‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 20 sur 36 · Tome IIj page 1G · texte numérisé non relu

Tome IIj page 1G

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« Vous qui osez diro, sans savoir de qui ni de quoi vous parlez : Montrez-moi un grain de sable, et je vous démontrerai Dieu, permettez que je vous rétorque l'argument : Montrez-moi un grain de blé, et je démontrerai la grandeur de Thomme. »

0 la superbe logique, et comme voilà Dieu et les théistes écrasés du coup !

En quoi, je vous prie, le grain de blé démontre-t-il la grandeur de l'homme ? Est-ce l'homme qui l'a créé? Est-ce l'homme qui le fait germer dans la terre ? Estce l'homme qui le gonfle de sève et lui donne sa tige ? Est-ce l'homme qui le couronne de l'épi nourricier? Est-ce même l'homme qui sema le premier grain ?

Qu'il le confie à la terre, ou qu'il soit apporté par le vent ou l'oiseau, ne germe-t-il pas également?

Ce grain de blé que vous opposez à Dieu d'une façon si triomphante, pour faire ressortir la grandeur de l'homme, son rival, démontre, au contraire, d'une façon péremptoire le néant de l'homme et la toutepuissance de Dieu.

Hélas ! triste philosophe que vous êtes, je ne veux

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pas d'autre preuve de la fausseté de vos doctrines que ce simple grain de blé î

Votre réquisitoire n'est pas fini contre le christianisme, et nous allons nous enfoncer, à votre suite, dans le dédale de vos paradoxes. Nous ne courons aucun risque de nous y perdre. Entre nos mains, comme entre celles d'Ariane, est un fil qui nous guide.

Ce fd, est celui de la vérité.

(( Le christianisme, dites-vous, impuissant devant la vie, ne Test pas moins devant la mort.,.. La mort du chrétien est horrible.... Voyez mourir Pascal, La Fontaine, Racine, le grand Condé, Turenne, Fénelon..., Oh ! quand je n'aurais contre le christianisme que ce' e mort de Fénelon, ce serait assez pour ma haine : je ne pardonnerais pas à Dieu!... Bossuet, à son ht de mort, prie les assistants de demander pardon à Dieu de ses péchés. » (Tome II, pages 116 et M7.}

Ainsi la mort du chrétien est horrible ^ parce qu'il demande à Dieu pardon de ses péchés.

Le chrétien croit en Dieu.

Pour lui son passage ici-bas n'est qu'un temps d'épreuve ; il le regarde comme le prélude d'une autre vie, récompense ou punition de la première. Arrivé à son dernier jour, parvenu au bout de son pèlerinage terrestre, ayant accompli son épreuve , touchant à l'heure fatale où ses deux existences vont devenir limitrophes, sentant la vie s'enfuir et la mort approcher, il jette derrière lui un regard d'inquiétude, et repassant ses fautes dans l'amertume de ses regrets, il se prosterne et demande grâce au juge suprême. Son dernier souffle est tout à la fois un acte de repentir et d'espérance.

Voilà pourquoi sa mort est horrible.

Ah ! que bien différente est la mort du juste révolutionnaire ! Il assemble ses parents et ses amis, il les convie «à un souper, égayé par une douce causerie. Au dessert il commence ses adieux » et meurt gaiement le verre à la main.

Si nous vous en croyons, votre père mourut ainsi monsieur le philosophe, et vous ajoutez, comme orai son funèbre ;

(( Il mourut en brave. )>

Triste bravo ui^e î

lé

Fr

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Dans votre audace de sophiste il n'y a rien de sacré pour vous. Croira-t-on que vous comparez le Juste des justes à un de nos démagoQ;ues assassins, pour mieux décerner à celui-ci la palme du courage ? Relisez la phrase que vous avez écrite : (( Supérieur à Danton pour la sainteté, Jésus lui fut inférieur par l'énergie. Nul homme n'égala Danton devant la mort. » (Tome II, page 128.)

Ici le rire doit se taire et faire place à l'indignation.

Citer de pareilles infamies, c'est vouer celui qui les signe à la flétrissure du sentiment public.

L'homme qui a l'impudence d'établir un parallèle entre Jésus et Danton, entre le Sauveur du monde et le coupeur de têtes, entre la sainteté par essence et l'assassinat ; l'homme qui proclame la supériorité sur Jésus de l'un des ogres de la révolution, du tueur de de l'Abbaye et des Carmes, du monstre qui organisa les septembrisades et qui ordonna, d'un bout de la France à l'autre , le massacre des prisonniers, cet homme, cet écrivain, se déshonore.

Je devrais m'arrêter ici, monsieur, votre cause est jugée.

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l.a justicf, dont vous vous proclamiez ic (jère, nast que riiijiistice poussée jusqu'au scandale, jusqu'à riiorrible. Vous le prouvez surabondamment.

Quelle que soit notre répugnance, nous allons poursuivre.

(( Henri Heine, dites-vous, est mort comme il avait vécu, en catin. Sa place est au charnier des fdles repenties; il ferait honte à la Salpétrière. » (Tome II, page 127.)

Et le motif de cette foudroyante réprobation ?

Le voici :

Henri Heine a commencé par être jeune hégélien; il a d'abord professé l'athéisme dans son livre De V Allemagne, puis il a fini par croire en Dieu et par incliner vers le catholicisme, aux derniers jours de son existence, ainsi que le démontrent ses Confessions d'un poëte^ publiées par la Revue des Deux- M ondes.

Croire en Dieu, incliner vers le catholicisme : double crime qui vous arrache un cri de colère.

D'après vous enfin, qu'est-ce donc que la mort Écoutons, votre logique est admirable.

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« La mort, dites-vons, est la balance par laquelle se liquide notre carrière. Si cette carrière est pleine, il y a bénéfice et heureuse mort; si la vie a été mauvaise et coupable, il y a déficit et la mort est une banqueroute à la vie. »

Mais où sera la récompense du juste dont la vie se liquide avec bénéfice ? où sera le châtiment du banqueroutier?

Dans la mort même, dites-vous.

Pauvre récompense et léger châtiment î

Si la justice de nos tribunaux ressemblait à la vôtre, je veux dire si la punition de la banqueroute ne consistait que dans la banqueroute elle-même, le commerce irait droit aux abîmes, et nous aurions en perspective des désastres sans nombre. Heureusement les magistrats ne se contentent point de cette justice illusoire, ou plutôt de cette absence de justice : ils font saisir le banqueroutier et l'envoient aux galères.

Ainsi votre prétendue justice est tout à la fois le contrepied de la justice divine et de la justice humaine.

Que diron5-nous encore? Faut-il citer comme ?pé-

cimen do votre fureur de paradoxes la phrase burlesque qui va suivre :

« A Pantagruel rominence à poindre la morale. Rabelais est chaste entre les écrivains. »

Ou cette autre :

« \J Enéide devait servir d'tiVani»ile aux nations ; V Enéide est le christianisme même. Comment le Messie de la ville éternelle a-t-il été supplanté par cette macédoine du Nouveau Testament? Un Lo(jos que n'avait pas même rêvé Platon prit la place du Verhe légitime.)) (Tome m, page 122.)

A la bonne heure ! Évidemment le christianisme a pillé Virgile.

Dogme d'une providence souveraine, dogme de l'immortalité de l'àme, théorie de l'origine du mal, il a tout emprunté à VEnéide. La descente de Jésus- Christ aux limbes n'est qu'une parodie de la descente d'Énée aux enfers.

Inclinons-nous devant cette magnifique assertion du père de la Justice.

Eh! monsieur, pendant que vous êtes en si beau

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train de sophismes, poussez les choses jusqu'au bout î Déclarez à la face du monde que la Bible tout entière est une 3ontrefaçon de V Enéide, et que Moïse a été le copiste du chantre de Mantouc.

Mais, à propos, en déclarant que V Enéide est le Verbe légitime et qu'il devait servir d'ÉvANGiLE aux nations par cela même qu'il professe le triple dogme de la Providence, de l'immortalité de l'àme et de la déchéance primitive , vous oubliez que ces mêmes principes ont été signalés par vous comme la source de toute injustice et de toute corruption.

Vous glorifiez, par conséquent, dans l'£'??e<We ce que vous exécrez dans 1 Évangile.

C'est un exemple d'impartialité comme on en voit peu.

Le Paradis perdu de Milton, la Jérusalem délivrée du Tasse, la Messiade de Rlopstock, toutes les épopées chrétiennes sont ineptes et ridicules, dites-vous, parce qu'elles chantent des dogmes surannés.

-Mais VEnéide, ô philosophe impartial, chante les mêmes dogmes.

Il est pourtant des œuvres modernes que vous ac-

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ceptez, i{uc vous proclamez les seules dignes d'être lues, les seules conformes à la Justice, les seules avouables par la Révolution. Ces œuvres ont pour

tifre : Pantagruel ^ — Gil Blas, — Candide, — et

laPUCELLE!

Votre idéal poétique est à la hauteur de votre idéal en pliilusophie.

Certes, monsieur, vous avez raison de le reconnaître : la Justice dont vous êtes le pèrCj la Justice dont le catéchisme est la Pucelle, — c'est-à-dire le poëme le plus ignoble, le plus déshonorant et le plus chargé d'opprobre des temps anciens et des temps modernes, — cette Justice-là est a incompatible avec la ReUgion. »

Je passe à d'autres sophismes.

(( La cause première du péché , dites-vous , est Tàme adorant une fausse divinité (lisez Dieu), création de l'âme elle-même. C'est de I'idolatrie. «^(Tome III, page 50.)

Idolâtrie î l'acte par lequel notre âme adore Dieu !

N'ous poussez loin j'abus de.« mois. 11 est vrai que,

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fidèle à votre constante habitude de vous contredire, vous ajoutez quelques pages plus loin :

« Tant que la foi anime la conscience^ la Justice se fait respecter, et la société se soutient. Mais bientôt, la foi éteinte^ Dieu insulté^ le droit ne tarde pas à être foulé aux pieds, n (Tome III, page 62.)

Arrangez ensemble, s'il est possible, toutes ces belles choses. Votre logique, monsieur, s'appelle galimatias.

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