LETTRES D'IN BIOGRAPHE
raient exceptionnellement raison à l'auteur de la pièce du Gymnase. »
Ce sont toujours vos propres paroles.
Exceptionnellement raison vaut chimérique et fripon de théâtre.
Bref, par des exemples tirés de l'Angleterre, de Tyr, de Cartilage, vous célébrez les bienfaits du capital aggloméré au point de vue du commerce et de l'industrie, et vous déclarez que (( le rôle de l'argent est de créer la richesse au profit des peuples. »
Au profit des peuples est une quatrième expression d'un rare bonheur.
Qui donc, s'il vous plaît, voulez-vous tromper ici, monsieur? Personne ne vous conteste ni le droit du capital ni ses avantages. On est d'accord avec vous sur la Bourse. Elle doit être un marché, oui, sans doute, mais non pas une caverne.
Faites-nous grâce de votre éloge commercial à propos de TAngleterre : nous ne voulons ni de ses mœurs exclusivement marchandes, ni de son esprit d'envahissement, ni de cette plaie immonde du paupérisme qui la ronge. Que diable nous parlez-vous de Tyr et de
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(Jaithof^'c? A Tyr et à Carthage, on ne jouait pas à la Bourse, monsieur. Il n'y avait pas là de Jean Giraud. Revenons en France.
Ah ! vous trouvez ce type do Jean Giraud chimérique?... Ah! ah! Soyez donc assez aimable pour jeter un coup d'œil autour de vous. Bien certainement vous ne tarderez pas à changer d'opinion.
Chimérique, monsieur, par exemple ! Est-il possible que vous n'ayez pas rencontré sur votre route un de ces personnages, si communs de nos jours, dont la fortune beaucoup trop rapide fait scandale; maroufles éhontés, que nous avons connus sans bottes, et qui manipulent aujourd'hui des milions ? Je ne dis pas cela pour vous, Dieu m'en préserve!
Les de Cayolle, c'est-à-dire les industriels honnêtes, sont rares; n'hnporte, je vous autorise à vous proclamer un do Cayolle. Abritez-vous carrément sous cet autre type, créé par M. Dumas fils. Nous raisonnerons mieux.
Mais nier l'existence des Jean Giraud; mais insinuer que les fripons de ce genre n'existent qu'au théâtre, quand la société moderne en regorge, quand ils manœuvrent là, chaque jour, sous nos yeux, en plein soleil, c'est pousser le paradoxe un peu loin, monsieur.
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Votre qualité d'écrivain tout neulet votre inexpérience; en logique peuvent seules vous servir d'excuse. Croyez bien que, dans un pays comme la France, une clameur universelle de désapprobation ne s'élève jamais sans des motifs sérieux, incontestables. Donc, la Bourse est un danger social; donc, Dumas fils est l'écho de la vindicte public.
Et je vous prie de croire qu'il a raison un peu plus (qu'exceptionnellement .
Et vous ne convaincrez ni lui ni moi que les millions entrent dans la poche des boursiers au profit des peuples.
Vous dites que, pour rendre Jean Giraud tout à fait méprisable, Alexandre Dumas fils a dû « lui prêter des antécédents qui le transforment en véritable escroc. »
Mon Dieu, oui! c'était absolument nécessaire.
Il faut de la logique au théâtre. Avant d'exercer à la Bourse, monsieur, avant de gagner des miUions, il est rare qu'un Jean Giraud n'ait pas eu à se reprocher quelques indélicatesses, et, si j'avais le temps, je vous raconterais l'histoire de certaine petite infamie de presse commise dans un journal de province. Vous
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Verriez commeut un des plus illustres héros de l'agiotage a conquis sa première mise de fonds.
Ailleurs, vous dites que Jean Giraud ne peut être déshonoré « pour avoir vendu des actions très-cher et les avoir ensuite rachetées en baisse. » Vous ajoutez que tous les princes de la finance en font autant.
Juste ciel! monsieur, quel aveu!
La baisse, me direz- vous, n'est pas leur ouvrage. Allons donc ! Ils sont condamnés par ce terrible axiome : Cui prodesl ? et le cri général accusera toujours des mouvements de la bascule ceux qui en profitent.
Quant à la lâcheté de Jean Giraud, dont vous faites encore un crime à l'auteur, nous croyons que tout individu de cette espèce est forcément lâche. On peut le menacer d'un soufflet ou d'un coup de canne, sans qu'il vienne, pour laver l'injure, exposer sa peau de millionnaire.
Donc, Alexandre Dumas fils a fait une excellente pièce, monsieur, ne vous en déplaise.
Tous les reproches que vous lui adressez tombent à faux.
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Nous ne savons pas s il vous a jadis (.'•crit, connue vous l'affirmez, des lettres intimes et amicales; mais cette correspondance ne l'oblige nullement à vous consulter aujourd'hui sur la moralité des hommes de Bourse. Au lieu de donner des conseils à l'auteur de la Question d'argent, vous seriez plus sage d'aller trouver votre ancien associe Mondor, un gaillard qui cherche beaucoup trop à attirer l'attention publique. Je lui tiendrais, à votre place, le petit discours qui va suivre :
K Eh ! mon cher, quelle folie est la tienne ! Il semble que tu veuilles résumer en ta personne les innombrables ridicules des Turcarets passés, présents et futurs.
(( Quoi! tu t'avises de trancher du Mécène , toi Mondor? Hélas! mon bon ami, le bœuf gras, ce roi pesant et stupide, promené dans nos rues à Theure des folies carnavalesques, n'a jamais eu la prétention de ressembler à un cheval arabe. Certains rôles exigent de l'acteur des qualités spéciales, et je défends à Grassot déjouer César.
» Ah I Mondor ! Mondor ! quand on doit ses millions à la Bourse, quand on passe inopinément d'une détresse extrême à une folle opulence , il ne faut pas
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chercluT à éblouir la multitude par l'éciat de ce manteau l)rillant que la fortune capricieuse jette sur l'épaule des parvenus !
» Tu as commis une sottise, une jçrave sottise, et ta fête à la littérature fera poutFer de rire la France entière.
» Ne pas deviner que tous ces gcns-là se moquent de toi! vraiment, c'est impardonnable. ]*auvre maître corbeau, tu as eu des renards pour convives î Laisse tomber le fromage, et tu m'en diras des nouvelles.
)) Ecoute bien, Mondor, mon ami : notre rôle,- à nous millionnaires de fraîche date, est de ne point attirer autant que possible l'attention sur notre richesse.
n Restons en repos derrière nos sacs d'écus. Un fleuve qui a passé sur un terrain bourbeux a besoin de calme, pour que ses eaux déposent le limon et deviennent un peu limpides. Vivons en famille ; élevons nos enfants ; ne donnons point de fêtes tumultueuses ; n'afiichons pas à la clarté des lustres les épaules et les diamants de nos femmes. Tâchons de faire oublier par de bonnes œuvres l'insolence de nos millions. Devant nous sont ouvertes les caisses de bienfaisance, versons-y notre superflu. Purifions, en secourant le pauvre, les dons de Baal; protégeons les arts, proté-