvriers qui, pendant que leurs frères défrichaient le sol delà patrie, défrichaient poumons le sol de la science, portaient la lumière au sein des ténèbres de l'antiquité, éclairaient nos propres origines, et dont les œuvres colossales nous écrasent, nous auti'es pyg-
mces d'i.qnornncc, comme la grandeur des pyramides égyptiemies écrase le fellah qui s'assied à leur ombre.
Lorsqu'on veut glorifier une œuvre, monsieur le philosophe, ne dit-on pas que c'est une œuvre de Bénédictin ?
Certes , la longue et sainte oisiveté dans laquelle s'engraissaient, à vous entendre, ces patients religieux, ferait honte, de nos jours, au savant le plus actif de l'histitut.
Il est vrai que les Bénédictins étaient des moines, et les moines seront longtemps encore le point de mire des ineptes railleries de nos badauds esprits forts.
Vous ne pouviez manquer, monsieur, d'apporter votre note au concert.
Du reste, il faut le dire, vous ne craignez pas de .poser carrément les questions. Avec vous on sait où l'on va, et vous étalez sans gêne vos paradoxes dans toute leur nudité.
J'ouvre votre premier volume , et j'y trouve , page 28 :
(( Croyez- vous en Dieu?
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(( Croyez-vous à la nécessité d'une religion ?
(( Croyez-vous par conséquent à l'existence d'une Église, c'est-à-dire d'une société établie sur la pensée de Dieu, inspirée de lui et se posant avant tout comme expression du devoir religieux ?
(( Si oui, vous êtes chrétien, catholique, apostolique, romain ; vous confessez le Christ et toute sa doctrine ; vous recevez le sacerdoce qu'il a établi ; vous reconnaissez l'infaillibilité des conciles et du souverain pontife ; vous placez la chaire de Saint- Pierre au-dessus de toutes les tribunes et de tous les trônes ; vous êtes, en un mot, orthodoxe.
(( Si non, osez le dire : car alors ce n'est pas seulement à l'Église que vous déclarez la guerre, c'est à la foi du genre humain.
(( Entre ces deux alternatives, il n'y a de place que
pour l'iGNORANCE OU la MALTAISE FOI. ))
Très-bien!
Le problème est nettement posé. Pour la première fois nous sommes d'accord. Athéisme ou croyance en Dieu, il faut choisir. L'athéisme, c'est la révolution comme vous l'entendez; la croyance en Dieu, c'est le catholicisme.
Catholicisme ou dévolution, que les hommes se prononcent.
Toute la solution du prohlème de l'avenir est là. Reste à savoir qui va l'emporter, de l'homme ou de Dieu sur le champ de bataille de la conscience.
D'abord, que disent les deux doctrines ?
L'une enseigne que l'homme, créé par Dieu et parti de Dieu, doit retourner à Dieu; — que la justice est Dieu même et repose en Dieu ; — que notre conscience, reflet de la conscience divine, loin d'être la source de toute justice, est un flambeau allumé par le Créateur pour nous guider dans la vie morale.
La seconde doctrine chasse Dieu de la conscience, y intronise l'orgueil et lui élève une statue. EUe fait de l'homme son propre législateur et son propre Dieu, proclame la justice tout humaine, rien qu'humaine, indépendante de toute autorité supérieure et dénuée de tout caractère divin.
Bizarre justice, monsieur! car tout d'abord elle débute par un acte d'une criminelle injustice.
Elle trangresse la loi la plus impérieuse et la plus sainte, celle qui impose à l'être créé une reconnais-
sancc sans bornes pour son créateur. Bien certainement cette justice là n'est pas la justice proclamée par la conscience.
Oui, nous devons opter entre l'une ou l'autre de ces deux doctrines.
Oui, l'homme doit choisir entre sa justice et la justice d'en haut, entre la créature et le Créateur, entre lui-même et Dieu, entre la révolution et le catholicisme.
Pas de terme moyen !
Vous le repoussez, d'ailleurs, plus fortement que personne, puisque vous dites :
(( Jamais je n'eusse contesté l'autorité de l'Église^ si, comme tant d'autres qui se font ses compétiteurs, j'admettais pour la justice la nécessité d'une garantie surnaturelle. Je n'aurais pas cette présomption étrange, partant de l'hypothèse que l'idée de Dieu est indispensable à la morale, de me croire plus capable que rÉghse, plus capable que le genre humain, qui y a travaillé plus de soixante siècles, de déduire en théorie et de réaliser en pratique une telle idée. Je me serais incliné devant une foi si antique, fruit de
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la plus savante et de la plus longue élaboration dont l'esprit humain ait donné l'exemple; je n'aurais point admis un seul instant que des difficultés insolubles dans l'ordre de la science conservassent la moindre valeur quand il s'agissait de ma foi; j'aurais pensé que c'était là précisément ce qui faisait le mystère de ma religion, et pour avoir écharbotté quelques filasses métaphysiques, je ne me serais pas cru un révélateur. J'aurais craint surtout d'ébranler chez les autres, par des attaques imprudentes, une garantie que moimême j'aurais déclarée nécessaire. » (Tome I, pages 35 et 36.)
On ne saurait mieux dire.
Je suis vraiment heureux de vous voir poursuivre, combattre à outrance et tailler en pièces les uns après les autres tous ces écharbotteurs de filasses métaphysiques, tous ces philosophes, tous ces déistes inconséquents, tous ces inventeurs de religions nouvelles, tous ces compétiteurs de l'héritage du christianisme, tous ces réformateurs absurdes, dont les rabàcheries commencent à Luther et à Calvin pour finir à ce digne père Enfantin et à M. Jules Simon.
Vous ajoutez :
« L'Église croit en Dieu ; elle y croit mieux qu'au-
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cune secte. Elle est la plus pure^ la plus complète, la plus éclatante manifeslation de Vessence divine^ et il n'y a qu'elle qui sache V adorer
« Il n'y a et il ne peut y avoir qu'une seule religion, une seule théologie, une seule Église. L'Église catholique est celle dont le dogmatisme, la disciphne, la hiérarchie, le progrès réalisent le mieux le principe et le type théorique de la société rehgieuse, et celle, en conséquence, qui a droit au gouvernement des âmes, pour ne parler que de celui-là. » {Idem, pages 26 et 27.)
Que dirait de plus un fervent apologiste de la religion chrétienne ? que dirait de plus un père de l'Église?
(( C'est ainsi, ajoutez-vous encore, que par une critique supérieure nous sommes conduits à reconnaître que, hors, de l'Église catholique, il n'y a ni Dieu, ni théologie, ni rehgion, ni foi. Là, comme dans la logique, la morale, les langues, éclate l'unité de l'esprit humain. » (Page 34.)
Ailleurs, vous vous écriez :
« Oh ! le christianisme est sublime ! sublime dans la majesté de son dogme et la chaîne de ses déductions.
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Jamais pensée plus haute, système plus vaste ne fut conçu, organisé parmi les hommes.
(( Je fais ici le serment que, si l'Église parvient à renverser la thèse nouvelle que je lui oppose, si elle remporte sur la Révolution cette victoire, j'abjure ma philosophie et je meurs dans ses bras! » (Page 164.)
Ciel ! qu'entends-je, monsieur?
Alors, précipitez-vous dans les bras de l'Église, car cette thèse, que vous croyez neuve, est ancienne comme le monde. Elle naquit le jour où l'Ange du mal dit à l'homme et à la femme : « Vous serez comme des Dieux, erilis sicut DU. n
Vous n'étiez pas encore nés, vous et la Révolution, que l'Église avait déjà mille fois renversé votre thèse et remporté sur vous cette victoire, ô grand philosophe !
Mourez donc, mourez sans plus de retard, mourez en chrétien
C'est la grâce que je vous souhaite, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.