LETTRES D'L'N BIOGRAPHE
geons les lettres, protégeons Tindustrie, mais sans orgueil absurde, sans ostentation, sans esclandre, sans chercher à attirer l'œil du public. Nous ne gagnons rien à être vus de près, ni ces dames non plus, quoi qu'en puisse dire cet excellent poëte Méry.
)) Corbeau mâle ou corbeau femelle, défions-nous du renard ! »
Voilà, monsieur, le discours plein de tact et de haute raison que je vous engage à tenir à un homme qui est doublement votre coreligionnaire, puisqu'il partage avec vous le culte d'Israël et celui de Plutus. Alors, vous pourrez vous flatter d'être dans le sens commun, dans le juste, dans l'honnête, et je vous applaudirai
de grand cœur.
Malheureusement, il n'en est pas de même lorsque vous discutez la Question d'argent.
Croyez-moi, ne cherchez à éteindre ni la gloire d'Alexandre Dumas fils, ni le mérite de son œuvre. Le public est contre vous, monsieur; tâchez de vous en bien convaincre, et, si vous rencontrez Jean Giraud, veuillez ne pas lui offrir mes respects.
Je vous salue, mais je ne salue pas vos millions.
A MADEMOISELLE AUGUSTINE BROUAN.
Paris, 16 mai 1857.
Mon Dieu, oui, ma chère Suzanne, c'est à votre adresse que j'envoie ces lignes. Je n'ai pas comme vous déposé la plume.
Êtes-vous calme ? vos oreilles sont-elles enfin remises de ce tumulte orageux que vous avez soulevé ? J'espère que vous connaissez maintenant ks journalistes, et qu'ils vous ont donné la mesure de leur bel esprit, — surtout de leur esprit de convenance.
LETTRES d'un BIOGRAPHE. 31 B
Ah I c'est votre faute aussi ? Qu'alliez- vous faire dans ce guêpier ?
Je comprends qu'on s'y lance, quand il faut à tout prix écraser des insectes qui vous tourmentent de leurs piqûres, comme est obliî^é de faire votre serviteur; mais vous, Suzanne, vous fille de Molière, vous enfant pjàtée du public, vous qui ne connaissiez que la joie, que les applaudissements, que les adorations, vous vous amusez, petite folle, à venir aî^acer des guêpes? Vous marchez sur la queue du reptile; vous affrontez le dard, l'aii^uillon, le venin, pour que toutes sortes de vilaines morsures enflent vos joues roses et vos petites mains blanches ? Allons donc ! Celui qui vous a conseillé, ma belle, est un franc étourdi. Mais c'est Figaro, dites-vous.
Eh bien, cela ne m'étonne pas. Avec tout son esprit, ce garçon-là donne dans bien des travers. Il abuse de l'intrigue; il a trop de langue, et pas assez de moralité. Un jour, il s'en repentira, vous verrez, Suzanne I à moins qu'il ne s'amende, ce que je lui souhaite de grand cœur. Figaro a du bon. Sa verve est amusante , il a le secret de l'éclat de rire ; mais il ne lui appartient pas d'aborder les choses sérieuses. Qu'il plaisante, bon ! qu'il égratigne, passe encore. Mais qu'il
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virmiie saper un piédestal et renverser une statue, voilà <',«' qu'on ne soulirira jamais, entendez-vous, Suzanne? f.t vous avez eu tort d'être sa complice.
tictor Hui^o, piqué, comme tant d'autres, de Ia tarentule politique, est devenu fou d'ambition et d'ort^ucil.
Ne trouvez-vous pas qu'il se cause lui-même assez de préjudice, et qu'il porte assez cruellement la peine de ses erreurs ? Allez-vous essayer de persuader à la France qu'il n'est pas le plus grand poëte des temps modernes ? Parce qu'il a follement ambitionné la gloire des Guizot, des ïliiers, des Dupin, faut-il le ravaler systématiquement, et dire que ses palmes poétiques sont usurpées ?
Le crime le plus impardonnable des révolutionnaires de l'époque est d'absorber cet homme et de le retenir sous leurs réseaux impurs.
Si vous n'aviez dit que cela, Suzanne, tout le monde eiit été de votre avis.
Il faut voir les choses de plus haut, ma pauvre enfant. Les nobles cœurs ne cèdent pas à la rancune et ne se vengent point. La colère, vous le savez bien, ressemble à l'ivresse. Hugo est ivre. Le nuage qui
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trouble sa raison se dissipera quelque jour. Hélas! il sera trop tard peut-être, pour lui et pour son bonheur! mais il n'en sera pas de même pour l'enseiîînement des peuples et pour la confusion des misérables qui cherchent à brûler la France et le monde, sous prétexte qu'ils ont à faire cuire l'œuf de leur ambition stupide et de leur égoïsme impie.
Assez de reproches, Suzanne. Vous avez reconnu votre faute, et vous êtes pardonnée. C'est-à-dire non. Le urand Dumas tient à émerveiller l'Europe par uii exemple de justice, et si je vous excuse, il se montre inflexible.
Vous avez là, ma chère, un ennemi bien dangereux !
A moins cependant que sa lettre ne soit un acte insensé d'opposition, comme beaucoup le prétendent, et comme je le crains sérieusement moi-même. Voyons, Suzanne, parlons à voix jjasse, et tâchons de n'être entendus de personne. Croyez-vous, là, franchement, sur l'honneur, que l'illustre mousquetaire soit l'ami de Victor Hugo? Vous riez...
Parbleu ! j'attendais cola.
Oonipdie, n'est-il pas vrai, comédie pure? Duma>
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déteste l'auteur dos Orientales. îl on a donné la preuve à toutes les époques. Seulement, aujourd'hui, comme il s'imagine avoir à se plaindre de l'indiflcrence du pouvoir, qui ne vient pas au secours de ba ruine, il montre les dents, comme il les montrait jadis à Louis* Philippe. Il espère qu'on va lui jeter un os p^ouvernemental à ronqer, ou qu'on lui fermera la houche avec une pension.
Le gaillard ne serait même pas fâché de se faire exiler un peu pour se donner du relief ; il arriverait de la sorte à se rendre intéressant peut-être.
Pauvre homme ! ses ficelles sont par trop visibles.
J'ai sous les yeux la lettre que vous venez d'écrire à V Indépendance bclge^ Suzanne, et j'y vois cette phrase un peu tourmentée, mais dont la justesse est incontestable : ('Dans ces questions délicates, moins qu'à personne il appartenait de prendre la parole à l'homme qui n'a pas su respecter dans ses augustes bienfaiteurs un exil doublement sacré. »
C'est bien dommage, Suzanne, que ce vieux Louis- Philippe ne soit plus là pour vous entendre !
Auguste bienfaiteur de Dumas et de la bourgeoisie,
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le roi-citoyen a été récompensé comme il devait l'être, ma chère. Quand on protège l'égoïsme et les instincts avides, on ne doit compter sur aucun élan généreux du cœur. Si vous semez la corruption, il est trop juste que vous moissonniez l'ingratitude. Les ducs d'Orléans et de Montpensier connaissaient à merveille les indignes tripotages littéraires de M. Dumas. Pourquoi lui faisaient-ils accueil ? parce qu'il les amusait.
Belle raison de prince, ma foi !
Sous leurs yeux, et l'on pourrait dire sous leur patronage, cet écrivain pirate a monté sa fabrique ; il l'a fait manœuvrer dix-huit ans, au plus grand scandale des lettres.
Et les bourgeois, comme les princes, excusaient son audace. Ils le trouvaient aussi très-amui^ant.
Oui, Suzanne.
Cet homme, avec son indigne commerce littéraire, a gagné des millions. Tous les journaux étaient ses contribuables, tous les libraires habituaient le public à ne lire que les volumes marqués à l'estampille de la maison Dumas et compagnie. Cinquante hommes de lettres travaillaient là sans trêve ni relâche. Ils vendaient au rabais leur intelligence et leur esprit. Un nègre avait trouvé moyen d'organiser la traite des
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blancs. Et tous les jeunes auteurs qui refusaient leur plume à ce marchand de phrases le trouvaient constamment debout, au seuil de la renommée, pour leur en interdire l'approche. Il fermait pour eux toutes les issues.
Combien sont morts à la peine, ma pauvre Suzanne !
Le labor omnia vincit improbus devenait pour eux un mensonge. Alexandre Dumas accaparait à lui seul le budget des lettres. Il fallait à ce monsieur deux cent mille francs, année commune, et les princes, qui le trouvaient trop pauvre encore, lui donnèrent le privilège d'un théâtre.
■ Mais de semblables fortunes sont maudites ; elles ne tiennent pas aux mains de celui qui les gagne. C'est absolument comme l'or que les prostituées reçoivent de la fange : elles le rendent à l'opprobre.
Le théâtre a fait faillite.
Tous les collaborateurs de cet homme l'ont quitté tour à tour. Il est seul, tout est fini. Sa force était la force des autres. Croyez-vous à la Providence, ma chère Suzanne? Oui, n'est-ce pas? Eh bien, regardez ! L'heure du châtiment sonne pour le coupable.
On le lui avait bien dit !
A M. JULES-ISA AC MlKES.
Paris, 4 mai, iS'èl.
Monsieur et très-illustre iinaiicier,
J'avais promis de ne plus entretenir mes lecteurs de votre estimable personne; mais le biographe propose et les juges disposent. Le coup de férule de dame Thémis est si bien applique, cette fois, que j'en ai les ongles brisés. Maintenant, vous voilà satisfait : je ne vous égratignerai plus.
L'énergie du châtiment fait entrer tout à la fois la lumière dans mon esprit et le repentir dan> mon cœur.
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Mes yeux se dessillent, comme ceux de l'apôtre, sur le chemin de Damas, et je me prosterne devant le rayon triomphant.
Où avais-je l'imagination, juste ciel, pour me figurer que l'agiotage était une plaie de l'époque, une plaie dangereuse qu'il fallait cautériser, coûte que coiite, afin de prévenir la gangrène? En vérité, mes terreurs n'avaient pas le sens commun. Le délire me trouhlait le cerveau. Ne tenez aucun cas, je vous en conjure, des phrases plus ou moins blessantes contenues dans mes dernières lettres : je les biffe, je les couvre de ratures, je les efiace avec mes larmes.
Désirant faire une amende honorable aussi complète que possible, je me couvre la tête de cendres; j'arrive en chemise, nu-pieds, la corde au cou, le cierge à la main, devant le veau d'or, bien décidé à lui adresser à deux genoux les plus humbles excuses et à lui dire :
(( 0 divinité de mon siècle, veau subhme, veau puissant, veau redoutable, qui pourrais au besoin conduire à la boucherie ceux qui ne se courbent pas sous ta loi; veau qu'on ne mange pas et qu'on adore, veau
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dont la chair est de métal et dont le cœur est un lingot, veau terrible et victorieux, pardonne-moi !
(( Je promets de ne plus nier ton omnipotence ; je respecterai ton culte : je ne renverserai plus les cassolettes qui fument devant ton autel.
«■ Enivre-toi d'encens , règne en paix dans ton temple !
« Dès aujourd'hui, je fais le serment de ne jamais passer sur la place de la Bourse sans me prosterner, sans gémir, sans déplorer ma coupable erreur. Je t'apporterai des couronnes ; je chanterai ta louange et celle de Jules-Isaac Mirés jusqu'à la consommation des siècles, c'est-à-dire pendant quarante jours environ, puisque, le 13 juin, ce malheureux globe est condamné à périr...
<( Ainsi soit-il! »
Voilà, j'espère, une harangue qui ne m'occasionnera point de procès, monsieur et très-illustre financier. Mais vous allez me reprocher peut-être, comme un nouveau crime, de souhaiter la fin du monde.
Hélas ! si elle n'arrive point, voyez quel sera mon destin !
J'ai des croyances religieuses trop enracinées et
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trop profondes pour recourir au suicide, et si lu planète, vous et moi, nous continuons d'exister, miséricorde! vous me rendrez à coup sûr le plus à plaindre de tous les êtres d'ici-bas.
Thémis me livre à vous pieds et poinjçs liés, monsieur Mirés. Jugez un peu : trois mille francs de dommages-intérêts , sans compter les amendes ! Et le citoyen Bocage qui peut-être en obtiendra le double î Où voulez-vous que je prenne ces sommes exorbitan. tes? Je n'ai en ma possession que de faibles économies d'écrivain, destinées à nourrir ma femme et mes enfants, en cas de malheur. Ma vie de travail est fort pénible, et la maladie , doublement ruineuse pour
l'homme de lettres, peut, un beau jour, s'asseoira mon chevet.
Donc, il serait imprudent de me démunir de ces ressources modestes.
Donc, je ne puis pas vous payer.
Donc vous allez recourir à la contrainte par corps, absolument comme a fait jadis Emile de Girardin.
Tenez, franchement, le mieux serait de nous entendre et de signer un armistice. Que dis-je ? un traité de paix en bonne forme. Puisque j'ai fait amende hono-
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rable au veau d'or, il serait illogique de prononcer un seul mot dont vous ayez lieu de vous plaindre à l'avenir, et de ne pas accorder à tous vos actes une entière approbation. Bien plus, je veux vous prendre pour modèle et marcher sur vos traces. Point de honte, point d'hésitation, point de scrupule.
Je me fais boursier. Vive la Bourse !
Après avoir été contre, me voilà pour. Hier je disais blanc, je dis noir à l'heure qu'il est. L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
En conséquence, je vous déclare une merveille, un prodige, un phénomène, et je vous demande en grâce de me laisser presser affectueusement cette main glorieuse, cette main d'Israélite et de financier qui palpe tant de millions. 0 monsieur Mirés, ô mon illustre confrère, ô mon maître, apprenez-moi les secrets de la prime ! Associez-moi à vos opérations î Indiquez-moi par quels procédés miraculeux on devient archi-millionnaire ! Dirigez mon inexpérience, conduisez mes pas novices, préservez-moi des casse-cou de la Bourse, et je prends l'engagement solennel de vous payer les trois mille francs de dommages-intérêts, dont je vous
suis redevable, sur les bénéfices que vous ferez en-