PREMIÈRE LETTRE
II vous a plu de me mettre en cause dans les trois volumes scandaleux que vous avez fait paraître chez Garuier frères, et nous allons raisonner, monsieur, — raisonner longuement.
Il faut que le public soit juge de votre nouvelle échappée sociale (j'emploie le motpoli^ et des attaques folles que vous dirigez contre la religion du Christ.
Votre livre, tissu d'énormités et de blasphèmes, où vous interpellez à tout propos un digne archevêque, où vous le contraignez en quelque sorte à vous sui-
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vrc dans les argiimcntatioiis les plus coupables, dans les thèses les plus indécentes, aurait été brûlé jadis en place de Grève.
Ce pjenre d'exécution littéraire est passé de mode.
Vous vous en applaudissez peut-être, et vous avez tort, car un châtiment plus terrible vous est réservé : je parle de l'indignation certaine que soulèveront vos pages dans ce pays chrétien, dont vous blessez la conscience et dont vous insultez la foi.
Vous avez entendu parler de ces femelles hideuses et goulues , qui se précipitaient sur les festins antiques pour en souiller tous les mets de leur griffe immonde.
Eh bien, franchement, monsieur, vous écrivez comme les harpies mangeaient.
11 y a chez vous parti pris de dévorer, de gâter, de flétrir. Celui qui a dit le piemier que vous étiez un ogre n'a donné qu'une imparfaite image de l'appétit féroce qui vous distingue : appétit d'irréligion, appé-
A M. r.-j. TRorniioN. i3
tit de bouleversement, appétit de discorde. Plus vos canines s'exercent contre le christianisme et contre la société, plus votre faim s'accroît, plus votre oesophage se dilate, plus vous demandez de chair fraîche, et plus vous justifiez ce mot du poète :
Harpyiis digna gula voracibus.
Je reviendrai bientôt sur les iniquités de votre œuvre, et cela dans les limites que la loi m'assigne. Commençons par vider la question personnelle.
Il y a trois ans, j'ai publié votre notice biographique.
Ce fut, je vous prie de le croire, une rude tâche. Avant tout j'ai dû lire et relire ceux de vos ouvrages qui étaient imprimés à cette époque, et me mettre à la recherche d'une pensée morale au milieu de votre Ba* bel de paradoxes.
Or, cette lecture, ne vous en déplaise, manque absolument d'attrait.
Votre plume est tellement chargée de haine et de fausse logique ; on vous suit avec tant de fatigue dans
1 i LETTRES
l'entortillaççe fl(3 vos nrgumnntations; la pesanteur innée do votre période se maintient de pacje en page avec une si remarquable persévérance , qu'on est obligé, pour vous suivre, de combattre le sommeil et de vaincre un sentiment répulsif, voisin du dégoût.
Je cherchais donc, monsieur, dans vos œuvres la pensée morale, le but honnête : je n'ai pas été plus heureux que Diogène cherchant un homme dans les rues de la cité grecque.
Toutefois, ce n'était pas une raison de croire que j'avais affaire à un écrivain sans conscience, à un ennemi systématique de l'ordre et de la foi.
Je me défiais d(i ma lanterne, et j'ai eu recours aux lumières d'autrui.
On m'assurait de vingt côtés différents que vous deviez au clergé une éducation gratuite, ce qui eût fait de vous un franc modèle d'ingratitude ; car, tout en conservant le droit d'être incrédule au sortir d'un séminaire, vous eussiez nécessairement perdu celui d'injurier vos maîtres.
L'essentiel était d'éclairer d'abord ce pomt de votre histoire.
A M. r.-J. TROLDIIOX. ^5
J'ai prié , dans une lettre respectueuse, monseigneur l'archevêque de Besançon de vouloir bien donner des ordres pour qu'on me renseiiçnât là-dessus.
Il a daigné me renseigner lui-même, et sa réponse, que je n'avais aucun motif de dissimuler soit à vous, soit au public , respire une bienveillance si grande, une impartialité si merveilleuse, une charité si parfaite, que vous n'avez eu garde, monsieur, de la reproduire dans ce livre où vous prodiguez l'outrage au pieux archevêque.
Publier un tel document , vous l'avez compris , c'eût été rendre votre œuvre impossible et soulever contre vous tous les lecteurs.
Je n'ai pas les mêmes raisons que vous, de laisser une pareille pièce dans l'ombre.
Voici la lettre du prélat .
(( Séminaire de Vesoul^ 28 mars I800.
(( Monsieur,
(( M. Proudhon n'a jamais étudié dans aucun de nos petits séminaires; d'ailleurs, il n'y a pas d'établissement de ce genre à Besançon. Nos petits séminaires
sont sur d'autnîs points du diocèse. J'ai toujours entendu dire qu'il avait fait au Jyc6e de Besancon la partie de ses études qu'il avait pu achever; car je ne sais pas s'il a pu les faire en entier.
((J'ai entendu raconter à M. Ordinaire (1), mort en 1843, que, lorsque M. Proudhon sollicita de l'Académie des helles-lettres de Besancon d'être nommé à la pension Suard, dont elle dispose, les académiciens furent extrêmement touchés de ce qu'ils apprirent que, dans sa jeunesse, M. Proudlion, fds d'un maréchal ferrant, empêché par la détresse de ses parents de continuer ses études et soignant sa mère malade, obtint de suivre les classes du lycée au bout de quelque temps. Il faisait ses devoirs tout en servant ses parents, et, comme il n'avait pas de livres, surtout de dictionnaires , il partait avant l'heure de la classe, allait se mettre en embuscade près du lycée, et, quand arrivait un élève avec ses livres, il l'arrêtait, et, sur la borne, il remplissait les mots qu'il avait omis.
« Les excès du malheureux Proudhon, ses injures envers Dieu et les hommes ne dispensent pas d'être
'1) Aucien recteur de rAcadémie de Besançon.
A M. r.-J. rROUDHON. 17
juste à son égard, et c'est pour rendre hommage à la vérité que je dis ce qui précède.
a Veuillez agréer, monsieur, l'expression de ma considération très-distinguée.
{( CÉSAIRE , « cardinal archevêque de Besançon. »
« P. S. Proudlion est originaire de Ghanans, paroisse de Node (Doubs). Sa famille était foncièrement révolutionnaire, à ce qu'on dit.
« Le fond de son caractère est l'irritation et l'aigreur contre la société, de laquelle il s'est cru banni par la détresse de sa famille.
(( Ayant pu, par la force de son esprit, faire des études tronquées d'un côté, profondes de l'autre, il s'est dressé à lui-même un piédestal, sur lequel il voudrait recevoir les hommages de l'univers au préjudice de Dieu qui est, pour lui, un rival.
(( Proudhon n'est donc pas un athée, c'est un ennemi de Dieu.»
Voilà textuellement, sans en omettre une ligne, la réponse que le saint archevêque m'a fait l'honneur de
J s LETTRES
m'envoycr. Pourrpioi, monsieur, ne l'avoir pas insérée en tête de votre ouvrage, puisque, par des moyens qu'on appréciera bientôt, vous avez réussi à en obtenir une copie conforme?
Le public sera juge de ceci comme de tout le reste, et je lui mettrai sous les yeux deux lettres signées de vous.
Il est de mon devoir, puisque vous m'avez tendu un piège, de rétablir les faits dans leur entière exactitude. Je n'avais aucune raison de dissimuler un autographe contenant votre éloge.
Mgr de Besançon ne m'avait défendu ni de le publier ni de le montrer.
Ce qu'il dit relativement aux œuvres perverses dont vous êtes l'auteur et qui scandalisent la chrétienté, il le dit avec une modération exemplaire, avec une douceur évangélique, dont vous n'avez certes pas à vous plaindre.
Il vous appelle ennemi de Dieu : c'est le titre que vous revendiquez vous-même.
Témoin cette diatribe infernale, puisée dans un de vos livres, et qu'on ne peut trop citer pour donner la mesure de votre délire et de votre audace :
A M. P.-J. PROUDHON. fO
« De quel droit Dieu me dirait-il : Sois saint parce lue je suis saint? Esprit menteur, lui répondrai-je, Dieu imbécile, ton règne est fini. Cherche parmi les bêtes, d'autres victimes. Pourquoi me trompes-tu? pourquoi, par ton silence, as-tu déchaîné en moi l'éûfoisme? pourquoi m'as-tu soumis à la torture du doute universel : doute de la vérité, doute de la justice, doute de la conscience, doute de toi-même, ô Dieu ! Les fautes dont nous te demandons la remise, c'est toi qui nous les fais commettre ; les pièges dont nous te conjurons de nous délivrer, c'est toi qui les as tendus ; et le Satan qui nous assiège, ce Satan, c'est toi.
(( Nous étions comme des néants devant ta majesté invisible, à qui nous donnions le ciel pour dais et la terre pour escabeau.
(( Et maintenant te voilà détrôné et brisé. Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge , la force du prince, l'espoir du pauvre, le refuge du coupable, eh bien! ce nom, désormais voué au mépris et à l'anathème, sera sifflé parmi les hommes. Car Dieu, c'est sottise et lâcheté ; Dieu, c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère; DIEU, c'est le mal! »
Eu transcrivant une première ibis dans votre biographie cette page abominable, j'ajoutais :
(( Depuis le jour où, du fond de l'alnmc, les rugissements de l'ange vaincu montèrent au ciel, comme un sombre nuage de malédiction et de blasphème, on n'entendit rien de plus monstrueux et de plus horrible.
(( Ici, le moraliste épouvanté courbe la tête.
(( Que répliquer à un écrivain assez perdu d'orgueil ou de folie pour oser imprimer de pareilles lignes? Dieu seul peut lui répondre avec sa foudre, n moins qu'il ne laisse aux hommes le soin de l'envoyer à Bicêtre.»
Je n'ai pas changé d'avis, depuis cette époque, ni vous non plus, à ce qu'il paraît.
On vient de lire ce que vous imprimiez alors; voici ce que vous avez imprimé depuis :
a Le 8 janvier 1847, je fus reçu franc-maçon, au grade d'apprenti, dans la loge de Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié, Orient de Besançon. Comme tout néophyte, avant de recevoir la lumière, je dus répondre aux trois questions d'usage : a — Que
A M. P.-J. PROl'DHON. ^1
3oit l'homme à ses semblables? — Que doit-il à son pays? — Que doit-il à Dieu? » Sur les deux premiè- :'es questions, ma réponse fut telle à peu près qu'on la Douvait attendre; sur la troisième, je répondis par le mot : la guerre ! Justice à tous les hommes, dénuement à mon pays, guerre a dieu! Telle fut ma profession de foi.»
En vérité, ces menaçantes paroles ont dû jeler l'efroi dans le ciel.
Jéhovali ne ferait pas mal de compter avec monleur ProndhoU) s'il veut, là-haut, conserver sa puisance.
De tout ce qui précède je conclus que ce n'est pas a qualification d'ennemi de Dieu qui a pu vous oflenser ans la lettre du saint prélat, et vous rendre insenible au témoignage qu'il donne à votre jeunesse tudieuse.
J'ai eu la naïveté de croire que vous étiez ému de e témoignage, — &t vous n'aviez d'autre but (c'est •iste à dire) que d'arguer de ma complaisance même our en faire la base d'une accusation absurde et me
22 LKTTUES A M. P.-J, PUUUDIION.
présenter coniiuft un écrivain que le clergé catholique met en avant pour vous combattre.
C'est me faire, d'une part, infiniment trop d'iionnem', et c'est vous attribuer, de l'autre, monsieur, beaucoup trop d'importance.
11 ne sera pas dit que j'aurai été la cause involontaire d'un outrage envers un ministre de la religion, sans que je donne à l'agresseur tous les démentis qu'il mérite, sans que je dévoile ses manœuvres perfides et le sentiment coupable auquel il a cédé.
Vous n'êtes pas seulement un Voltaire en sabots, — je veux dire un écrivain qui piétine avec grossièreté, sans esprit, brutalement sur le dogme religieux et sur la morale chrétienne, — vous êtes aussi un Tartufe socialiste de premier ordre, et je vais le prouver.
DEUXIÈME LETIRE.
Continuons de rétablir les faits, monsieur; c'est le moyen le plus sûr de vous souffleter moralement avec vos propres insinuations et de montrer comment Escobar vous donne la main à deux siècles de distance.
Après avoir reçu la réponse de l'archevêque, je me pris d'un bel intérêt pour votre personne.
L'enfant pieux qui soignait sa mère malade ; le collégien pauvre, écrivant sur une borne les versions
et les thèmes que le manque de livres ne lui avait pas permis d'achever à la maison paternelle ; cette persévérance énergique dont vous avez donné la preuve pour conquérir le trésor de l'éducation, tout cela me fit désirer de mieux vous connaître, afin de vous louer au moins en ce qui dépendait de moi, si, d'autre part, je devais inlliger à vos écrits un blâme absolu.
Croyez-le, si bon vous semble, mais j'ai toujours eu à cœur de ne rien dire contre la vérité, contre le droit et contre la justice.
Mon œuvre n'a soulevé tant d'orages et tant de vengeances qu'en raison même du soin scrupuleux de mes recherches et de la conscience qui a présidé à mes études.
J'ai voulu faire des portraits contemporains au daguerréotype; je me suis efforcé d'appliquer à l'histoire vivante le système de la reproduction fidèle.
Beaucoup d'individus se fâchent et s'efforcent de briser la plaque : cela prouve qu'ils sont laids et par trop ressemblants.
Vous serez de mon avis, vous qui êtes un logicien si remarquable.
A M. P.-J. PROIDHOX. 2?
Donc, j'allai frapper, un jour, à la porte de votre maison de la rue d'Enfer.
Les premières paroles que je vous adressai furent celles-ci :
— Monsieur Proudlion, je vais mettre sous presse un volume qui vous concerne, et je déclare tout d'abord que je suis l'ennemi le plus irréconciliable de vos doctrines. L'unique but de ma démarche est de sauver, s'il est possible, le caractère du philosophe, la sincérité de ses convictions, l'honnêteté de saplame. Voulez-vous me permettre de causer avec vous quelques instants sous la réserve expresse que ma démarche n'engagera pas une seule des plirases que je dois écrire?
— Certainement, me répondites-vous, j'accepte.
Et nous fîmes ensemble une promenade assez longue sous les arbres du Luxembourg.
Là, je questionnai l'écrivain sur beaucoup de chapitres de ses livres, sur nombre de points de sa philosophie violente qui me semblaient incompatibles avec la franchise et la loyauté de l'homme.
Savez-vous, monsieur, l'effet que vous m'avez produit?
J'ai cru voir une bo.llc montre de Goncv(!, adniira])lomeiit roiifectionnéo, mais à laqnelh; il maiiquf deux rouages, dont l'absence la fait divaguer sans cesse et marquer midi à quatorze heures.
Les deux rouages qui manquent à la montre, — je veux dire à votre <âme, ^- sont la charité et la modestie.
En l)utte au malheur dès votre premier âge, élevé dans l'amertume et dans la révolte beaucoup plus que dans la résignation, vous avez pris en grippe l'humanité tout entière et vous ne lui pardonnez pas les souffrances de votre jeunesse. Ayant conquis plus tard, malgré les obstacles, une position supérieure à celle que semblait vous assigner la naissance, vous exagérez par cela même les proportions de votre mérite. Clievaucliaht tour à tour sur la haine et sur l'orgueil, vous galopez à travers le domaine politique ou à travers le domaine religieux, sans prendre garde à ce que vous écrasez dans cette course furibonde.
Hérode, pour tuer l'enfant que venaient adorer les Mages, ordonna le massacre de tous les nouveaux-nés de Bethléem.
Votre philosophie se comporte absolument comme ce roi des Juifs.
Elle égorge tout, pour être bien sûre d'atteindre son but; elle provoque un cataclysme universel pour venger votre rancune particulière.
^fonsieur Proudhon se plaint d'un abus : que toutes les institutions meurent, que l'édifice social soit renversé de fond en comble et n'ottro plus qu'un amas de ruines !
Monsieur Proudhon a souffert ; Dieu a placé son berceau parmi les déshérités de ce monde : que Dieu soit maudit ! Dieu, c'est le mal ! — supprimez Dieu î
Voilà tout votre système en quelques hgnes.
Je résume les trois tomes (édition compacte) que vous avez publiés chez Garnier frères, ainsi que la profession de foi que j'eus l'honneur d'entendre sortir de votre bouche même sous les avenues du Luxembourg.
Il est essentiel de reproduire une ou deux phrases
caractéristiques de notre dialogue.
— Ainsi, diftciis-jc, vous conrluez à la suppression ducliristianismo. Oucnous donnorcz-vous en échange?
— Oli ! me répondîtes-vous , avoc un aplomb vainqueur, nous ne serons pas embarrassés de trouver mieux.
— Mais encore ?...
— Je n'en sais rien, je cherche. (Ce furent là vos propres expressions.)
— Permettez-moi de vous faire observer, ripostai-je, que le christianisme se donne pour mission de propager dans le peuple les grands principes moralisateurs. Vous n'êtes pas embarrassé de trouver mieux j soit. Cherchez ce mieux , et construisez, de grâce, avant do démolir. Je possède une maison vieille, lézardée, menaçant ruine, je vous l'accorde. Toutefois cette maison m'abrite, et je désire ne pas coucher à la belle étoile, en attendant que l'autre soit bâtie.
Là-dessus , monsieur, vous vous écriâtes, en laissant échapper un léger mouvement d'épaules, et en oubliant la bienséance pour céder à l'humeur :
— Bah î c'est avec des balivernes de ce genre qu'on entrave éternellement la marche du progrès ! Votre
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christianisme est mort ; ses ministres eux-mêmes n'en doutent plus.
— Croyez-vous?
— Parbleu! ils le soutiennent comme on soutient un cadavre ; ils le fardent pour lui donner une apparence de vie. Les prêtres chrétiens ressemblent maintenant aux augures de Rome; ils ne peuvent plus se regarder sans rire, et leurs vertus théologales sont l'astuce, la fourberie et le mensonge.
— Alors, selon vous, il ne leur reste ni esprit de charité, ni esprit de justice?
— Ma foi, non !
J'étais profondément affligé de vous entendre parler ainsi, monsieur, et je tirai de mon portefeuille la lettre de l'archevêque.
Vous en prîtes lecture.
Aussitôt votre visage trahit une émotion singuhère.
Que dites-vous de ma naïveté ? Je crus que la bienveillance et la noblesse d'àme du saint prélat vous inspiraient une sorte de repentir.
Aujourd'hui seulement, je devine ce qui se passait
32 LETTIIES
au fond do vous-même, et, si j'avais à recommencer votre biographie, je vous jure que je parlerais en d'autres termes de la franchise et de la ])onnc foi dont je v^us croyais doué.
Ici commence votre rôle de Tartufe.
— Cette lettre , me dites-vous , en repHant l'autographe, est d'un cœur honnête. Je vois qu'il existe des prêtres sincèrement évangéliques. Mais, au fait, est-ce que vous tenez beaucoup à me donner place dans votre galerie contemporaine ?
— Oui, certes! répondis-je , et comme il est dit, je conserve toute ma liberté d'appréciation.
Nous échangeâmes quelques formules banales de politesse, puis, je vous tirai ma révérence.
La semaine d'ensuite, onimprimacevolumcn°32 des Contemporains, qui porte votre nom; — ce volume qui vous ménage autant qu'on peut ménager un homme , lorsqu'il professe des doctrines aussi odieuses que les vôtres, — ce volume enfin qui est aujourd'hui le prétexte de vos inqualifiables outrages envers le saint archevêque dont j'ai eu l'imprudence de vous montrer la signature.
M. P.-J. rROl'DHON. 33
Je dis l'imprudence, car je devais comprendre que votre haine implacable cohtre le Christ et ses ministres ne céderait pas à cette preuve touchante d'impartialité chrétienne ; je devais comprendre que votre orgueil monstrueux s'indignerait de trouver l'indulgence où vous eussiez mieux aimé voir l'agression, la paix où vous eussiez voulu la guerre.
En effet, dès ce moment, vous travaillez à me tendre un piège.
Vous chargez tous les intermédiaires que la librairie plaçait entre vous et moi de me tromper sur vos sentiments véritables.
— (( M. Proudhon me disait l'un, trouve votre critique de ses œuvres philosophiques un peu acerbe; mais, en somme, il est satisfait de la justice que vous rendez à son caractère. »
— « M. Proudhon , me disait un autre , espérait , ^ans votre entrevue au Luxembourg, vous amener à ipartager sa manière de voir; il pensait que vous lui rendriez encore deux ou trois visites avant de publier 5a notice, etc., etc. n
3 ï LETTRES
J'avoue, monsieur, que ce dernier propos me fit éclater de rire.
Avez-vous pu sérieusement vous mettre dans l'esprit qu'un missionnaire de désordre, de bouleversement et d'impiété de votre espèce allait une minute ébranler mes convictions ?
Deux ou trois visites, pourquoi? C'était bien assez d'une, j^rand Dieu !
Mais j'oublie que tout cela était une ruse, un moyen préparé de longue date pour attirer mes jambes dans le traquenard que vous aviez tendu.
Le 3 mars 1857, je reçus de vous la lettre suivante :
(( Monsieur de Mirecourt,
(' Il y a près de deux ans que vous avez publié ma biographie, et je présume qu'à cette heure vous vous en souciez aussi peu que moi-même. Vous vous rappelez sans doute encore moins qu'à cette occasion vous crûtes devoir me faire une visite, et que, dans l'entretien que nous eûmes au Luxembourg, vous me fîtes voir une
A M. P.-J. PROUDHOX. 35
etlre à mon sujet de Monseigneur Mathieu, archevêque le Besancon.
(( Je ne vous dirai pas, monsieur de Mirecourt, que l'ai été parfaitement satisfait de votre procédé et que je ne vous en garde aucune espèce de rancune; mais il ne ^-'agit pas en ce moment de cela.
<( Une circonstance particulière me fait désirer vivement de relire la lettre de Monseigneur Mathieu, et je riens vous demander si vous auriez Vohligeance de m'en donner communication. Il va sans dire que je s'ous la restituerai aussitôt après lecture, à moins que vous ne teniez pas à cet autographe, plus précieux pour moi que pour vous.
(( Comptant sur votre courtoisie, je vous salue, monsieui' de Mirecourt, ti'ès-sincèrement.
« P.-J. Proudhon.
« Rue d'Enfer, 83. »
Je souligne, monsieur, tous les passages de cette première lettre que nous aurons à commenter, si vous
'Ait l.ETTRES A M. l'.-J. l'ROlJDHON.
!•' voulez bien, — oi cela devant le public, ([ue j'accepte pour jui»c.
Escobar, votre prédécesseur, va rentrer sous terre. Son nom sera bille dans les annales du jésuitisme, et dorénavant on le remplacera par le vôtre.
Il est certain que les jésuites ne s'attendaient pas à cette bonne fortune.