BIBLIOTHECA J
accueil. Qu'on insiste autant que Ton voudra sur l'intériorité de notre action à l'expérience, sur l'erreur que l'on commet quand on pose non seulement la pensée en général, mais la pensée individuelle en action, comme quelque chose d'extérieur à la réalité, considérée comme donnée une fois pour toutes, et qui a à se modeler sur elle, il n'en est pas moins vrai qu'en fin de compte il y a du donné^ du passé et que le monde a un sens; qu'on ne collabore qu'en continuant, qu'en s'adaptant ; qu'on invente bien la vérité, sans doute, mais qu'en un autre sens on la découvre. Et je crois bien qu'il y a sur ce point quelque équivoque jusque dans la préface de Bergson pourtant si nette, si claire, si solide. Pardonnezmoi la superficielle rapidité de ces réflexions.
J'ai lu Tess cfUrberville : j'ai été un peu déçu. Le second volume, le dénouement, me paraît un peu bête : Tess n'est pas assez mystérieuse, elle est trop naturelle pour tuer son homme à la fin. Enfin il y a un trou entre la Tess du premier volume (charmant : le séjour de Tess à la ferme est d'une bien saine poésie, et nous n'avons rien à opposer à ce poème mystique que le pauvre et terne André Theuriet. Si cependant, il y a Francis James. Je pense que vous n'êtes pas particulièrement séduit par les paysanneries de Georges Sand)
Autres lectures : un livre splendide de Dosto-
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ievski, et sinon le plus riche, du moins le plus rapide, et un des plus saisissants : L'Eternel Mari. J'ai abandonné U Idiot que j'avais repris, parce que c'est trop impressionnant. Relu la Sonate à Kreutzer ; c'est bien beau, et beaucoup moins faux, c'est-à-dire moins évangélique que je n'avais cru d'abord. Lisez dans les deux derniers numéros de la Nouvelle Reloue Française les Petits Dialogues GrassoiSj par Francis de Miomandre. C'est d'abord amusant et finalement admirable (oui, je dis bien) ; il y a l'histoire d'un curé persécuté par ses ouailles qui est passionnante. Lisez aussi, si vous avez lu le livre d'Agathon (superficiel, agaçant, injuste et qui fait qu'on se dit : tout de même, Durkheim est un homme, et Lanson travaille rudement bien) lisez dans cette même Nouvelle Re^ue Française un article d'Albert Thibaudet sur ce sujet, qui est remarquable. Avezvous un avis sur cette question } Je crois, pour ma part, la nouvelle Sorbonne très supérieure à l'ancienne et n'y ai souiîert d'aucune tyrannie. Je trouve seulement qu'il y a trop de professeurs, trop d'étrangers et surtout trop de femmes. Je crois indispensable la création d'une Faculté pour les femmes, avec des professeurs féminins (ou masculins à la rigueur). Mais c'est là une impression purement nerveuse, et qui ne touche pas au fond des choses. Si, Dieu merci, j'estime que la vie intellectuelle de la Sorbonne n'a jamais été aussi intense qu'aujourd'hui, je crois que son
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" pouvoir temporel ", comme parle Péguy, est très excessif : qu'elle exerce sur l'enseignement secondaire (surtout la sociologie) une influence déplorable. Mais c'est une autre question, et qu'il faut traiter à loisir. Quant à lui reprocher de nous dispenser, au lieu d'une " culture générale " à la P., à la Caro, à la Saint Marc Girardin, à la C, un enseignement solide et précis, c'est absurde. Dans l'article de Thibaudet que je vous signalais, il y a cette anecdote amusante. Il paraît que Vallès a fait un portrait impayable de son professeur à Charlemagne, un pitoyable cuistre qui se promenait dans la classe en lisant Iphigénie de Racine, et en hurlant entre chaque scène : " A genoux, messieurs, devant le divin Racine ! ".Un jour, un nouveau s'agenouilla. Voilà l'ancienne culture, " l'esprit de finesse " (rien que ce mot vous donne envie de ne plus jamais lire qu'Euclide). Voilà ce qui, Dieu merci, est aboli à jamais.
A GABRIEL MARCEL
Durtol^ juin 191 1,
Mon cher ami,
Je suis de plus en plus préoccupé par la question de savoir quels sont les rapports de la vie et de la pensée. Je n'ai aucune facilité pour développer des réflexions philosophiques. Cela me fatigue beaucoup, et il vaut mieux que je m'en abstienne. Mais voici, je crois, la grande antinomie philosophique et qui rend le problème de Dieu insoluble. La pensée est toute puissante dans sa sphère et la vie ne l'est pas. Dieu se limite en se réalisant, mais en se limitant il abdique ce par quoi il est Dieu, c'est-à-dire toute sa puissance qui n'est qu'un attribut de la pensée, de la pensée en général. Eclairez-moi.
J'ai relu l'admirable Lys dans la Vallée^ lu les amusants mémoires de la comtesse de Boiene.
Vous allez bientôt recevoir La Danse devant r Arche presque intégrale. Qu'y a-t-il de philosophique à lire }
Je n'ai pu venir à bout des mémoires de
Madame de Rémusat : je ne lirai plus jamais de mémoires, cela m'éreinte. Au fond, j'ai l'impression d'avoir tout lu. C'est très pénible. Je vais lire les Pères de V Eglise pour trouver du neuf. Je vous serre la main.
Lu aussi le Journal des Concourt. C'est plein d'intérêt. Mais quel vilain esprit et quel affreux langage...
A JEAN SCHLUMBERGER
Durtol^ le 19 juillet 191 1,
Mon cher Jean,
Voici sinon pour la revue (c'est en tout cas bien tard), du moins pour votre gouverne, quelques observations sur la traduction de d'Ablancourt que Claudel a transcrite dans le dernier numéro, (i)
Qu'à l'école de la version latine se soient formés tous les grands écrivains du passé, c'est ce que M. Claudel a bien raison de soutenir ; à nous d'ajouter que son exemple prouve qu'à cette école se forment aussi les grands écrivains du présent et de faire valoir cet argument en faveur des études latines, si vraiment elles sont menacées. Que la page d'Ablancourt qu'on a pour nous transcrite ait une belle allure et sonne bien à l'oreille, c'est ce qui apparait à qui la lit, et il faut encore remercier M. Claudel de l'avoir mise au jour. Qu'enfin une bonne traduction, pour être exacte, doive surtout ne pas être servile, mais
(i) Il s'agit d'un passage de Tacite, traduit par Nicolas d'Ablancourt, que M. Paul Claudel avait transcrit pour la Nouvelle Re-vue Française et accompagné d'un commentaire (ler juillet 1911).
" tenir compte des valeurs ", être en un mot une véritable transsubstantiation, c'est ce qui est bien sûr encore, et c'est pourquoi la traduction est un art difficile. Mais qu'indépendamment de sa propre excellence, la bonne page française de Nicolas d'Ablancourt ait aussi le mérite d'être une bonne traduction de Tacite, — j'entends selon le canon même de la traduction que M, Claudel nous propose, — c'est ce que je me permets de contester.
Trop heureux de pouvoir alléguer, pour excuser ma hardiesse, qu'en 1902, la dernière année du Concours Général, j'ai obtenu le second accessit de version latine.
" 11 est certain, dit M. Claudel, que d'Ablancourt ne pouvait lutter de vertu et de concision avec Tacite ". Oui, mais du moins il pouvait y tâcher. Il ne semble pas l'avoir fait.
Atrox proeliis^ discors seditionibuSy ipsa etiam pace saeviim paraît à M, Claudel mériter la censure de Pascal " Trop de deux mots forts ". Bien ; mais le devoir du traducteur est de faire apparaître dans sa traduction ce défaut du texte, et M. Claudel a tort de louer d'Ablancourt justement pour l'avoir fait disparaître. Si je trouve Sénèque trop subtil, j'ai bien le droit de le dire, mais non pas celui, quand je prétends le traduire, de lui ôter sa subtilité. On ne peut à la fois corriger et traduire, tenir compte des valeurs du texte et les établir selon son goût.
Mais revenons : Opus adgredior opimum casibus, atrox proeliis^ discors seditionihus^ ipsa etiam pace saevum.
" J'entreprends un ouvrage plein de grands événements, de guerres, de divisions, de cruautés, même dans la paix ", écrit d'Ablancourt. M. Claudel veut que le support " plein de " soit fort bien trouvé. J'ai dit qu'ainsi d'Ablancourt supprime beaucoup de mots forts. Passons néanmoins. En tout cas casibus est fort mal traduit. Ce mot ne signifie pas du tout " grands événements " mais quelque chose comme " vicissitudes ". Enfin je crois que M. Paul Claudel lit la prose de d'Ablancourt comme on doit lire un verset de V Arbre ^ quand pour excuser le traducteur d'avoir affaibli la vigueur du texte, il lui fait un mérite " d'avoir mis en lumière le mot guerre^ âpre et sonore et le mot divisions^ lo^^g comme une opération politique. " Le mot " guerre " n'a pas l'âpre éclat à' atrox proelîis ; le mot "divisions" n'est pas plus long que le mot " séditions ", et il est plus court que le mot seditionibus. Enfin, d'Ablancourt, je pense, serait fort étonné des intentions qu'on lui prête.
Mais continuons la lecture du texte. Ipsa etiam pace est très insuffisamment traduit par " même dans la paix " ; il faudrait au moins " et jusque dans la paix même " — et l'on ne peut accorder à M. Claudel que " cruautés " soit plus fort que saevum. Après saevum^W y a un point. Puis Tacite
ouvre une phrase magnifique : Quatuor principes ferro interempti^ etc. Or au lieu de traduire simplement par " Quatre empereurs assassinés " (ce mot " assassinés " n'est-il pas beau, ne traduit-il pas exactement et brièvement/^rro interemptiï)^ d'Ablancourt traduit bien lourdement, bien platement: " On y voit quatre empereurs mourir de mort violente ". Le " mourir de mort violente " est faible ; quant au " on y voit " qui ouvre la phrase, il est tout à fait impardonnable et change complètement l'allure de la période. Un peu plus bas, turhatum Illyricum est traduit par " l'illyrie en désordre ". Pourquoi ne pas dire " l'illyrie bouleversée " .^ GalUae nutantes est fort bien traduit par " les Gaules chancelantes ". Mais rendre perdomita Britannia et statim missa par '' l'Angleterre conquise et perdue ", c'est très mal, car on n'a pas ainsi le sens exact de perdomita^ et on supprime tout à fait gratuitement le statim. Enfin, qu'on prenne le texte à partir de nobilitas et qu'on le compare à la traduction. On pourra bien louer dans la traduction quelques expressions heureuses, mais on sera forcé d'y relever beaucoup de fauxsens, des négligences, des trahisons. Exemple : Omissi gestique honores est traduit fort simplement par " honneurs ".
On ne saurait donc souscrire à l'admiration de M. Claudel pour la traduction de Perrot. Que la traduction soit une transsubstantiation, rien de mieux ; mais, qu'au moins, dans la traduction,
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passe toute la substance du texte traduit. Car, si le texte latin perd toute sa vigueur en route, quelle que soit la valeur intrinsèque de la page française où il aboutit, et l'ingéniosité du lecteur qui la lit et la commente, on peut dire que la traduction est mauvaise ; et si " transsubstantiation " il y a, devant ce mystère-là, au moins, je refuse de m'incliner.
A vrai dire d'ailleurs, un seul homme était capable de bien traduire Tacite ; c'était notre Montesquieu. J'y joindrais Michelet, s'il eut été plus mâle, et Hugo qui possédait tout de Tacite ; mais pour le bien traduire, ce grand Hugo n'était pas assez consciencieux. Remercions pourtant bien fort M. Claudel qui nous rappelle que le meilleur moyen de parer à la crise du latin, ce n'est pas que se mettent à l'apprendre ceux qui n'ont pas envie de l'étudier, mais que continuent à le lire ceux qui y ont été nourris et qui sont capables de profiter de cette forte nourriture.
Je vais de mieux en mieux.
A JEAN SCHLUMBERGER
Dur toi
Mon cher ami
Vous l'avouerais-je ? \'ous avez eu tort de me parler de mes vers avant d'avoir l'avis de Gide et de Ghéon. Je vais de mieux en mieux, vraiment. S. se réjouit de mes progrès rapides et moi je me félicite de ses soins. J'oublie tout du monde et de ses pompes ; j'en avais tout oublié ! Je cherchais Dieu, mais sans fièvre, à mes moments perdus, et par conséquent sans avoir grand'chance de le rencontrer. Et maintenant, depuis trois jours, je m'étonne de n'avoir pas la fièvre. Je vis dans la crainte de Gide, dans la terreur de Ghéon : enfin dans l'attente, état funeste aux malades. Je supporterai courageusement un refus, mais je ne peux plus supporter l'incertitude. Je vous en prie, fixez-moi : que de nouveau " mon âme calme se balance " comme dans le beau poëme de Gide.
Le parc est admirable en ce moment, et les allées s'ouvrent sur une terrasse d'où l'on a sur Clermont la vue la plus saisissante.
Si je n'étais pas malade, peut-être je saurais
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vous dire combien la noire cathédrale est belle. Mais vous, dites-moi ce que vous faites, si vous avez entendu la Péri de mon cher Dukas.
Madame.... s'est fait arracher six dents ; Madame. . . (de Nice) fait des acrostiches et, comme le bruit s'est répandu que j'étais professeur, on me les soumet ; Monsieur ... (de Bordeaux) fait des calembours. Mais le plus grave, c'est que Madame de ..,, fort vieille dame, crache partout.