‹ Lettres à quelques amisChapitre 7 sur 8 · A JULIEN CAIN · texte numérisé non relu

A JULIEN CAIN

Durtol, 26 septembre 191 1.

Mon cher ami,

Pourquoi t'en voudrais-je de ne pas m'écrire plus souvent ? Est-ce qu'on peut s'écrire ? Je ne le crois pas. Je sais bien : il y a la correspondance de Voltaire, et celle de Napoléon (celle de Napoléon, l'as-tu parcourue ? elle est très belle). Mais c'étaient des hommes d'action. Ils vivaient dans des siècles où on avait beaucoup à faire. Mais les universitaires, les agrégés, les juifs, les philosophes, les musiciens, les malades n'ont pas de quoi s'écrire. Et il est à remarquer qu'au XVIP siècle, les intellectuels et les artistes n'écrivaient pas beaucoup. On a la correspondance de Voltaire ; on n'a pas celle de Boileau, celle de Racine, celle de Corneille — ni non plus celle de Montaigne. Cela posé, je suis obligé de t'avouer que, quoique je sois extrêmement honteux de ma maladie, qui est ridicule, longue, désolante, je vais beaucoup, beaucoup mieux. Il y a même des moments où je crois que je guérirai et où j'ai la faiblesse de m'en réjouir. Je dis bien la faiblesse ; car s'il faut se

soigner, se " ménager ", quand on est organisé pour la " dépense ", à quoi bon vivre ?

Enfin, il y a eu de bonnes années. Te rappellestu quand on se promenait autour de la Sorbonne et qu'on discutait sur la conscience de Péguy... Je voulais simplement t'écrire à Toulon, au moment où tu vas commencer, veinard, à enseigner l'histoire aux " jeunes hommes " comme dit Henri Massis — à une époque où il est si intéressant d'être à la fois professeur d'histoire, juif, et français. Et de plus, d'un roux vermeil qui plaît aux femmes.

A ANDRE SPIRE

Durtol^ le 2 octobre 1911,

Mon cher ami,

Je vous remercie de votre bonne lettre. Je n'y ai pas répondu plus tôt parce qu'il fait très froid et qu'étant toute la journée à l'air, j'ai les mains gourdes.

Enfin j'ai trouvé un coin chaud ! Cher ami, il n'est pas question de rompre ce long monologue. Une chose comme ça ne vaut que par l'élan d'un morceau vers le suivant. Et il faut débuter par là, parce que les vrais poëmes, les courts, les purs, on en fait six dans sa vie (Vigny), tandis que les grands projets, les " Weltanschauungen " les " Trilogies " les poëmes en trois chants c'est pour quand on a vingt ans. Et c'est indispensable. Et il faut ressusciter les poëmes intellectuels.

Pour l'abstrait de l'expression, ça c'est très vrai, mais vous ne pouvez vraiment pas juger ce fragment ; il est ridiculement découpé. Et j'ai eu tort de laisser publier ça. Il faudra que nous revoyions tout ça ensemble.

Je vais beaucoup mieux, et j'ai bonne mine. J'engraisse.

Je n'ai presque plus de signes d'auscultation. J'ai envie de vous revoir.

A JEAN SCHLUMBERGER

Durtol, 1 7 octobre 1911,

Mon cher Jean,

Voici des notes. Prenez-les si le cœur vous en dit. Deux autres plus objectives viendront après, sur le XVIIP Siècle de Brunetière et rHistoire de la littérature judéo-allemande de Pinès (très intéressant).

La Danse devant V Arche (N.R.F.) est très goûtée de la jeune génération. A un long silence succèdent des lettres très aimables. J'en suis heureux. Mais rien ne peut fléchir le cœur, fixer l'attention d'A-F. Paris-Journal se tait, se réserve. C'est déchirant !

J'ai pour Tristan Bernard une admiration croissante. Je voudrais bien lire le Petit Café. Je suis content qu'après V Armée dam la Ville ait paru CQttç. Mort de quelqu'un qu'on peut, je crois, dire admirable.

Je vais beaucoup mieux et suis un garçon plein d'idées. Mais j'ai une peur affreuse de devenir un polygraphe ; à moins de disperser mon esprit, que faire ? je n'ai rien à voir ici que la plus dé-

goûtante humanité dont je ne suis, je l'espère, qu'un membre tout à fait provisoire. L'unanimité tuberculeuse est quelque chose qui n'exalte pas du tout. Un très intelligent lieutenant, retour du Tchad, que j'aimais beaucoup, vient de partir. Je suis très seul et l'automne — c'est vrai que c'est une saison très belle — ne parvient pas à me consoler.

Et que c'est long, mon Dieu i

Je sais pourquoi j'ai peur de me disperser. C'est parce que je ne vois jamais les choses que comme des problèmes intellectuels.

Jamais je n'ai vu (et je ne suis pas bien sûr de vouloir jamais connaître) ce que c'est qu'un problème moral. Alors, bien entendu, ça va beaucoup plus vite, et on peut courir beaucoup de lièvres à la fois. Trop de lièvres.

Je crois que je vais quitter ce séjour. Je suis triste, mais sage et confiant, car je fais des progrès réels.

A ANDRE SPIRE

Durtol^ octobre 1 9 1 1

Mon Cher Ami.

Maman ;irrive ce soir ; on parlera de la rue de la Ferme. Vous êtes bien gentil. Je ne rêve plus que cela : rentrer à Paris, pour guérir ou claquer. Ne le dites pas ; j'ai beau sentir, voir, constater que je vais mieux, je suis abominablement triste au fond, honteux de cette ignoble maladie, de ces années dégoûtantes, de ce vilain public de sanatorium. Mais ne le dites à personne; il faut, je me dois de garder espoir, de continuer à crâner...

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