‹ Lettres à Monsieur P.J. ProudhonChapitre 23 sur 36 · DIX-HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME LETTRE

Néanmoins examinons tour à tour chacun des points de votre dernier paragraphe : la chose en vaut la peine.

Astronomes, vous affirmerez Vimmohilitè de la terre.

Eh! non, monsieur, les astronomes n'en sont point

réduits à cette extrémité, et l'Éghse ne les oblige point

à mentir, sous peine de les exclure de sa communion.

2à'-2 LETTRES

Celui qui allirma In premier la rao])ilité de la terre et plaça le soleil au centre de notre système étai membre de cette même Église, sur laquelle vous faite: peser une injuste accusation. Ignorez-vous, par ha sard, que Nicolas Copernic était chanoine du cliapitn de Frauenbourg? Peut-être ne vous en souvient-il pas mais son traité célèbre De revolulionibus orbiiim ce lestium^ inaugurant l'astronomie nouvelle, parut sou les auspices du pape Paul IIJ.

Si Galilée, auquel évidemment vous faites allusion lut molesté parle Saint-Oflice (tribunal qui, d'ailleurs ne fut jamais l'Eglise), et non persécuté avec barbarie comme le répète, de siècle en siècle, une malveillanci ignare, — imputation calomnieuse réfutée, du reste par les lettres authentiques de l'illustre savant (1). — Ce ne fut pas, monsieur, je vous l'affirme, parce qu'i adopta l'opinion du chanoine Copernic. Non, ce fu uniquement parce qu'il s'obstinait à attribuer à cettt opinion une valeur théologique et surnaturelle.

(1) Mémoires et lettres inédites de Galiléo Galilée (Modèri' 1818 et 1821). Ces documents constatent que, pour cachot Galilée habita successivement la villa Médicis, à Romey et 1 palais de l'archevêque de Sienne. Voilà les affreuses torture qu'il a subies.

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D'ailleurs , Galilée a einbarrassé le système de Copernic de quatre ou cinq erreurs fondamentales, qui ont été relevées par Laplace.

Mais le soleil arrêté par Josué !

Pourquoi pas ?

La science démontre que le soleil n'est pas immobile et qu'il gravite autour d'un centre inconnu, emporté dans le tourbillon de ces immenses spirales d'autres soleils, dévoilés par le gigantesque télescope de lord Ross.

Josué, pour nous servir de l'expression de Chateaubriand, ne fit, en arrêtant le soleil, qu'immobiliser le [çrand ressort de la machine céleste.

Étudiez sérieusement, monsieur : vous verrez que le fait concorde avec les traditions anciennes et les observations géologiques. Le déluge d'Ogygès et de Deucalion, qui ne dura que vingt-quatre heures, répond exactement par sa date et sa durée à la perturbation qu'éprouva la nature, la terre cessant tout à :oup de tourner sur elle-même.

Des savants attribuent à ce trouble momentané l'ir- .'uption soudaine de la mer sur les côtes occidentales ie l'Europe et de l'Afrique, ainsi que la formation des

déserts et des dunes par renvahissement des sables.

C'est à ce phénomène qu'on donne pour effet l'anéantissement de la mystérieuse Atlantide de Plalon.

Si la Mythologie peut servir de preuve, elle vous apprend qu'Hercule fut conçu dans le sein d'xVlcmène pendant une double nuit. Or, l'étude du texte sacré constate que la Grèce, séparée par onze degrés lonjiitude du champ de bataille où les cinq rois furent taillés en pièces, dut rester pendant vingt-quatre heures plongée dans la nuit ou le crépuscule.

Géologues, vous croirez au déluge.

Est-ce que vous n'y croyez pas, vous, monsieur? Dites franchement si vous êtes de la force de Voltaire, qui, en haine du déluge et de la Bible, déclara, au miUeu des éclats de rire de l'Europe savante, que les coquillages trouvés à la cime des Alpes y avaient été apportés par des pèlerins.

La science. Dieu merci, la vraie science, a marché depuis le Dictionnaire philosophique. i

Une saillie, une pointe, même la mieux aiguisée, ne dispense plus du savoir, et un étudiant de nos

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écoles, pour peu qu'il eût profité des leçons du maître, poufferait de rire au nez illustre de M. de Voltaire, si le philosophe revenait aujourd'hui débiter de pareilles sottises.

Vous déclarez, monsieur, je ne sais plus où, que le déluge est une légende bouffonne.

S'il y a quelque chose de bouffon dans le déluge, ce n'est assurément que la manière dont vous en parlez. Cette légende bouffonne est affirmée par tous les géologues, par Buckland, de la Bêche, Deluc, Saussure, Bremontier, Dolomieu, Cuvier, Elle de Beaumont, etc.

Quand vous m'aurez démontré que tous ces savants de premier ordre se trompent, je consentirai à vous faire écho et à considérer le déluge comme une lé" gende bouffonne.

En attendant, permettez-moi de préférer leur avis au vôtre, et de voir dans ce cataclysme un événement réel, qui n'eut rien de bouffon, n'en déplaise aussi à M. de Voltaire,

La science a scruté les profondeurs du globe ; elle a

compulsé chacune de ses couches superposées, comme

elle eût fait des feuillets d'un livi-e. Soit qu'elle ait eu

pour interprète Woruer, le fondateur de la géologie slratigrapliique ou des paléontologistes tels que Cuvier, de Blainvillc, d'Orbigny, Owen, ete., ou Lcopold de Buck,quile premier tenta l'alliance delà stratigraphie et de la paléontologie, la science s'est trouvée d'accord avec la Bible, et pour les époques et pour l'ordre de la création.

Cnvier a confinné Moïse.

Naluralisks, vous saurez que toutes les races humaines sont sorties du même couple.

Oui, monsieur, du même couple, et cela malgré vos dents.

Ma parole d'honneur, on vous prendrait pour une ombre qui revient du dix-huitième siècle. Vous avez tous les préjugés systématiques de la philosopliaille de ce temps-là.

Quand vous parlez de la science et de ses découvertes, vous ne semblez pas vous douter le moins du monde des progrès accomplis par elle depuis soixantedix ans. Gageons que vous n'avez jamais entendu parler des études sur l'histoire naturelle de la race hu-

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maine par les Camper, les Blumenbach, les Crawfurd, les Ritter, les Laeépède, et tulti quanti.

Pauvre homme ! d'où sortez-vous ?

L'unité de la race humaine est démontrée par tous ces savants, ad unguem, sans réplique possible.

Il n'y a qu'une race, entendez-vous, monsieur le philosophe, une seule race, divisée en trois ijrandes familles principales, selon la couleur de la peau ou la conformation du crâne.

Si vous en êtes encore au système de Desmoulins de Virey, ou à celui de Bory-Saint-Vincent, qui comptait je ne sais combien de races distinctes ; ou à celui de Lamarck, qui enseignait que l'homme descend en droite ligne du singe, et que le Hottentot est le frère du Babouin, j'en suis désolé pour vos sympathies et pour votre ignorance.

Philologues, vous placerez à Babel le principe de la diversité des languQS.

Ils n'ont pas attendu, monsieur, votre permission pour le faire.

Grâce aux travaux d'Adelung, des deux Sehlegel, des deux do Humboldt; de Vans Kennedy, dé Goulia-

iiofi", do Wither, de Hammer et du jésuite Loreiizo Hervas-y-Pandura , auteur do VIdea del mondo, la philologie est arrivée à cette double conclusion :

1° Les langues se ressemblent tellement par leur côté lexicologique et grammatical, qu'elles ont dû sortir d'une langue commune, mère de toutes les autres.

2° Les langues présentent des difTérences tellement tranchées qu'elles ont dû être séparées du tronc commun par une commotion violente.

Ainsi ont pensé Herder, Sharon-ïurner, Abcl Rémusat, — et la Bible ne dit pas autre chose.

Voyons, essayez de contester ce double résultat des recherches de la science; car vous êtes philologue, monsieur, vous aussi, — tu quoque!

Ne parlez-vous pas tous les idiomes dans votre livre, et si bien, qu'on dirait parfois do la tour de Babel? Ne distribuez-vous pas, çà et là, vos réprimandes pédantesques? N'appliquez-vous pas, à droite et à gauche, sur les doigts du premier venu, des coups de votre férule de magister, donnant à celui-ci une leçon de grec, à celui-là une leçon d'hébreu, recomposant des textes entiei's. et prouvant cJairement à l'univers que

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jusqu'à vous on avait compris très-peu de chose aux laniçues ?

C'est ainsi que vous rciaites la Bible des pieds à la tête.

Vous attribuez à ses principaux passages, notamment aux psaumes de David, un sens que n'ont jamais soupçonné tous les sclioliastes, commentateurs et traducteurs connus, depuis les Septante et saint Jérôme, jusqu'à Vence et Bossuet.

Je ne puis m'empècher de citer ici un exemple de votre sagacité philologique.

On avait cru jusqu'à vous que le mot religion venait de RELiGARE, lier doublement^ d'où cet axiome : Lex ligat, religio religat. Mais, en votie qualité d'homme essentiellement paradoxal, vous ne pouviez admettre une opinion depuis si longtemps reçue, et, d'ailleurs, cette étymologie contrariait votre système.

En effet, si le mot religion vient de rehgare, la religion serait donc un lion, le lien des âmes professant le même culte? Elle aurait donc une morale, une justice ?

Peste ! que deviendrait alors la théorie de I'imma- NENCE, de Ihomme législateir et la fameuse maxime :

La religion et la jistjoe sont incompatibles? On no rononcc pas ainsi à Irois volumos de paradoxes pour un mot f^ênant, pour un point de linguistique ridicule qui vient mal à propos donner un croc en jambes à vos argumentations.

Là-dessus, vous ouvrez votre dictionnaire latin et vous vous mettez à la recherche d'une étymologie plus accommodante et plus révolutionnaire.

Tout à coup votre doigt se heurte au mot plicare.

Quelle heureuse chance ! Plicare, plier , d'où s'humilier, s'abaisser, courber le front dans la poussière. Aussitôt vous voilà, comme le célèbre géomètre de Syracuse, à courir par les rues, annonçant à tous les échos votre immortelle découverte.

« Eurêka ! j'ai trouvé ! »

Puis vos typographes impriment cette phrase qui ferait éclater de rire un élève de huitième : « Le mot religion vient de plicare^ à moins pourtant qu'il ne vienne de flectere. »

Quel chemin le mot plicare ou le mot /7(?c/ere ont-ils pris, quelle métamorphose ont-ils dû subir pour faire religio ? Vous oubliez de nous l'apprendre, et pour cause.

Décidément votre lin i^uis tique et votre philosophie ont la même valeur.

On se livre à la chasse du paradoxe ; on est obligé de poursuivre cette insaisissable chimère dans une course frénétique, seml)lable ù celle de Lénore et de son cavalier funèbre, et l'on se casse le cou dans l'absurde.

Poursuivons.

Chronologistes, vous accorderez vos dates avec celles de la Bible.

Mais oui, certainement.

Nous n'en sommes plus aux fables imaginées par ce malheureux Bailly (une victime de votre révolution mère de la justice ! ) Nous n'en sommes plus à la fantastique antiquité attribuée par l'ignorance du xviiF siècle aux Hindous et aux Égyptiens. Delambre, Golebrooke, Bentley, Jones, Schonback, Laplace et autres ont depuis longtemps démoli cet édifice de mensonges. Ghronologistes, naturalistes, géologues sont tous arrivés à reconnaître que le monde est relativement moderne ; que la terre, sous la forme actuelle,

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