‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 3 sur 36 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

Je vous l'ai déjà laissé pressentir, je suis très-naïf de mon naturel.

Les méchants , les fourbes, les In^ocrites' peuvent manœuvrer sans obstacle autour de moi. Je ne veux croire à l'injustice qu'au moment où elle me frappe. En un mot, je manque de flair et de prévoyance : défaut grave dans la vie, monsieur ! et qui, pour être fils de la bonté d'âme et du sentiment de l'honnête, n'en est pas moins un peu cousin de la simplicité d'esprit.

Vous le voyez, je médis à moi-même des vérités assez dures.

Toute mon histoire est là.

Contiimcllement pris à l'improviste par les trahisons et parles lâchetés humaines, je m'indigne plus qu'un autre et je crie plus fort. On n'a jamais pu me faire admettre la prudence et les ménagements, lorsque je me trouve en face d'un acte pervers, d'un mensonge ou d'un vice.

Entre nous, je devais être victime de cette bizarrerie de ma nature.

Mais c'est un détail.

Revenons à ce qui vous concerne.

Vous m'écrivez donc cette première lettre qu'on a lue, et où vous faites appel à ma courtoisie^ à mon obligeance, en me priant de vous montrer de nouveau l'autographe de monseigneur Mathieu. Une circonstance particulière vous fait désirer vivement de le relire, et vous promettez de me le restituer aussitôt aprèi lecture...

(( A moins, ajoutez-vous en terminant, et avec une bonhomie pleine de charme, que vous ne teniez pas é

A M. r.-j. rnouDHON. il

ïct auio'j;ra])hG, plus précieux pour moi que pour vous. )^ Impossible, d'écrivain à écrivain, de se demander 111 service eu meilleurs termes.

Néanmoins, dans votre missive, il y avait cette resriction pharisaïque :

(( Je ne vous dirai pas, monsieur de Mirecourt, que 'ai été parfaitement satisfait de votre procédé (Quel procédé? — Mon blâme sévère de vos doctrines? je rous l'avais annoncé de façon la plus nette, en réserrant tous mes droits), et que je ne vous en irarde au- :une espèce de rancune. »

Ceci aurait dû me faire rétléchir.

! Mais, franchement, je ne vis là qu'un reproche anolin, glissé au milieu de vos autres phrases pour mieux obtenir ce que vous réclamiez de ma courtoisie.

D'ailleurs, la déclaration formelle que vous aviez aite, dès le début, me donnait lieu de croire que cette aucune était sans grand péril pour ma personne.

« Il y a près de deux ans, disiez-vous, que vous avez )ublié ma biographie, et je présume qu'à cette heure >OMS vous en souciez aussi peu que moi-même. »

4iS- LETTllES

C'était clair.

Je ne voyais ù cela pas l'oinhre d'équivoquo.

Où voulez-vous que je in'imapjine, après une déclaration scml)lal)lc, non-seulement que vous avez dessein de profiter de ma courtoisie ot de mon obligeance pour me jeter à la tête trois volumes d'une efirayante pesanteur, — mais encore, ô socialiste plein d'astuce! qu'il entre dans vos vues d'arguer de ce modeste petit livre, dont vous vous souciez si peu, pour prodiguer l'ofl'ense et l'injure, — à qui? — à l'auteur même de la lettre que vous demandez à relire, au prélat charitable et bienveillant, qui atténue vos torts et fait votre éloge ?

Ah! Tartut'e-Escobar-Proudhon , trinité scélérate! dans quel piège as-tù précipité ma candeur?... Enfin, passons.

Je vous répondis aussitôt que je ne pouvais convenablement me dessaisir d'une lettre à mon adresse ; mais que, si une copie conforme vous était agréable, je m'empresserais de vous l'envoycir, certain que vous n'en feriez pas mauvais usage.

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^■îJà-clessiis, Tartufe roprend la plumo ; Escobar dicte, et vous m"euvoycz, monsieur, la seconde épître que voici :

Paris, dinars 18o7.

(( Monsieur de Mirecourt,

(( Je ne donnerai cV autre publicité à la lettre de monseigneur de Besançon que celle que vous lui avez donnée vous-même,

(( A cet égard je vous engage volontiers ma jmrole.

i( J'aurais aimé à voir l'original, la forme, l'écriture, ' la signature, le sceau, si le sceau s'y trouve. Puisque' vous ne pouvez vous en dessaisir, même pour une heure, le temps de Valler el du retour du courrier^ je me contenterai de la copie conforme que vous voulez bien m'offrir : cette copie n'étant à d'autre fm que de compléter la collection de pièces et de documents que je rassemble.

((Je suis, monsieur de Mirecourt, en attendant l'accomplissement de votre promesse, votre très-lmmble serviteur

u P.-J, pROL'DHO>*. »5

ii LETTRES

Maintenant, monsieur, je vous le demande, comment faut-il qualifier votre conduite?

(( Je ne donnerai, avcz-vous dit, d'autre publicité à la lettre de monseigneur de Besançon que celle que vous lui avez donnée vous-même. »

Or, je ne l'ai pas publiée dans votre biographie, cette lettre.

Veuillez, s'il vous plaît, soumettre chaque page du volume aux plus scrupuleuses recherches, et vous verrez que je n'y prononce même pas le nom de monseigneur Mathieu.

Ainsi, vous engagez votre parole^ et vous la faussez de la manière la plus honteuse. Non-seulement vous êtes parjure, mais vous êtes malhonnête et menteur; car, d'un bout à l'autre de ces trois tomes monstrueux, imprimés par Garnier frères, les phrases que vous attribuez au prélat, ou que vous présentez comme ayant été écrites sous son inspiration, ne se trouvent en aucune sorte dans sa lettre.

Par conséquent vous avez menti sans excuse.

Vous avez menti avec l'audace de Satan, dont vous avez l'orgueil , et dont vous êtes l'émule ; vous avez menti avec la criminelle mauvaise foi de M. de Voltaire, c'est-à-dire sciemment, par système pur, et dans

A M. r.'J. PIlOUDIiON. 45

'espoir que de vos mensonges il resterait toujours melque chose.

L'archevêque dit du bien de vous , — je vous en ai burni la preuve , elle est entre vos mains , — et vou5 aissez croire que le digne prêtre vous calomnie , afin le pouvoir l'outrager plus facilement à l'abri de cette lypothèse impudente.

Est-ce là tous les faits ? Sont-ils clairement établis ?

J'ai donné cet exposé, sans indignation, sans colère, afin d'éclairer le procès.

Nos juges ont à présent mes pièces sous les yeux.

Ils savent que vous vous êtes mis à trois, Tartufe, Escobar et vous, pour me tendre un piège, où, grâce au ciel, vous n'avez réussi qu'à vous prendre vousmême.

Laissons de côté deux de mes ennemis. Je n'en amènerai qu'un seul devant le tribunal, et je choisis le plus coupable.

Vous comprenez qui je veux dire?

C'est monsieur Tartufe, -^ l'honnête monsieur Tartufe.

Après deux cents ans, par une série de bizarres et

46 LKTTHES

snbtilos n)ôtciinori)lios(3s , il asi di;\(;uu le priiiripnl apôlri' (lu Socialisiiic, — uik; hypocrisie toute neuve, entièrement ignorée du temps de Molière.

Je saisis mon aj)ulr(5 [);ir l'oreille, a\(!e Jjeaucoup d'ét^ards, et seulement pour lui faire eomprendre qu'il ne m'échappera pas.

— Voyons, hii di.s-je, voyons, cher monsieur Tartufe, ici tout subterfuge, tout détour deviennent inutiles. Oubliez votre caractère, changez d'allure un instant et doimez à vos réponses le cachet de la bonne loi. (juel a été votre but en jouant cette comédie pleine de fourbe et d ijuléc(;nce?

— Prenez partie, me répond-il d'ujie voix doucertiuse, vous me serrez l'oreille un peu fort.

En même temps il me lance un regard faux et louche, absolument comme le jour où il lut mis à la porte par l'époux d'Elmire.

Je ne me laisse point intimider, Dieu merci, et je tiens ferme.

— La vérité, cher monsieur Tartufe, dites la vérité, de grâce, une fois par hasard?

— Très-volontiers, j'y consens; mais lâchez l'oreille.

— Non pas ! Cette bienheureuse oreille est ma garantie, Parlons vite et parlons sans déguisement. Si

A M. P.-J. rRDUDIlON. 47

^ous trouvez la position incommode, ce que je m'ox- )lique le mieux du monde, faites-moi des réponses Drèves et catégoriques ; vous serez plus tôt libre. Il me aùt votre secret et celui de vos complices.

— Eh bien, on voulait vous amener par la ruse à ron^ffr l'autographe, parbleu!

— Je devine. On ne l'eût pas rendu.

— Non, certes.

— Voilà de la franchise. J'ai beaucoup plus gagné, e le VOIS, à vous prendre par l'oreille que par les sen- ;iments.

— Me lâche z-vous ?

-^ Pas encore, cher monsieur Tartufe. Recevez mes elicitations. La seconde lettre est un chef-d'œuvre de 'ouerie. Je pouvais fort bien empêtrer ma confiance lans le réseau trompeur du style. Ah! vous êtes un natois ! et le révérend père Eseobar-y-Mendoza n'a )as oublié sa manière, a On eût aimé à voir la forme, 'écriture, le sceau...» Que sais-je? Une fantaisie de colectionneur ! On faisait mine d'accepter en rechignant a copie conforme, pour mieux me démontrer le ridicule le ne pas confier l'original pour une heure, le temps le V aller et du retour du courrier. Nous y voilà, cher n'onsiour Tarfuio... Oh! lie vous agitez poiiif ainsi!

Tenez-vous en repos, clans l'intérêt de votre oreille.

— Mais, corbleu !...

— Je vous mets à la gêne, je le sais bien. C'est une nécessité cruelle; résignons-nous. Ainsi vous ne m'auriez pas rendu la lettre?

— Non, vous dis-je.

— Et comment appelez-vous ce procédé?

— Je l'appelle un tour de bonne guerre.

— Bah?

— Vous êtes l'ennemi de Proudlion, vous combattez ses doctrines.

— Sans doute.

— Eh bien, il ne fallait pas laisser entre vos mains une pièce que vous pouviez, d'un jour à l'autre, tourner contre lui, surtout au moment de la pubhcation de son livre.

— Ah! ah!... Continuez, cher monsieur Tartufe, continuez! Je m'explique maintenant pourquoi la lettre de l'archevêque offusquait votre ami. Elle blessait son amour-propre.

— Dites son orgueil, puisqu'il regarde l'orgueil comme la plus noble des passions. Il se révolte éternellement contre cette bienveillance chrétienne, contre cette CharUér dont il vous reproche de faire une vertu

A M. r.-J. PROUDHON, 4^

théologale. Charité, fï donc! insulte éternelle à la misère, humiliation blessante, odieuse, qu'il a eue trop à subir dans sa jeunesse

— Le pauvre homme î

— Aussi, vous le voyez, sou âge mûi' s'en indigne» et il se* venge. Cette vengeance, il la poussera aussi loin que possible. Que votre charité cherche d'autres victimes : pour son compte il en a bien assez souffert.

— Le pauvre homme !

— Il exècre ces ministres du Christ qui viennent s'apitoyer sur son sort. De quel droit des prêcheurs d'Évangile, dont il est l'antagoniste le plus implacable, osent-ils le poursuivre de leur feinte compassion, de leur feinte justice et de leur feinte douceur? Il en a des accès de colère à étoufter.

— Le pauvre liomme !

— Qu'ils le sachent bien, sa haine les poursuivra sans relâche et sans merci. Du poids de ses œuvres il faut qu'il écrase cette religion maudite; il faut qu'il déchire tous ces vieux langes dont on essaye encore d'envelopper la pensée libre. Vous le verrez abattre le dernier temple et tenir sa plume sous la gorge du dernier prêtre. Cela fait, il se dressera sur les ruines pour montrer les deux poings au ciel, et vous l'entendrez

.')0 LETTRES K M. P.-J. ri'OUDMON.

crinr à IJiou : a Jo t'ai vaincu! » C'est la mission qu'il s'impose; il l'acromplira, dùt-il périr à la tâche et se faire écraser lui-même dans la lutte.

— Le pauvre^, homme ! le pauvre homme !

Chose facile à concevoir, ce bon monsieur Tartufe, dans le feu de l'enthousiasme, ne pensait plus à son oreille.

Je la lui tordis légèrement pour le ramener à la (fuestion, vu qu'il s'en écartait un peu. Ma prochaine lettre, monsieur, vous domiera la suite de ce dialogue étrange entre votre collaborateur et moi.

Soyez tranquille, je tiens le Tartufe, et je ne le lâcherai pas.

OLATRiÈME LETTRE.

Continuant de tenir avec tout le respect possible mon interlocuteur par l'oreille, je lui dis :

— Trêve à ces diatribes irréligieuses ; elles sont aussi infâmes que stupides, et ni vous ni M. Proudhon n'avez l'esprit de Voltaire pour en colorer l'odieux, pour en épicer l'horreur. Achevons d'élucider la question de l'autographe.

— Il fallait vous en dessaisir, me répondit-il cyniquement ; vous auriez vu le tour.

— Quel tour?

— On aurait crié sur les toits que vous aviez vendu l'archovêque Mathieu à Proudhon, comme Iscariote a vendu le Christ aux Juifs.

— Ah! bah?

— Un peu de calomnie est permise. Et que de gens eussent fait écho ! Toutes les rancunes que vous slyqz soulevées nous seraient venues en aide. Il ne vous restait même plus la ressource de publier la lettre de monseigneur, afin de prouver qu'elle était élogieuse plutôt qu'agressive.

— Je ne comprends pas, cher monsieur Tartufe.

— C'est pourtant bien clair. Donnant dans le piège, vous y donniez de confiance.

— Eh bien?

— Eh bien, cette confiance même était un gage que vous n'auriez pas l'idée de conserver une copie par devers vous. De cette façon, l'autographe aurait contenu... tout ce que nous aurions voulu. Y êtes-vous à présent?

Je restai muet de stupeur.

— Vous le voyez, monsieur, cet honnête Tartufe poussait la sincérité beaucoup plus loin que je ne l'es-

A M. P.-J. rnOVDIION. 06"^

pérais, tant il avait hâte de dégager la partie cartilagineuse de son individu, si rudement compromise.

- — Je n'ai pas d'autres aveux à vous faire, continuat-il : lâchez mon oreille.

— Oliloui, lui dis-je, à l'instant même, — et je vais me purifier les doigts ! . .

N'est-ce pas ici le cas de nous écrier avec Orgon :

Voilà, je vous l'avoue^ un abominable homme î

Sérieusement, monsieur, c'est une grande sottise de choisir vos conseils parmi des personnages de cette trempe. Vous devez comprendi'c où ils vous mènent, et dites-moi s'il est possible de vous considérer aujourd'hui comme un écrivain honnête.

Je rétracte absolument tout ce que j'ai pu dire à cet égard.

N'ayant pas réussi dans votre première manœuvre, vous avez changé de tactique, et vous me présentez à vos lecteurs, non comme un Judas, mais comme un biographe à la discrétion du clergé.

Vraiment la découverte est admirable.

Sans donner à cette assertion plus dimportanre

qu'elle ne mérite, il faut pourtant vous dire que, dan» certaines attaques, imprudentes peut-être, mais loyales et courageuses, dirigées contre les sauteurs, les hypocrites et les faux apôtres de ce temps-ci, j'ai tenu avant tout à n'exposer que moi-même et à laisser à mon œuvre le cachet de la plus stricte indépendance.

Je ne me suis abrité derrière aucun drapeau, je n'ai pris le mot d'ordre d'aucun parti.

Au diable les bannières et les couleurs !

Qu'elles soient bleues, vertes, blanches ou rouges, elles n'obtiennent un salut de moi que si je les trouve sans souillure et dignes de la France. Je ne me donne mission ni de laver leurs taches ni de boucher leurs trous.

En religion comme en politique, ma conduite est absolument la même.

Je défends le principe de l'ordre sans cocarde, et, pour défendre celui de la foi, je n'ai besoin de m'afFubler ni d'un froc de capucin ni d'une calotte de jésuite.

Là, comme ailleurs, vérité tout entière et complète indépendance.

Il faut dire aussi que, dans votre dénigrement systé-

A M. P.-J. PROUDIION. 57

matique, vous êtes d'une impardonnable maladresse. Je n'en veux d'autre preuve que la phrase suivante imprimée à la page cinquante et unième de votre premier volume :

« Je ne connaissais nullement M. de Mirecourt, et j'e n'avais lu aucune de ses publications, comme je n^ai lu encore aujourdliui que celle qui me concerne, n

A la bonne heure !

Vous me jugez sans me lire et sans me connaître ; vous déclarez que le clergé me soudoie, sans voir en quel style j'ai parlé des jongleries religieuses de la Restauration et des sottises congréganistes d'une époque où votre ami Tartuffe réglait tout, dirigeait tout et se livrait à ses plus coupables grimaces.

Evidemment, si j'étais, comme il vous plaît de le dire^ le très-humble serviteur du clergé, celui-ci m'eût enjoint d'abord de biffer de son histoire les pages qui ne sont point à sa louange.

Là comme ailleurs, il eût fallu, vous le comprenez bien, laver les taches et boucher les trous.

Merci !

Je respecte profondément la religion; mais je veux,

:>,S l.KTTRtS

II' ca?^ ('M'iiraiit, (linuicr ?ni' les t)iiij,]o? à roux de ses mijiisLres qui oiihliciil l.i ]).'irol(' Ibrniolle du Cbi'ist : « Mou royaume n'est pas de rc monde, »

Puisque nous y sommes, il faut nous expliquer catégoriquement, sans réticences, de manière à rendre la vue aux aveugles et l'ouïe aux sourds.

Ici-bas, monsieur, les hommes ne sont rien, les principes sont tout.

L'homme est un singulier animal, un composé de grandeur et de misère, de nobles instincts et de passions funestes, de haute intelligence et de plate bêtise ; toujours prêt à embrouiller les questions et à les tourner dans le sens de ses intérêts ou de ses rancunes; modifiant les préceptes à sa guise; jetant les vérités dans le moule de son égoïsme pour les rendre méconnaissables ; gâtant, flétrissant les meilleures doctrines, et dénaturant les lois de la terre comme les lois du ciel.

En conséquence, j'attaque les hommes et je prêche le respect aux institutions.

A .M. P--J. MWlJillU.N. oy

Clie/ vous, monsieur, cest !•' eontraiic Vous suivez la marche diamétralement opposée.

Les institutions, œuvre de la sagesse prudente et de la longue méditation des siècles, vous les broyez sous vos sabots de voltairien brutal, et vous en faites litière. En revanche, vous prêchez le respect aux hommes (lorsqu'ils ne sont pas archevêques), et vous criez contre les biographes qui se permettent des excursions dans la vie pricée.

Arrêtons-nous.

Voici le point capital, celui qu'il faut pleinement .éclaircir. Je veux déchirer le réseau dliypocrisie qui m'entoure, et auquel vous ajoutez une. maille. .u

, Connaissez-vous la quatrième satire de Perse?

Elle est imitée d'un dialogue qui a pour titre : Le Premier Alcibiade.

Socrate prend la parole et tance vertement ce jeune Athénien, dont l'histoire, — une gaillarde qui se moque de k loi de '1819, — nous a fait connaître les désordres intimes et la dépravation monstrueuse. Il

t)0 LETTRES

apostrophe Alcibiade à l'heure où celui-ci dépose ses insignes entre les mains d'un esclave ^ c'est-à-dire, au moment où la vie publique cesse et où la vie privée commence.

Je vous donne, monsieur, la traduction libre.

Le philosophe grec s'écrie :

— D'où te vient, jeune téméraire, cet excès d'orgueil de vouloir gouverner l'État? Où est ton expérience? Qui es-tu? Nous voulons te connaître : ouvre ta maison et montre-nous ta vie ! Ton seul mérite est dans le soin que tu prends de ta parure ; tu cultives ta peau matin et soir comme une femme, et tu vas la parfumer au soleil.

« Tu te nourris de mets délicats, et tu viens nous dire : fat le teint blanc ^ — précieuse qualité , bien capable, sur ma foi, de t'autoriser à haranguer le peuple et à lui apprendre ses devoirs !

(( Et ta débauche , et tes ignominies , défendras-tu qu'on en parle?

u Crois-tu qu'on ne va pas te pousser du coude et répandre de la bile sur tes mœurs? Quand le peuple a la sottise de t'applaudir au dehors , il est ridicule à toi

A M. P.-J. PROl'DHON. 61

de prendre ces applaudissements au sérieux. Ne cherche point à paraître ce que tu n'es pas. Que cette canaille populaire remporte son encens. Habite ton âme, et vois combien elle est pauvrement meublée!...

Respue quod non es ; tollat sua munera cerdo ; Tecum habita, et noris quàm sit tibi curta supellex.

Eh bien, monsieur, que dites-vous de ce petit discours de Socrate ?

Y trouvez-vous quelque chose à reprendre ?

N'est-il pas l'écho de la raison souveraine, de ce sentiment inné du juste qui ne s'efface jamais de notre âme, et contre lequel viennent se briser les lois mal faites, les déclamations des rhéteurs et les sophismes des philosophes du désordre ?

Tant qu'un homme reste dans la vie intérieure et ne se produit pas au dehors, avec la prétention d'endoctriner les autres et de prendre en main la direction des affaires publiques, laissez-le vivre à sa fantaisie, toutes portes closes.

Les vices, les crimes, les scandales, tout ce qui est

OiJ LETTUIS

punissahl»' niriv<vdt' sui-iiirni(! an v«^tontissomont ext«'^lifiur et trouve lu irpression dos Irilnniaux.

Mais quand ce menie individu quitte le foyer, quand il marche droit au forum, quand il escalade la tribune, quand il veut devenir chef, administrateur, apôtre; quand il s'occupe, en un mot, des intérêts de tous, alors, monsieur, ne vous en déplaise, un tel personnage ne s'appartient plus.

Il faut qu'il ouvre à deux battants les portes de sa vie intime.

Point de secret, point de mystère possible.

La société tout entière a le droit d'aller aux renseignements, d'exécuter les recherches les plus scrupuleuses, de fouiller les recoins, d'éclairer les ombres.

Eh quoi! c'est vous, monsieur, vous, le partisan des droits exagérés et des libertés impossibles, c'est vous qui osez prendre pour devise cette maxime hypocrite :

La maison de V administrateur doit être close; il n'est permis à personne d'y pénétrer, et toute investi-gation pareille est un attentat à la morale publique?

A M. r.-j. PRorDiiON. 63

-•€*est vous, le logicien par excellence, qui osez couvrir cette al3surdité de votre patronaj^e, afin de laisser libre carrière aux gredins qui seront assez habiles pour cacher leur ignominie et paraître honnêtes aux yeux de la multitude ?

Lisez donc, je vous prie, cette courte note, écrite par Fabre de Narbonne, traducteur de Perse, au bas de la satire dont je vous ai donné plus haut l'analyse :

(( Où en sommes-nous ? Vous voulez séparer l'homme public de l'homme privé? N'est-ce pas le même individu? Serait-il autre sur les marches d'un trône, à la tribune, dans une cour de justice, à la tête d'une armée, chef d'une administration civile, que ce qu'il est au foyer domestique?

Sera-t-il alternativement avare et libéral, impérieux et modeste, intempérant et sobre, intègre et sans probité, grand et pointilleux, doux et colère, grossier et poli, inexorable et compatissant?

« J'en appelle, non aux philosophes, mais aux hommes simples doués seulement du sens commun.

64 LETTRES A M. r.-J. rilOL'DIIO>'.

« Pour moi je me défierai toujours de l'homme public qui ne veut pas que l'on porte dans son intérieur le moindre rej^ard. »

Fabre de Narbonne a raison, monsieur.

Je le prouverai dans une prochaine lettre, pour ce qui vous concerne, c'est-à-dire en justifiant les détails biographiques donnés sur vous, — et aussi, vous me le permettrez, pour ce qui concerne d'autres personnages, dont il est temps que les clameurs cessent et que l'indigne vengeance finisse.

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