RUE GARANCIÈRE
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PubUsbed 19 April 1907.
En publiant naguère les Mémoires du comte Valentin Esterhazy, j'ai dû faire remarquer que quelque attachants qu'ils fussent, les lettres qu'il écrivit à sa femme pendant les vingt années que dura leur union — de 1784, date de leur mariage, à 1805, date de sa mort — ne Tétaient pas moins et qu'elles permettaient, mieux peut-être que ses Mémoires, de reconstituer son existence dont il semble parfois dissimuler les incidents les plus émouvants.
u Pendant cette période, disais-je, Esterhazy a dû souvent se séparer de sa femme : avant la Révolution, pour ses tournées d'inspection militaire, pour les sessions du Conseil supérieur de la guerre dont il était membre, pour ses séjours à la cour, Versailles, Fontainebleau, Compiègne, où les fréquentes grossesses de Mme Esterhazy ne lui permettent pas de le suivre ; sous la Révolution, pour ses courses en
Allemagne, pour ses voyages à Coblentz, pour sa mission en Russie où elle vint le rejoindre, pour ses longues visites à Timpératrice Catherine qui les trouvait toujours trop brèves et se plaisait à le retenir. Au cours de ces absences, il n'a jamais cessé d'écrire à sa femme tous les jours, ou, quand il se fut expatrié, en toutes les occasions où il était assuré de lui faire parvenir ses lettrées. »
Lorsque j'écrivais ces lignes, j'avais cette volumineuse correspondance sous les yeux; je venais de la lire, un peu hâtivement d'ailleurs, à l'effet d'en extraire les quelques rares fragments que j'en ai donnés dans l'Introduction aux Mémoires. A leur apparition, beaucoup de lecteurs ont vu, dans mon langage, un engagement de pubUer ces lettres ou, tout au moins, celles qui pouvaient présenter, soit au point de vue des mœui's, soit au point de vue des événements, un intérêt historique. Leurs sollicitations ne m'ont pas permis de douter de leur désir et c'est pour y répondre comme pour me donner à moi-même la satisfaction de faire mieux connaiti^e, par la divulgation de ses lettres, le brillant ami de Marie-Antoinette, que je me suis décidé à en publier aujourd'hui un certain nombre.
Il y en avait trop pour que j'aie pu songer à les publier toutes. D'autre part, parmi celles sur les-
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quelles mon choix s'est arrêté, les choses intimes et personnelles, sans intérêt pour le lecteur, tiennent parfois tant de place que j'ai dû pratiquer, dans quelques-unes d'entre elles, des suppressions nécessaires sans, d'ailleurs, faire subir la moindre retouche à ce que j'en ai maintenu. Mais, même après ce travail d'élagage, la matière restait trop abondante pour tenir en un volume. J'ai été amené ainsi à diviser cette correspondance en deux séries. La première comprend les lettres écrites de 1784 au mois de mars 1792; elle fait l'objet de la présente publication. La seconde va du second trimestre de 1792 à 1804 ; mais, elle ne sera publiée que dans quelques mois, et c'est de la première seulement que je dois entretenir, à cette heure, mes lecteurs.
Au moment où elle commence, le comte Valentin Esterhazy, maréchal de camp, Cordon bleu et gouverneur de Rocroy, que les deux premières lettres nous laissent voir à la cour, dont il est le famiUer, vient de partir en tournée d'inspection: Marié depuis quelques mois à Mlle Fanny d'Hallweill, fille, unique du comte d'Hallweill, heutenant général des armées du Roi, il a dû se séparer de sa jeune femme dont il pourrait être le père, puisqu'il a vingt-cinq ans déplus qu'elle, et de qui il estéperdument épris. Les lettres qu'il lui écrit tantôt à Paris,
rue Michel le Comte au Marais, tantôt à la cam pagne, — les Troux en Picardie et la Celle--Saint-Cyr en Bourgogne, deux terres appartenant à ses beauxparents — en même temps qu'elles témoignent de rhabitude qu'il a déjà prise de lui raconter tout ce qu'il fait, lui expriment incessamment son amour, sa sollicitude, son dévouement sous les formes les plus passionnées; par l'âge, il est plus que quadragénaire; par le cœur, il a vingt ans et c'est en amant de vingt ans qu'il parle.
Tel d'ailleurs, sera jusqu'à la fin, le caractère de sa correspondance. Les déclarations enflammées s'y mêlent au récit des actes de sa profession ; les potins de la cour et de la ville, au compte rendu des événements, aux appréciations qu'ils lui inspirent. Pendant les années 1784, 1785 et 1786, il écrit tour à tour de Rocroy, siège de son commandement, de Versailles où l'a mandé la Reine, de Compiègne et de Rambouillet où il chasse avec le Roi, de Chantilly où le prince de Condé l'a invité aux fêtes qu'il y donne, de l'une des villes où il inspecte des régiments, ou encore de quelqu'un des châteaux où il est reçu en ami, avec les égards que méritent son nom, son grade, sa situation dans le monde, la faveur dont il jouit à Versailles. En 1786, il va voir sa mère et sa sœur, au Vigan, son pays natal, et nous
devons à ce voyage une description de la vie de province, dont Balzac eût été ravi et qui lui eût peutêtre permis d'ajouter quelques pages à son délicieux roman : Le Cabinet des Antiques.
A ces étapes de ses courses, tout est pour Esterhazy matière à observations judicieuses, à réflexions révélatrices de sa droiture native, au milieu desquelles se glisse toujours quelque tendre aveu pour réponse qu'il chérit; et ces lettres qui nous rappellent tant de choses contemporaines, peu ou mal connues, sont aussi de jolies lettres d'amour, ce qui n'est pas pour en altérer le charme. Elles ne sont pas moins remarquables par le tableau qu'elles retracent de certains événements, tels, par exemple, que la mort du duc de Choiseul, dont nous devons à Esterhazy un piquant et émouvant récit, dans lequel on voit la vénalité et l'ignorance des médecins, hâter la fin de l'auguste malade et la vivacité des douloureux regrets qu'excite son trépas.
A la fin de 1786, la correspondance s'interrompt pour ne reprendre qu'en 1791, après un court arrêt à l'année 1790. Cette lacune est profondément regrettable, surtout en ce qui touche les débuts de la Révolution. Le peu qu'Esterhazy nous en raconte dans ses Mémoires^ autorise à supposer que son rôle fut plus considérable qu'il ne le dit et que si, comme
on doit le croire, il a détruit ses lettres de cette époque, c'est parce qu'elles racontaient des faits qu'il a préféré laisser dans le mystère et l'oubli. Il y a lieu de ranger dans ce nombre ses relations avec le comte de Fersen. Il parle à peine de lui, encore qu'ils aient été étroitement liés et il ne le désigne que sous un nom d'emprunt.
Mais, à partir de 1791, de Coblentz où le comte d'Artois l'a mandé, il est moins discret, moins mystérieux. A la faveur du chiffre qu'il emploie pour correspondre avec sa femme et dont nous possédons la clé, il se livre librement aux réflexions que lui suggèrent les intrigues qui se déroulent dans la société des émigrés. Il la voit de près puisqu'il y vit et nous lui devons d'autant mieux de la connaître qu'il est l'homme de confiance des princes, qu'il accompagne à Pilnitz le comte d'Artois et qu'il est à Bruxelles avec lui au moment de la triste aventure de Varennes. Cette partie de la correspondance est, au plus haut degré, révélatrice et suggestive.
Il en est de même de celle qui suit et qui embrasse les derniers mois de 1791 et les premiers de 1792, durant lesquels, envoyé par les princes en Russie, Esterbazy commença à vivre à la cour de l'impératrice Catherine, où il allait demeurer jusqu'à la mort de cette souveraine. Accueilli avec une bienveillance
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qui ne se démentit pas un seul jour et ne prit fin qu'avec elle, il ne tarda pas, à peine arrivé, à recevoir d'éclatants témoignages de sa faveur. On voit naître et s'accroître cette faveur dans les lettres datées de Saint-Pétersbourg qui remplissent une paitie de ce volume et on en verra les effets dans celui qui suivra.
Si l'on songe au caractère tragique des événements qui se déroulaient alors en France, on appréciera tout l'intérêt que présentent les confidences d'un personnage qui, s'il n'en fut pas le témoin direct, pouvait du moins juger de la répercussion qu'ils avaient dans la plus puissante des cours d'Europe; et ce qui, à travers les péripéties de ce grand drame, ne laisse pas d'être piquant et distrayant, c'est l'incessant effort d'Esterhazy pour convaincre sa chère femme dont il est éloigné, qu'au milieu de ses douloureuses préoccupations, il ne cesse pas de songer à elle avec une tendresse infinie et d'appeler de ses vœux le moment où il pourra la rejoindre pour ne plus la quitter.
Je dois en terminant faire remarquer qu'il s'en faut que le comte Esterhazy soit un écrivain. Son style se ressent de l'origine hongroise de son père. Mais, si parfois sa manière de s'exprimer laisse à désirer, malheureusement, sa détestable
îriture ne peut pas être déchiffrée aussi facilement lie son style et en ce qui touche les noms propres, 3tamment, nous avons dû à plusieurs reprises y inoncer.
Emest Daudet.
Mars 1907.