Lettres à quelques amis
Je t'attends avec impatience : je te retrouverai, si tu veux bien, samedi à 4 heures 1/2 dans la cour de la Sorbonne (entrée par la rue de la Sorbonne) et tu viendras avec moi prendre le thé boulevard Malesherbes. C'est, en effet, une sorte de lâcheté, c'est l'ennui de combiner les entrevues difficiles, qui nous a trop longtemps tenus éloignés l'un de l'autre. Et nous avons besoin de nous voir souvent, très souvent, de renouveler fréquemment ces " échanges " intellectuels qui ont tant contribué au développement de mon esprit.
— A samedi donc. Pour ce qui est des inventaires, tu excuseras ma brutalité : mais je suis stupéfait de ton attitude. Sans doute je suis d'accord avec toi pour reconnaître que l'explosion inattendue des colères catholiques marque 'oien au gouvernement qu'il est temps de cesser cette longue série de brimades que les politiques jacobins depuis le règne de Combes ont fait subir à l'Eglise.
Mais parlons net : aurais-je pu penser que toi tu encouragerais l'émeute, la rébellion contre une
mesure légale, une mesure réclamée à la Chambre par les députés catholiques ! Je t'avais écrit, voilà tantôt trois semaines, une lettre que j'ai eu la paresse de mettre à la poste, et où je te demandais, par manière de badinage, si tu avais été défendre l'Eglise contre les "agents du fisc ". Mais j'étais loin de penser que tu me répondrais par l'affirmative.
Je t'envoie la lettre (je viens de la retrouver) pour te bien signifier mes sentiments à cet égard.
Tu es coupable, mon cher ami, ton devoir serait de montrer aux paysans égarés, et aux dévots échauflFés, (pardonne-moi : mais je " vibre " de colère à te savoir " vibrant " pour une cause aussi plate) qu'à se rebeller contre la loi, on se met hors la loi. C'est le meilleur moyen de convaincre les gens impartiaux que le principe du catholicisme est inconciliable avec le principe des Etats modernes. J'ajoute d'ailleurs que, parmi les catholiques que je connais, il nen est pas un seul qui approuve cette révolte contre la loi, si contraire aux théories qui font la force et le ressort de l'Eglise. — Et je connais pourtant des catholiques ardents, et même mystiques ! — Brunetière, du reste, a réprouvé ces séditions, et celui qui a condamné avec le plus d'éloquence ces désordres stériles et sanglants, c'est assurément l'abbé Lemire. — Si donc Clemenceau parvient, par des mesures sévères et légitimes, à faire appliquer " intégralement et rapidement " la loi de Séparation — loi que je ne
discute pas, que je me borne à constater^ je ne saurais, pour ma part, que l'en féliciter, et je crois bien que tous les gens sensés, à quelque parti qu'ils appartiennent, l'en féliciteront avec moi.
Nous venons de fonder, quelques normaliens et moi, une " Union patriotique des étudiants républicains " qui a pour objet de lutter contre le Bloc et l'Herveïsnie, mais qui se maintient sur le terj'ain républicain (oh ! l'affreuse expression !). Un normalien un peu trop nationaliste à mon goût en est le président : j'en suis le secrétaire, et trois autres membres constituent avec le président et moi le " Comité directeur ". Nous ferons de bonne besogne : nous allons fonder un Bulletin, que nous pourrons un jour, je l'espère, transformer en Revue. Nous avons déjà organisé des réunions au Café Soufflet : nous ferons des conférences. Tu écriras dans notre Revue, tu nous feras des conférences ; je compte sur ton adhésion et sur ton concours. — Samedi, je te montrerai les statuts. Doumer m'a promis de nous aider et veut bien patronner notre réunion : nous ne ferons pas de politique militante ; notre réunion est un cercle d'études : mais nous nous proposons: de répandre et de propager les idées patriotiques, et d'étudier sérieusement les questions sociales.
Je t'écris à la diable, en mauvais français-: je n'ai pas le temps de me relire : j'ai beaucoup à travailler : j'ai fait aux étudiants d'histoire à la Sorbonne, quatre conférences sur " la politique de
Périclès d'après Thucydide " qui m'ont coûté beaucoup de travail ; j'ai exposé au Lycée Henri IV les théories de Bergson sur la Perception, sur l'Inconscient, sur la Durée concrète et l'Espace homogène ; je termine ce soir une étude sur la philosophie de Boutroux ; et pour me distraire, je vais étudier les évolutions de la Poésie contemporaine dans les livres de Verlaine, Baudelaire, Samain, Henri de Régnier, Madame de Noailles, Francis Jammes, Charles Guérin, Emile Despax. — J'ai pour les livres de Brunetière une admiration croissante et Barrés est un enchanteur — qui connaît tous les artifices de la pensée et tous les sortilèges du style. (Je te parlerai samedi de Barrés: il faut que tu lises ses trois romans Sous l'œil des Barbares, le Jardin de Bérénice, Un homme libre).
Je travaille beaucoup : et je rêve, parfois, à un roman idéologique, qui sera fini dans quelques années, j'espère, et où je raconterai, d'après mon expérience personnelle, la déformation d'un esprit par les livres. — Je me sens trop livresque, trop théorique, gêné par trop de culture. Toi-même, d'ailleurs, je le vois par ta lettre, dont la langue est si ferme et si dense, toi-même, tu penses encore dans les "catégories " que tu as héritées de Taine ; il faut t'en défaire : lis les livres pénétrants de Rauh (Tsychologie des sentiments, VExpérience morale) et regarde la vie telle qu'elle est : " Nous mourons de trop de dialectique et de trop de littérature : maux solidaires, dit M. Rauh, car ils
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révèlent tous deux la conception malsaine de l'idée autonome. "
Il est vrai que c'est une conception malsaine : l'ordre des idées n'a de valeur que s'il reproduit l'ordre réel. — La vie ne peut pas être construite, enfermée dans une théorie rigide : c'est là que gît l'erreur classique, française, jacobine. — Vivre, c'est consentir à des compromis quotidiens entre l'idéal et le réel. " Il faut du réel et de l'idéal, peut-on dire en déformant une pensée de Pascal, mais il faut que cet idéal soit près lui-même du réel. "
Je m'aperçois que je n'ai pas le sens de la vie pratique : tu me le disais déjà, dans les cours du Lycée Janson, où nous avons fait tant de promenades, et évoqué tant d'idées. — Un de mes camarades, qui ressemble physiquement à Renan, et qui est très intelligent, d'une intelligence gaie, lucide et vive, un de mes camarades me disait : " Tu n'as pas la fonction du réel. " Tu sais que Pierre Janet, dans V Automatisme Psychologique, livre ingénieux et très expérimental, décrit cette " attention à la vie" cette "fonction du réel" qui manque aux fous et aux distraits. Il faut que je prenne contact avec le réel. Ce qui intéresse les hommes, ce sont les questions pratiques. Ce qui intéresse les ouvriers, c'est de savoir, non pas si l'on peut déduire l'idée d'égalité de l'idée de justice, mais par quels moyens on peut municipaliser le service du lait. J'ai horreur des socialistes " idéalistes ".
Les sottes gens, et comme ils font du mal ! Il y a des réformes sociales qui s'imposent, que rend inévitables l'évolution technologique et économique de la société. Etudions cette évolution, et ne ratiocinons pas sur la " philosophie sociale "• Ne pensons plus, comme dit Seippel, à la "romaine". Regardons la vie en face, et n'ayons pas peur du réel : apprenons à l'observer, à le connaître. Le règne des théories, des " idées générales " est fini.
Je n'ai pas le temps de me relire : et je t'envoie dans cette lettre mes idées pêle-mêle, comme le pêcheur qui renverse sur l'étal du marché sa nasse humide encore où luisent et palpitent les poissons confondus : ce sont les dernières idées que j'ai pêchées : elles sont assez neuves pour moi, et elles palpitent encore dans mon esprit.
Excuse mes négligences, et à samedi.
Nemours j septembre 1906.
Soigne-toi bien, mon cher ami : encore une fois, cette neurasthénie me fâche. Je sais que la pente en est glissante : et je connais tel philosophe de mes amis, qui, touché de ce mal, s'est vu contraint de passer en Suisse deux longs hivers oisifs et solitaires.
Il me semble que des lectures faciles et l'exercice assidu du corps doivent avoir facilement raison d'un mal tout intellectuel. C'est un mal d'intellectuel dont tu souffres : et tu ne t'en guériras qu'en renonçant à tes habitudes d'intellectuel.
Nous avons été tous les deux, — et, malheureusement, nous le sommes encore, — deux jeunes intellectuels dédaigneux ; nous méprisions les gens de sport et d'affaires, les avocats et les médecins, les savants et les industriels : nous ignorions tout de la vie, et nous n'imaginions d'autres joies dignes de nous que celles que l'on trouve dans " le songe obscur et vain des livres ".
Et puis tous les deux, nous avons compris que nos formules étaient insuffisantes et nos théories
trop étroites. Nous avons cessé de croire à la valeur des mots : nous avons compris que la vie se moque des subtilités livresques et des obscurités dogmatiques. Nous avons compris que le réel ne se plie pas à l'Idée, et qu'il faut pour que l'Idée s'ajuste au réel, qu'elle perde sa pureté native et son intégrité.
Pour qu'une idée ait de l'efficace et rejoigne la vie, il faut qu'elle consente à des compromis, à des concessions, de même que l'or, pour servir de monnaie, doit entrer dans un alliage, et perdre en valeur intrinsèque ce qu'il gagne en utilité.
Nous avons très bien compris ces choses : cette année, et l'année dernière, ces réflexions ont fait le plus important objet de tous nos entretiens. Mais, de ces utiles vérités, nous ne nous sommes rendu compte que par des moyens tout intellectuels : c'est par la méditation que nous sommes arrivés à comprendre l'insuffisance de la méditation : et si nous avons loué l'action, exalté la vie, c'est à distance, dans l'inaction et l'inertie du cabinet.
De là vient notre désarroi et notre inquiétude. Inquiétude plus vive encore chez toi, parce que, non seulement tu as des habitudes d'intellectuel, mais tu as aussi un tempérament romantique. Il te faut des jouissances rares, des accords parfaits, de complètes harmonies. A chaque instant, dans la vie, tu te froisses et tu t'irrites ; tu reproches aux gens de n'avoir pas ce dont tu souffres, et d'avoir
ce qui te manque. Et, parce qu'ils prennent franchement la vie, telle qu'elle est ; parce qu'ils sont de bons fonctionnaires rangés, des pères de famille réguliers, et que tu t'obstines à poursuivre des chimères fantastiques, à te bercer de rêves énervants, à t'abandonner à la " nostalgie des paradis perdus " ; parce que tu es un méditatif et qu'ils sont des vivants, toutes leurs actions te froissent, toutes leurs paroles t'irritent ; tu t'enfermes dans une solitude morale dont tu souffres à la fois et dont tu t'enorgueillis, et tu plains ces gens qui ne sont pas semblables à toi, alors que toute ta souffrance vient de ce que tu voudrais leur ressembler. Superbe d'intellectuel ! Orgueil candide du méditatif, que je connais si bien et dont j'ai tant de peine à me défaire. — Sache le bien : il faut " aller chez l'avoué ". — Avoués, médecins, avocats, industriels, c'est eux qui ont le droit de nous mépriser, nous, les intellectuels inutiles, qui passons notre temps à polir des phrases et à disposer nos pensées.
— Et vois comme je suis incorrigible : cette maladie que je te décris et dont je souffre, ce mal d'intellectuel qui maudit son intellectualité et n'arrive pas à rejoindre l'action ; ce mal du méditatif qui vainement essaie d'échapper à la méditation; ce mal, je m'y complais et je m'y berce. Et je voudrais en décrire le progrès, en suivre les effets subtils, dans un roman que je commence, et que peut-être je n'achèverai point. Un jeune homme,
élevé dans l'intellectualisme, essaie de s'en échapper et veut vivre comme tout le monde. Vains efforts ! Il est muré dans son intellectualité comme dans une prison, et tout, dans la vie, le repousse et l'irrite. — Oui, je voudrais écrire ce livre : et je crois que ce serait bien, parce que ce serait sincère. Je me dédouble à volonté, et je décrirais mon cas, en clinicien, laissant seulement de temps en temps mon émotion chanter dans les phrases.
Mais c'est un livre difficile ; je voudrais qu'il fût court comme Adolphe^ et divers comme un roman de Tolstoï, sans appareil psychologique, et sans apprêt dans l'exposition ; sobre et direct, vivant et fort. Et je voudrais y dépeindre mes exaltations et mes dépressions successives dans des pages ardentes et franches, et tour à tour éclatantes et lassées. — Mais écrirai-je jamais ce livre .'' Je n'aime pas l'effort : et pour écrire un roman, pour trouver la vie, il faut de patients efforts, un dur labeur. Et je suis tout en fusées : mes projets jaillissent brillamment de mon imagination, décrivent de jolies courbes dans l'espace, et, après une pluie d'étincelles, retombent bien vite et s'éteignent sans laisser de traces. Du moins, je n'ai pas la capacité de souffrir que, pour ton malheur, tu possèdes. J'ai pris le parti de jouir de tout : j'aime manger, rire, et dormir ; et je me console ainsi des échecs de mon rêve.
La difficulté, quand on veut écrire un roman, c'est de se placer dans une attitude impersonnelle,
pour essayer de retrouver la vie. Il faut bannir tout romantisme, s'imposer une grande sobriété d'expression et d'imagination, chasser tout raffinement inutile, toute critique superflue, se plonger dans un état de mi-inconscience, et regarder les gens et les choses.
Voilà la supériorité du roman russe : pas de complications inutiles, pas de dévergondage. Un roman de Tolstoï première manière — tel que Guerre et Paix — vaut par son mouvement tumultueux, sa diversité grouillante. — Rien de plus malaisé, et quand il s'agit, en outre, de retracer une attitude psychologique aussi compliquée que celle dont je t'ai fait plus haut la description — quelle difficulté on éprouve quand on veut éviter de tomber dans un psychologisme alambiqué et montrer une activité compliquée à l'œuvre, en action, évoluant dans des milieux différents. Avec du courage, et la longueur du temps, j'y arriverai peut-être.
En attendant — j'ai voyagé ; j'ai vu la Suisse et l'Allemagne. De la Suisse, je t'ai parlé ; de l'Allemagne, je ne connais que la bière et Wagner. Mais quelle révélation ! Moi, qui vois dans la musique l'art " royal ", primordial, que Schopenhauer célèbre, et dans Wagner l'homme le plus génial de toute l'humanité, tu vois dans quelles jouissances splendides, dans quels plaisirs somptueux m'a plongé ce voyage. — L'eau, le feu, l'amour, la jalousie, la colère, la douleur et l'an-
goisse, la foret qui vibre, et le chant des oiseaux, l'héroïsme et la jeunesse, toutes les plus belles choses et toutes les émotions les plus profondes dévoilées dans leur être intime, révélées dans leur signification profonde, voilà ce que m'a apporté la Tétralogie. Quatre journées d'excitation et de fièvre, voilà ce que m'a donné Munich. Jamais je n'oublierai cela, et si je ne t'en dis pas plus long à ce sujet, c'est d'abord parce que tu ne connais pas la Tétralogie^ ensuite et surtout, parce que de telles émotions, les mots les plus magnifiques les déforment et les profanent.
Il fait très chaud : ce sont les derniers jours où l'été se résume ; et je m'abandonne à son influence et à sa torpeur. Donc je clos ici cette lettre écrite à la hâte. Un autre jour, je te parlerai de France et de Barres.
Excuse l'obscurité un peu fiévreuse de cette lettre ; j'ai très chaud, et j'ai tant vibré, ces derniers temps, à de multiples excitations, que je n'ai plus ni la lucidité du style, ni le sang-froid de l'esprit. Voilà encore une lettre hachée et négligée. Mais je ne t'écris, n'est-ce pas, que pour te communiquer mes impressions les plus intimes, et te révéler mon état.
Je te serre affectueusement la main.