A MAURICE MARTELLI
Nemours^ 19 octobre 1906.
Mon cher ami,
Je ne te demande pas de m'excuser. C'est toujours la même histoire. Mais, comme M. Chibour m'a dit que tu te plaignais de ma paresse, voici la preuve de ma bonne volonté.
Je rentre dans huit jours à Paris. Nous pourrons aller voir ensemble la Joconde de d'Annunzio. Connais-tu ce drame splendide, où des idées cruelles s'expriment en des symboles merveilleux } Je viens de le relire, et c'est avec joie que j'ai vu dans le journal, qu'on allait le reprendre à Paris. Nous allons avoir, cet hiver, du pain sur la planche, V Ariane et Barbe-bleue de Paul Dukas à l' Opéra- Comique, la reprise de Pelléas et Mélisande, et rOdéon d'Antoine, et Polyphème d'Albert Samain, qui, j'en suis sûr, remplacera avantageusement la Courtisane de M. Arnyvelde. — Joins l'explication des Dialogues de Platon par Brochard, le cours sur la Volonté de Bergson, le cours public de Durkheim, nommé professeur, sur les Origines de la Religion ; tu vois que pour nous, cet hiver, de belles leçons se mêleront à de beaux spectacles.
Mais ce qui m'afflige, c'est que mon cher Rauh, très fatigué, ne reprendra ses conférences qu'au mois de janvier. C'est tout à fait regrettable. Brunschwieg me conseille de prendre, comme sujet de mémoire, "l'Esthétique de Schelling". — Je crois que c'est bien, intéressant, important, mais difficile. Je pense que, si Delbos ne me le déconseille pas, c'est à cette tâche-là qu'il faudra que je m'attelle.
J'ai, pendant ces deux mois à Nemours, regardé sous les ponts couler l'eau du canal; j'ai fumé des cigarettes ; j'ai vu des rochers, des bruyères, des prairies. Peu de livres, ou des lectures superficielles. Je n'ai pas senti le temps passer. Je n'ai rempli aucun de mes projets ; les livres de philosophie m'apparaissaient redoutables. J'évitais d'en regarder les titres ! Et c'a été très doux, et si rapide ! Et voilà, maintenant, que je suis assailli par le désir très impérieux de revoir Paris, de rouvrir des livres, de réentendre les orchestres. Oh ! je n'ai pas été privé de musique : Mademoiselle de Monvel et ma sœur me bercent de Tristan. Dieu, que c'est beau : et que c'est dangereux. " Cette sublime tragédie, dit Barrés, a de mortelles influences. " C'est vrai.
— As-tu vu que Delacroix va faire à Caen un cours sur Schopenhauer, Nietzche et Wagner : ça sera passionnant. Souhaitons qu'il paraisse dans la Revue des Cours et Conférences ! Ce Delacroix m'est très sympathique. Déjà ses études sur la mystique m'avaient intéressé. Sais-tu aussi que Lalande est
nommé maître de Conférences à la Sorbonne, et qu'il va nous faire un cours sur la " Méthode expérimentale " ?
Je te quitte. Je suis en train de mettre en ordre des notes que je viens de rapporter de l'Ecole primaire. J'ai eu la curiosité d'aller voir comment l'instituteur de Nemours enseignait la morale aux petits enfants. Il l'enseigne, ma foi, très bien. Il est vrai que c'est un vieil instituteur, et qu'il n'a pas sur la morale les " lumières " que M. Ferdinand Buisson répand, avec tant de générosité, sur les instituteurs parisiens. J'ai rapporté de cette enquête méthodique de précieux renseignements. Tu verras mes notes quand je serai à Paris. Je n'ai pas le courage de te les recopier ici. Si je te dis que c'est précisément sur la " Morale à l'Ecole " que Durkheim fera son cours privé cette année, tu comprendras de quel intérêt a été pour moi cette excursion, si conforme à la méthode de Rauh, dans le domaine primaire. Mais je n'en finirais pas, si je voulais te mettre au courant de toutes les réflexions qu'a soulevées en moi cette " expérience ". L'an prochain, j'expiorerai l'Ecole primaire supérieure (candidat aux écoles normales d'instituteurs). Tiens, vois-tu, si je suis content d'être à Normale, c'est que mon " titre " me facilite ces petites promenades pédagogiques.
Si je te dis enfin que Delbos nous parlera de Leibnitz, et Levy-Bruhl de Berkeley, j'aurai vidé tout mon sac de renseignements.
Mais j'y pense : tous ces renseignements, tu les as déjà sans doute. Je les tiens de Brunschwieg, mais ils sont aussi dans la Revue de métaphysique^ que je viens de recevoir : tu y trouveras, de notre ami Mamelet, une intelligente étude sur le livre d'un M. Chide, philosophe anti-intellectualiste ; ce livre est intitulé " L'idée de rythme "
Je t'ai parlé sans ordre et sans apprêt : tu noteras peut-être dans ma lettre, je ne sais quelle trépidation, quelle fièvre de travaux et de plaisirs intellectuels: c'est qu'après trois mois d'un sommeil de marmotte et d'une quiétude presque animale, le Sorbonnard que je suis se réveille et crie famine. — Mais encore huit jours de repos : c'est ce qui t'expliquera le décousu et la rapidité de cette lettre qui touche à tout sans s'arrêter à rien. N'allais-je pas oublier de te dire quel plaisir ta lettre m'a fait, et comme j'en ai senti l'intérêt } ta lettre est bien écrite, avec une fermeté sérieuse, un accent "grave" qui m'ont beaucoup frappé. Quand je ne pensais qu'à bien manger, et beaucoup dormir, ta lettre est venue, qui m'a rappelé que même au mois d'octobre, il devrait y avoir temps pour la réflexion et l'étude.
Encore merci, et crois-moi ton sincère ami.
Novembre 1906
Mon cher ami,
Des soins divers m'ont empêché de t'écrire ; non que j'aie été en Alsace : c'est à Pâques que je ferai ce voyage. La saison sera plus propice, et je le ferai plus à l'aise, parce que les mille soucis que donne la perspective d'une entrée dans un milieu nouveau ne me gêneront pas. 11 a fallu me préoccuper de meubler ma chambre, de m'organiser un service à café, de me monter une bibliothèque de cigarettes ; joins d'autres soins plus sérieux : le choix d'un mémoire de licence, l'organisation de mon travail. Je crois que je traiterai cette année de l'Esthétique de Schelling. Je vais être astreint à un labeur continu : toutes les conférences de l'Ecole sont suivies de discussions, et il faut préparer ces discussions. De plus, nous devons toujours être à la disposition des professeurs de la Sorbonne pour toute conférence qu'il leur plaira de nous imposer : et ils ne se gênent pas pour se décharger sur nous du soin de faire les expositions ennuyeuses et difficiles. Enfin, on me demandera de faire des conférences à la Fondation Ernest-
Renan, et je crains de ne pouvoir m'y dérober, quoique l'idée de parler devant les bourgeois de Clignancourt ou les " penseurs " de Montparnasse n'ait en soi rien d'attrayant. Au moins ces divers exercices me tiendront-ils en haleine, et m'apprendront-ils à connaître le " public ", à parler devant le "public", c'est-à-dire devant une foule composée, non pas d'amis favorables et plus ou moins cultivés, mais d'auditeurs indifférents et plus ou moins incultes.
Je n'aurai guère de temps, cette année, pour la flânerie : j'en trouverai certainement, pourtant, pour t'aller voir à plusieurs reprises^ à Beauvais.
Je rentre après-demain, et je suis assez curieux de savoir si, dans ce nouveau milieu, dans cette célèbre Ecole, je trouverai du plaisir. Je l'espère : on dit que l'heure du café et des cigarettes est aussi l'heure des agréables entretiens. Je suis assez porté à le croire ; mais je me demande si les entretiens de l'Ecole Normale vaudront pour moi les conversations de Janson, si efficaces et si douces.
Je suis bien heureux de ce que tu m'annonces du service militaire : j'avais tenté cette année de partir ; mais en vain. 11 s'en faut de trois mois que j'aie l'âge légal. C'est un fait exprès ; et pourtant, j'avais grande envie de partir au service. Une année de pleine vie physique, et toute suspendue au désir de bien marcher, de bien manger, de bien dormir, voilà ce qu'il me faut ; et je suis fort aise
que tu le penses de ton côté. C'est de bon augure pour moi : et je m'en réjouis fort. Je sais bien que tu es de beaucoup plus adroit, plus souple et plus fort que moi. iVIais, il n'importe : je crois que tu n'as pas beaucoup plus de dispositions que moi pour le service militaire. J'y apporterai, avec beaucoup d'inexpérience et beaucoup de maladresse, une grande bonne volonté. Pendant toute une année, courir, marcher, porter des fardeaux, rire avec les simples^ oh ! la bonne expérience, et qu'elle me sera salutaire ! Si malgré la raideur de ton caractère, tu supportes avec tant de gaillardise les mille petits désagréments du service militaire, et si tu jouis des sérieux avantages qu'il t'apporte, j'ai bon espoir de pouvoir suivre ton exemple, et je suis très content de la leçon que tu me donnes.
Et puis, le service militaire, c'est du nouveau. Et je suis si las de mes molles rêveries, de mes élans passagers, qui montent et retombent comme des jets d'eau ! Vanité de l'intellectualisme ! Peur de la vie, dégoût de soi, mépris de tout, vieux sentiments tant décrits, qui vous connaît mieux que moi ! Peiner pour mettre en ordre des idées douteuses, le sale labeur, et qu'il est dégradant ! Et dire qu'autour de ma bibliothèque, il y a toute la vie : il y a le tennis, l'automobile et le cheval ; il y a l'industrie, le commerce, le barreau même, toutes les activités utiles et réglées.
Et moi, je pense sur tout sans rien connaître à rien : je vis dans un extrême dérèglement d'esprit:
ma pensée s'emporte vers de chimériques perfections, ou s'enivre d'inutiles rêveries ; — je t'ai déjà dit tout cela et tu as reproché à mes lettres de n'être pas convaincantes. Qui mieux que moi éprouve la justesse de tes reproches ! Je sais bien que tout ce que je me dis là, tout ce que je te dis là, ce sont paroles vaines, et qui n'auront pas plus d'action sur la conduite de ma vie que sur la conduite de ta vie. Je suis comme un prisonnier qui sait que, hors de sa prison, il y a toute la lumière et toute la joie, et qui n'a pas la clef de sa prison. Et tiens, en t'écrivant cette lettre, je me demande si je suis même sincère, et si toutes ces plaintes ne sont pas pour moi un prétexte à assembler des phrases. Car c'est encore là un des charmes qui me tiennent captif; je me prends à la magie des mots, comme autrefois, comme au lycée, où j'accouplais, dans mes conférences, des synonymes pour la joie d'entendre sonner mes phrases ! Encore si de tous ces malaises je pouvais tirer quelque chose de solide ; si un livre sortait de cette maladie : j'aurais l'illusion d'agir, tout au moins la certitude de réaliser. Mais point : composer un livre, arranger un roman, quelle fatigue! Je suis un jouisseur, et je n'ai pas de volonté, et je n'ai pas de caractère, et je ne connais pas ni ne veux connaître l'effort. Oui, c'est en causeries éphémères, en méditations sans résultats que je me dissipe. Rien autour de quoi je me concentre : pas de point fixe : nul noyau solide. Et je n'ai même
pas, comme René, comme Werther, comme Prévost-Paradol, le don de jouir de cette stérilité, et de m'ep.lvrer de ma souffrance. Je me moque de moi-même : je me juge un romantique, c'est-àdire un sot, quand je. pousse l'exaltation lyrique jusqu'à me glorifier de mon intellectualisme. 11 faut que tout cela cesse, il faut que je me décide à me ranger. Il faut que je m'astreigne à un travail, à un effort, à une tâche : tâche sociale ou intellectuelle, politique ou littéraire, il n'importe, mais tâche impérieuse et réglée qui ordonne mon activité et la discipline. Et je ne veux écouter qu'aux heures de loisir que me laissera cette tâche la musique indéfinie et douloureuse qui chante au plus profond de moi.
Voilà de bonnes résolutions : les tiendrai-je ? Je le veux : il faut que tu m'y encourages.
Pardonne-moi ce monotone bavardage qui s'étale au long de toutes les lettres que je t'envoie. Tues mon plus intime confident : il faut que je te le répète. Et j'aurai besoin de venir te voir quelquefois à Beauvais, pour qu'à ton contact s'apaise le tumulte de mon esprit.
Je ne veux pas me faire plus malheureux que je suis : dans mon désarroi intellectuel, j'ai la chance du moins et le privilège d'aimer la vie pour quelques-unes des joies matérielles qu'elle nous donne ; j'aime les nourritures, les cigarettes, les vins ; j'aime aussi la musique ; c'est une grande ressource. Et puis j'ai quelques amis — tu en es
le premier — qui me donnent quelques bonnes raisons de vivre. Enfin, j'ai le caractère insouciant, et ces abattements durent peu.
Ecris-moi, heureux soldat ; échangeons confidences pour confidences.
En relisant ma lettre, je crois m'apercevoir que je t'ai déjà dit plusieurs fois tout ce que je te dis ici ; peu importe n'est-ce pas ? Ce sont mes pensées de toujours.
.^UUIW'H.*
Paris, 45, tue d'Ulm Mercredi, Novembre 1906
Mon cher ami.
Pourquoi ne m'écris-tu pas ? Je suis sensible à tes conseils et je m'abstiendrai de faire des conférences à la Fondation Ernest-Renan ; mais je parlerai à l'Université de la rue MoufFetard ; d'abord, parce que je veux connaître ce milieu, et ensuite, parce que je crois que l'œuvre des Universités Populaires, mieux réglée et coordonnée, peut avoir beaucoup d'utilité. Je ne crois pas que M. Paul Bourget soit un bon maître de science sociale, et je ne fais pas de V Etape mon " bréviaire sociologique ". Si je ne vais pas à l'E. R., c'est que j'en désapprouve le plan et les visées. 11 est stupide de vouloir expliquer, à des ouvriers encore incultes, les délicatesses àH Andromaque ou les subtilités des préraphaéliens.
Un de mes amis. Le Verrier, un jeune agrégé de philosophie, ancien élève de Gerson, dont je t'ai parlé peut-être, voulut un jour expliquer Ibsen dans une Université populaire. Il expliqua à ces ignares la portée du chef-d'œuvre d'Ibsen,
Brandi. Cette pièce, extrêmement antireligieuse, hostile à tous les dogmes et à toutes les conventions vieillies, lui parut importante, et il se donna beaucoup de mal pour en expliquer le sens. Quand il eut fini, un ouvrier mécanicien se leva et dit : " Nous ne sommes pas venus ici pour qu'on nous parle du bon Dieu, de la Vierge et des Saints. " Cette anecdote que Le Verrier conte avec beaucoup de bonne grâce, me parait extrêmement instructive. Il ne faut pas, si l'on ne veut point s'exposer à de cruels mécomptes, initier les ouvriers des Batignolles ou les épiciers du Quatrième aux mystères de la pensée Scandinave. Mais que des hommes compétents viennent leur expliquer la nécessité de l'hygiène, la valeur sociale de l'admiration esthétique, les moyens pratiques surtout de mettre du confortable et de l'agrément dans leur vie ; qu'on éveille en eux ce que tu appelleras peut-être leurs mauvais instincts, mais ce que j'appelle, moi, leur légitime colère ; qu'on leur rende sensible l'oppression anonyme que fait peser sur eux le capital, et qu'on leur indique les moyens légaux et pacifiques de se soustraire à cette oppression et de poser les fondements d'une organisation économique plus juste, voilà qui est excellent, voilà ce qui m'apparaît comme un devoir social, comme une tâche impérieuse, obligatoire, à quoi je dois me vouer, à quoi tu dois te vouer, qui doit être l'œuvre et le souci de tout homme probe et intelligent, capable d'envisager la question
sociale d'un point de vue objectif. " Comment on peut municipaliser le service du lait. " — " La bourgeoisie, l'armée, et les essais d'organisation communiste en Suisse " — " La Coopération d'après Charles Gide ", — " la Solidarité d'après Léon Bourgeois ", — " Principes d'Hygiène ", — " Le Patriotisme et la Révolution Française ", — " Les Poëmes d'Emile Verhaeren " : voilà de beaux sujets de conférences pour les U, P. Je veux bien croire que, quand tu seras revenu du service, tu auras plus d'énergie et plus d'impartialité, que tu seras opéré de la cataracte, et que tu regarderas courageusement la réalité ; tu prendras conscience de la direction des forces sociales, et tu te voueras résolument à l'établissement de ce régime de justice économique, dont l'avènement est fatal et, d'ailleurs, tout à fait désirable. Je t'assure qu'il est impossible de ne pas accepter ce socialisme " minimum ", qui est pratique, utile, et fatal. — Réfléchis là-dessus ; inform.e-toi ; lis les statistiques ; consulte les livres de droit ; éclairetoi par tous les moyens ; conduis une enquête impartiale, et tu m'en diras les résultats ; tu me diras, si, au tond de ta conscience, tu ne trouves pas le sentiment que l'injustice économique où nous vivons est intolérable — et le désir de remédier, dans la mesure de tes forces, à cet état d'injustice. Tu as, comme dit Pellissier, une trop réelle probité intellectuelle pour ne pas ressentir ce malaise que je te signale, et pour ne pas vouloir
y mettre fin. Tes préjugés, tes habitudes, un égoïsme bien naturel, et qui nous est commun à tous, peuvent bien obscurcir en toi, pour un temps plus ou moins long, le sentiment de la justice ; tu peux en détourner les yeux ; n'empêche qu'il vit au fond de toi. En France, toutes les iniquités ont une fin : c'est la tradition française, la tradition des chevaliers et des révolutionnaires, de lutter contre les faux, les mensonges, les lâchetés, les indifférences, et d'assurer, en fin de compte, le triomphe de la justice sur toutes les violences et sur tous les sophismes. De récents événements en font foi.
Que je te voudrais plus libre d'esprit que tu n'es !
Il y a un ami de ton frère, un nommé Guerrier, qui vient d'entrer en rhétorique supérieure à Henri IV ; très philosophe, très musicien, très cultivé, il est néo-catholique, à la manière de l'abbé D. qu'il vénère, dreyfusard ardent, passionné anti-combiste, à la fois, et très épris des idées de justice sociale. 11 est venu me trouver, et sa conversation m'a fait un grand plaisir. Oh ! je t'en prie, ne t'isole pas de ton temps ; que je serai heureux quand tes yeux seront dessillés, quand nous serons d'accord sur tous les points, quand nous pourrons soutenir les mêmes opinions et avoir les mêmes haines ; quand nous serons délivrés, moi du dilettantisme oii je m'énerve, et toi, du conservatisme où tu t'enlises. — Tu es un
platonicien : tu voudrais voir descendre dans le réel la procession des Idées pures. — Quand connaîtras-tu la différence qu'il y a entre les idées de la raison et les principes de l'action ? Quand comprendras-tu vraiment^ quand sentiras-tu — car tu le sais déjà, mais d'une manière abstraite — que ridée doit s'ajuster au réel, en épouser la forme, et s'y adapter de manière à pouvoir servir à l'usage? " Je vous en conjure^ mes frères^ restez fidèles à la terre^ et ne croyez pas ceux qui vous parlent àH espoirs supra-terrestres ! Ce sont, qu'ils le sachent ou non, des empoisonneurs ; ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-mêmes, oui des contempteurs de la vie, de ceux dont la terre est fatiguée ! Qu'ils s'en aillent donc ! Mes frères, restez fidèles à la terre, avec toute la puissance de votre vertu ! Que votre amour qui donne et toute votre connaissance servent le sens de la terre ! Je vous en prie et je vous en conjure ; ne laissez pas votre vertu (courage, énergie, gemïïtJï) s'envoler des choses terrestres, et battre des ailes contre des murs éternels. Hélas, il y eut toujours tant de vertu égarée. Ramenez, comme moi, la vertu égarée sur la terre. Ainsi parlait Zarathoustra. " Quelle belle page que cette page de Nietzsche : médite-la bien. Accepte la vie ; accepte la terre. Sans doute, de cette idée, Nietzsche tire des conséquences que je réprouve ; il suit une logique abstraite, et n'en confronte pas les déductions avec le réel. Mais
qu'il a bien vu, et qu'il a bien exprimé la vérité centrale ! Nous faisons partie de l'Univers, et nous n'avons pas le droit de faire sécession, de nous retirer dms un moi qui n'est que le point d'intersection des grands courants sociaux qui s'entrecroisent ; l'Univers est en nous et nous en sommes. Acceptons-le joyeusement, courageusement : il faut aller où il va ; l'aider à y aller, ajouter à son expansion, à la fougue de son mouvement, à l'ampleur de son développement. Multiplions les énergies sociales par toutes nos énergies individuelles. " Mes frères, ne pas quitter la terre, ne pas tourner le dos à la terre, ne pas renier la terre, ne pas perdre le sens de la terre, rester fidèles à la terre. Ainsi parlait Zarathoustra!"
Je t'écris de l'Ecole Normale ; Lavisse nous a fait un fort bon discours, et nous a recommandé de nous intéresser à la réalité contemporaine, de vivre de la vie contemporaine. 11 a dit ces choses avec une force un peu âpre, très simplement, avec un rude accent picard. Maintenant, je suis à ma table : je prépare une leçon sur le " Cogito " de Descartes ; mais cette méditation me fatiguait ; alors j'ai regardé les feuilles tomber dans le vieux jardin janséniste, et j'ai commencé de penser à toi. J'ai grand désir de te revoir : aussi me suis-je mis à t'écrire. Tu me pardonneras ce verbiage : je m'aperçois que je ne t'ai rien dit de tout ce que je voulais te dire.
Ecris-moi : je te répondrai.
A LOUIS FOUASSIER
Septembre 1908.
La théorie syndicaliste implique que dans
chaque syndicat il y a une minorité de " meneurs conscients ", en tout petit nombre, qui mènent et travaillent la masse des inconscients. Leur but est double : 1° Il s'agit de mettre la force que cette masse représente au service d'un certain idéal que nous définirons tout à l'heure. 2° Il s'agit d'élever cette masse elle-même, ou du moins, à l'intérieur de cette masse, de discerner, pour les élever, les individus qui sont capables de l'être. Et cette éducation consiste à essayer de substituer, dans l'âme de chaque ouvrier, l'orgueil et le courage à l'humilité et à la résignation, de les habituer à ne pas attendre le relèvement de leur sort, l'ennoblissement de leur destinée de la charité des patrons, ni de la prévoyance de l'Etat, mais de leur opiniâtreté et de leur courage, de leur réforme intérieure. (Je vais y revenir.) — Il ne s'agit pas de se faire une conception idyllique du peuple. Ne pense pas à V " Exaltation ". Je désavoue la " bonté originelle ". D'ailleurs, en admettant que
ces meneurs se trompent et qu'ils soient trop optimistes, ces meneurs, eux, ont été et restent des ouvriers. Et c'est eux qui m'intéressent, et c'est eux que j'appelle le Peuple. Tu me diras qu'ils l'exploitent, au bout du compte, le peuple tout comme les autres. Ce n'est pas vrai. C'est une nouvelle notion du chef. Ils restent du peuple. Ils vivent de la vie du peuple. Peut-être déchoirontils, peut-être finiront-ils par s'embourgeoiser. Pour l'instant ils sont du peuple, et ils pensent ce que je viens de dire. Il y a la même différence entre eux et les députés socialistes bourgeois qu'entre les généraux de l'ancien Empire et les généraux de la Révolution. Tu me diras que les généraux de la Révolution sont devenus maréchaux d'Empire et que les meneurs ouvriers accepteront la pensée bourgeoise. D'abord ce n'est pas vrai de tous ces généraux : vois Hoche, Desaix, — Hoche surtout qui est une figure admirable. Et tu comprendras ce que je veux dire. Et d'ailleurs on peut déchoir et avoir été grand. Lannes est devenu le duc de Montebello, mais Lannes est grand. Et pense au lieutenant-colonel Picquart, si l'on admet qu'en effet le général Picquart n'en ait plus l'âme.
Ces meneurs ouvriers m'intéressent d'autant plus qu'ils sont plus jeunes. La vie, le travail, la misère useront beaucoup de ces meneurs. Mais au départ quel bel enthousiasme neuf 1 Quelle jeunesse, quelle certitude de ne jamais mourir !
— Tu me diras encore que ces gens-là sont peu
nombreux. Tant mieux. Je ne m'intéresse pas à la " vie unanime ", moi ; mais je sais qu'un homme, un seul homme peut créer un idéal auquel beaucoup d'hommes se sacrifient. Je sais que Napoléon avait donné des raisons de vivre et de mourir à des milliers de soldats. Je sais qu'il a déchaîné toutes les puissances d'enthousiasme de millions d'hommes. Je crois qu'il y a en France, et en France seulement, déjeunes ouvriers napoléoniens qui sauront créer quelque chose. Et ceuxlà, je les admire et je les aime passionnément, d'avance. Je suis en face d'eux dans la même disposition qu'Hugo en face de la légende napoléonienne. (Je ne fais pas de parallèle, bien entendu.) Mais je crois que si l'âme des autres " a chanté dans les clairons d'airain ", je crois que l'âme de ces gens-là, un jour, chantera dans le feu des usines.
Tu le vois : jusqu'à présent c'est un socialisme purement esthétique, je l'avoue, absolument amoral. De ce point de vue, il m'est absolument indifférent que l'effort de ces gens-là réussisse ou échoue. Même, s'il échoue, ce ntn sera que plus beau. Rien n'est beau, Barres l'a bien vu, comme un héroïsme qui avorte. Et de ce point de vue je peux me réjouir de l'avortement de cet effort, de cet héroïsme. Car un tel avortement introduira dans la vie quelque chose qui ne peut que réjouir tous ceux qui cherchent quelque chose à admirer: une nouvelle source de tragique, un tragique neuf.
Quoi de plus tragique, si ce jeune garçon dont je t'ai raconté l'histoire, et qui a refusé d'être instituteur, regrette son dévouement, son sacrifice, — si son héroïsme s'épuise, s'il cesse d'être un militant, s'il retombe à la résignation, à l'abrutissement, à l'alcool ! — Ainsi, que cet effort réussisse ou échoue, voilà un aliment pour l'art, voilà une source, une matière à enthousiasme, mieux encore à amitié. Oui, si je pouvais suivre avec amitié le développement et les efforts d'un jeune meneur, et tout ce combat pathétique, quel intérêt dans la vie ! Je tiendrais mon rossignol, moi.
Mais d'autre part — et voilà qui explique mon adhésion au socialisme unifié — je souhaite que cet effort réussisse. J'y vois le salut pour la vie, pour la sensibilité, pour l'art. J'attends d'une révolution qu'elle crée des valeurs nouvelles, du peuple (ainsi défini) qu'il crée un art nouveau; j'attends d'une révolution conçue, dirigée par le syndicat, un renouvellement de la vie, de la civilisation, aussi profond, aussi fécond — moins redoutable — que le renouvellement catholique. Et je suis non seulement le développement et la propagande syndicale avec l'intérêt passionné que j'ai dit, mais encore je souhaite de tout mon cœur son succès. Ainsi j'arrive à concilier l'art et la vie, mais à la condition que j'ai dite. Si la répartition nouvelle du travail que fera la cité socialiste n'avait pour effet que de diminuer un peu la misère matérielle des hommes, si elle n'introdui-
sait pas dans la vie, avec un peu plus de justice réelle, un idéalisme neuf, un renouvellement de la production, un rajeunissement de l'art, si elle ne propageait pas dans le cœur des hommes un enthousiasme aussi ardent que celui qui anima les chrétiens, les grenadiers de Napoléon et les révolutionnaires russes, je déplorerais la ruine de la civilisation bourgeoise, et je craindrais un retour
à la barbarie. C me dit : " 11 faut faire confiance
au Peuple. " Non. Je voudrais qu'il en fût ainsi ; mais quand je vois que ce qui prend sur le peuple, c'est l'antimilitarisme, c'est Hervé, alors j'ai peur, je m'épouvante — — Si le peuple ne s'anime plus pour des choses comme l'Affaire, pour la révolte polonaise, pour les souffrances alsaciennes, pour la révolution russe : s'il s'en tient à un marxisme stérile, à un vilain matérialisme, alors je le méprise et j'en ai peur. S'il n'agit que dans l'appétit, dans l'envie et dans la haine, s'il ne respecte pas cet ensemble de sentiments de vénération quon appelle la France^ et si pour défendre cet ensemble-là, pour défendre les conditions favorables au maintien de cette réalité-là (passe-moi ce charabia) — il n'est pas prêt à donner sa vie, si même il n'en a pas conscience, alors tout est fini. Et malheureusement — tu vois que je ne suis pas d'un optimisme béat — il est bien à craindre qu'il en soit ainsi. Et alors, l'effort du peuple avortera, parce que l'héroïsme vit dans le scrupule et le tremblement. La marque du héros c'est qu'il sait
qu'il y a des choses qu'il faut vénérer, des choses qui importent plus encore que le succès même de son entreprise. Il y a quelque chose de plus important encore que le succès de la classe ouvrière, c'est le maintien de la France. — Et c'est pourquoi je hais Hervé.
Et notre rôle, à nous bourgeois, qui ne verrons pas la terre promise, et qui ne pouvons pas nous associer activement à l'effort héroïque du peuple, qui ne pouvons pas redevenir peuple, puisqu'il y a si longtemps que nous avons cessé de l'être — mon devoir à moi, bourgeois juif (tu vois : je te dis tout), qui précisément parce que je suis probablement d'une hérédité française récente ai le sentiment plus vif de ces choses-là, ai pour ces choses-là un amour de parvenu, — notre devoir, c'est en aidant le peuple, c'est en faisant place nette à la civilisation qu'il construira, de lui signaler ce qui doit échapper à la destruction, les valeurs qui doivent être respectées. Tout ce qui fait que Barres est intraduisible^ voilà ce qui doit être maintenu. Relis la préface de V Appel au Soldat : " Gloire odorante et que rien ne soutiendra plus. " Eh bien, ces mœurs, ces délicatesses, ce n'est pas quelque chose qu'on puisse préserver si on supprime les conditions qui les favorisent, les solidités qui les soutiennent. Et ce qui les soutient, ce n'est pas, comme l'a cru Barrés, la terre et les morts. (La terre et les morts ce n'est pas une réalité, ce n'est rien qu'une création lyrique.) C'est
l'organisation nationale d'une part, et c'est d'autre part, la seule tradition qui ne puisse pas diviser les Français, la tradition révolutionnaire. Cela, je le sens, aurait besoin d'être précisé. Mais justement l'idée de patrie est quelque chose de mouvant, d'immatériel, quelque chose d'irréel et d'agissant pourtant, qu'on ne connaît que par ses manifestations : c'est-à-dire par l'art et par la politique ; — qu'on ne connaît aussi, et trop tard, qu'aux temps de crise. Il y a des expériences. Lis les correspondances des gens qui avaient vingt ans, au plus, en 1870. On voit qu'il y a là des douleurs réelles, un sentiment réel. Et relis Au service de V Allemagne^ qui tout de même est le plus beau livre de Barrés, je crois bien.
' Tu vois, je suis d'une logique parfaite, je trouve (je me fais des compliments). Je n'ai rien renié ; mais il me semble que je vois plus clair en moi. Comme Jaurès qui, inlassablement, et malgré que chaque jour les événements lui donnent un démenti, répète qu'on a eu tort de tuer au Maroc, d'aller au Maroc, — inlassablement il faut que nous, bourgeois désintéressés, " inutiles Cassandres ", nous répétions au peuple, dans la mesure de nos forces, sans espoir exagéré, simplement p'^rce qu'il faut dire la vérité et qu'il faut faire son devoir, que pour faire la cité socialiste, il ne faut pas commencer par tuer la France — parce que sans cela on n'aurait plus rien du tout, on s'épuiserait en luttes inutiles, et ce serait vraiment à croire à
la théorie du " Recommencement" que je crois si fausse. — Voilà pour l'action politique.
C'est tout ce qu'il y a de plus ingrat. Nous sommes des bourgeois-tampons^ comme dit Rauh. On nous coupera le cou. Mais j'aime Chénier et Saint-Just. Pas d'optimisme, mais de l'élan ; pas de duperie, mais du désintéressement : voilà la bonne formule. Nous ne pouvons pas agir dans le syndicat : il faut que le syndicat agisse lui-même. Mais nous pouvons sympathiser avec le syndicat. Nous ne pouvons pas grand'chose dans le parti socialiste : mais nous pouvons y être une voix, nous pouvons y être une petite voix. Soumettonsnous aux conditions de l'action :
Il faut se séparer^ pour penser^ de la foule Et s'y confondre pour agir,
dit Lamartine, mais il faut penser son action. Il faut répéter à tous ceux qu'on connaît, aux " camarades ", qu'il ne faut pas briser certaines choses. Et, comme dit Bergson, il faut vivre, mais être prudent parce que " la vie est souvent l'histoire d'un avortement ". Je n'ai pas " confiance dans le Peuple". Mais je cours le risque, je l'aime, et j'en ai peur.
Tu vois : voilà l'art et la vie qui se rejoignent, et c'est l'essentiel. La morale de Rauh nous enjoint de nous intéresser " à ce qui commence, aux efforts obscurs des militants épars ". Voilà pour la morale, pour la vie. Et quant à ce qui
touche la pensée, l'art, la méthode de Bergson nous ordonne de sympathiser avec le mouvement, avec la vie. Où vois-tu le mouvement et la vie, si ce n'est là ? Et je veux observer et m'instruire. Il faut avant tout, dit Bergson, " une longue camaraderie avec le réel ". Mais il faut aussi l'élan. Je réponds au moins de l'élan. Et je vais me mettre en contact avec le réel.
Et que vois-tu d'autre part qui soit aussi intéressant ? Dis-le moi. Mais dis donc. Nos réactions ? Ah, nous sommes bien fatigués, mon vieux. L'art de Barres est un art suprême. Au plein sens du mot. Fleur fragile et magnifique qui pousse " sur un sol nourri de désastres ". Et ce que tu appelles la fatigue de Barrés, moi je l'appelle son désir de tenir le rossignol. Et le rossignol lui échappe éternellement. Le dicton du père de Roemerspacher, c'est : " Avant de monter en barque, il faut savoir où est le poisson. " Avant de chasser le rossignol, il faut que l'oiseleur sache dans quelle forêt il se trouve. Barres est parti sans savoir. Et il n'a pas trouvé le rossignol. Mais il y en a un : c'est le mien. Je te le donne.
Non, i] n'a pas trouvé le rossignol. Et c'est ce qui fait le charme extrême de son œuvre. Il a cherché des solidités, et pour s'y appuyer, il n'a pu que projeter hors de lui ses rêves. Il a appuyé son âme sur son âme. Car la Lorraine, c'est encore son âme. Il a créé la Lorraine : ce n'est pas elle qui l'a créé. De là vient la beauté pathétique de Chant
de Confiance. Les mauvaises circonstances ne lui laissent l'appui d'aucune réalité ; et l'auteur de Leurs Figures pour s'y appuyer, a besoin, le beau réaliste, d'une réalité réelle. — 11 n'en a pas. Il en crée. C'est la Tour de Pise qui veut se redresser. C'est un beau jardin suspendu.
Il en crée. Mais je le vois qui veut s'appuyer à ses peupliers irréels, qui veut se baigner dans sa Moselle imaginaire. Qu'il prenne garde de s'y noyer 1 Et surtout qu'il n'y entraîne pas Philippe avec lui ! Le fait est qu'il s'y noie. Et c'est son excuse. La Lorraine peut bien lui donner une source de lyrisme ; c'est un " puits de rêverie ". Mais il lui demande " une règle de conduite, une politique ". Et alors il se crotte. Car une règle de conduite, il faut la demander à une réalité : la Lorraine \\ç.n est pas une, ne peut pas en être une. De là vient que ce beau lotharingisme conduit notre homme au nationalisme. Un arbre se juge à ses fruits. La Lorraine est un arbre mort. Ce n'est rien. Le socialisme français est une réalité.
En m'appuyant sur lui, s'il n'arrête pas, je suis sûr d'être du côté de toutes les causes généreuses. Barrés est du côté des ennemis de Zola. Il est du côté de la réaction, de la mort. Je l'excuse. Je le comprends maintenant. Je lui dirai ça ; j'irai le revoir.
Mais vraiment l'œuvre de Barrés est une œuvre suprême. Nous pouvons nous créer nous-mêmes. Mais nous ne pouvons pas nous créer un appui. Il faut nous appuyer à la réalité.
Viens avec moi, je t'assure. " Ce n'est pas un baume que je cherche, c'est le plus fort cordial. " Comme Barrés je suis las des " irritantes rêveries ". Mais je sais mieux que lui y échapper. Je sais ce qui est réel. Je sais où est le cordial. Regarde, écoute, lis : tu feras ce que je fais. Oh ! je ne plaisante plus. Je suis si sérieux, si tu savais ! Je crois que tu m'as jugé. Oh ! je ne veux bien être, je ne suis peut-être qu' " un feu de joie sur un carrefour ". Sur un carrefour, soit. Mais je veux choisir le carrefour le plus passant ! Que des gens y passent et se battent ! Que toutes les routes y aboutissent ! Mais surtout, je veux que de ce carrefour parte la route " qui va vers l'avenir ". " Un feu de joie sur un carrefour. " Je te remercie de cette définition. Tu vois comment je l'interprète.
Je te demande pardon de tout ce lyrisme. Si je me relisais, je ne t'enverrais pas ma lettre. Mais je ne me relirai pas. J'aime tant de dire toutes ces choses. — Remarque d'ailleurs que je ne suis pas du tout optimiste. C'est vrai que j'espère. Mais l'espérance n'est pas un sentiment facile. C'est une vertu. C'est même une vertu théologale.
Oui, l'essentiel est de brûler, et de se sentir brûler. Mais il ne faut pas tout de même brûler à vide. C'est là notre dissentiment. Il est passager, j'en suis sûr.