LETTRES
DU
COMTE VALEOTIN ESTERHAZY
Versailles, lundi 11 heures.
J'imagine, ma chère Fanny, que Chevalier vous aura dit que Mesdames (1) , m'ayant prié à souper pour le soir, je ne pourrai pas venir dîner à Paris comme je l'avais projeté; mais, je viendrai après souper; il fait 4e plus beau clair de lune du monde. Je suis arrivé hier un peu tard, mais, j'ai eu cependant le temps de paraître au dîner en ma beauté, c'est-à-dire en celle de mon habit qui a frappé tout le monde.
Quoique les nouvelles ici me semblent fort pacifiques (2), je ne crois pas que ce soit le moment de
(1) Les princesses Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV.
(2) On avait redouté un moment la guerre entre l'Angleterre et la Hollande, et que la France ne fût obligée de prendre parti.
t LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
parler de remboursement au contrôleur général (1) ; mais, s'il avance un emprunt et que l'emprunt aille bien, je saisirai ce moment-là; une affaire mal entamée manque toujours dans ce pays-ci et il faut savoir attendre, quelquefois, un an ou deux le moment d'en assurer le succès. J'ai vu hier le baron (2); il m'a dit que j'aurais été content sur la manière dont la Reine lui a parlé sur l'affaire qu'il a négociée ; mais, que ce n'était pas une chose à enlever, mais à faire filer et que, par ce moyen, il croyait au succès, peut-être même avec avantage. Il m'a dit qu'il en parlerait à papa, mais, de confiance et comme si c'était à mon insu, en lui disant que je ne veux pas faire valoir les demandes qui ne réussissent pas.
Je vais aller à midi chez la Reine ; je ne sais pas encore où je dînerai; mais, s'il n'y a pas de ministre ici, j'irai chez la comtesse de Polignac; après dîner je ferai quelques visites, de là au bureau où j'ai plusieurs affaires. J'ai passé hier une partie de l'aprèsmidi chez Mme de Fronsac; elle compte aller cette semaine à la campagne; mais, celle d'après, nous la verrons à Paris.
Tout le monde m'a fort demandé pourquoi vous n'étiez pas venue hier. J'ai dit que vous n'aviez pas d'habits et que Mme Bertin (3) vous retardait. Je l'ai
(1) Le comte de Galonné, qui av^it succédé à Necker. ; (i) JjQ baron de Breteuil, qui était alors ministre de la maison du roi . (3) La couturière à la m^«. . .
vue hier; elle m'a dit qu'il était impossible qu'elle aille chez vous aujourd'hui, mais qu'elle y serait demain matin sans faute.
Mmes de Langeron et de Balleroy ont été présentées hier. L'aînée a de la beauté, la cadette est plus agréable. Elles étaient mises toutes deux de même, leurs habits étaient dans le goût du vôtre; elles ont eu du succès. Mme de Saint-Maurice était de la présentation; elle a été trouvée hideuse. Le Roi et ses frères ont été tirer à Brunoy.
On attend avec impatience le courrier de l'Empereur. Bien des gens assurent que ses troupes ont reçu contre-ordre et ont rétrogradé ; on cite même une lettre de M. de Hadik, président de guerre, mais beaucoup de monde doute de la vérité de cette nouvelle et de celle de la lettre.
Adieu, szivem (mon cœur), je ne puis adoucir la contrariété que j'éprouve à ne pas vous voir, que par le plaisir que j'ai à vous écrire que je vous aime et à trouver que j'ai raison.
Versailles, dimanche.
La lettre (I), ma chère Fanny, qui a fait tant d'effet à Paris, en a fait fort peu à la cour; les idées y sont toujours pacifiques, mais, cependant, pas autant
(i) La lettre de M. de Hadik, dont il est question dans la précédente.
qu'elles étaient vendredi à l'Opéra. On ne croit pas que le courrier ait apporté des nouvelles aussi positives que les nouvellistes les répandent, mais seulement donné lieu à des commencements de négociations. Au reste, on ne dit cela qu'à l'CEil-de-bœuf, car dans le cabinet on ne parle pas nouvelles; j'imagine que l'hiver se passera ainsi en conjectures et qu'un camp de paix finira tout.
La Reine a eu cette nuit de l'indigestion; elle n'a pas paru ce matin; mais, elle jouera ce soir; j'irai la voir à cinq heures. Tout le monde m'a demandé de vos nouvelles, Mme de Matignon y a joint très obligeamment un billet de loge pour voir Dardanus (I), mardi, que je joins ici. Cela ne dérangera rien au souper, en faisant dire à la poste que, si quelquesunes des personnes qui viennent souper venaient, on les fasse toujours entrer.
Mme de Béranger a demandé l'agrément du mariage de son fils avec Mlle de Lévis. Mgr le comte d'Artois me mène demain dîner chez l'ambassadeur d'Angleterre à Paris, d'où quelqu'un me mènera au salon. J'irai donc vous joindre à la Comédie italienne. Les ministres ont l'air de bonne humeur; mais, comme c'est ici le séjour favori de la fausseté, il ne faut pas juger sur les mines.
(i) Il existe deux opéras de ce nom, l'un de Rameau, représenté en 1739, l'autre de Sacchini, représenté en 1784. C'est sans doute de ce dernier qu'il est question ici. Il était alors dans toute sa vogue.
Adieu, chère Fanny, je vous aime de tout mon cœur. Mon rhume n'est pas augmenté malgré le temps épouvantable. Mille choses à papa et à maman. Adieu, cher szivem, à demain.
Versailles, 19 mai.
Je me suis conduit à merveille aujourd'hui, ma chère Fanny. A dix heures, j'ai été travailler avec M. de Ségur (1) ; j'ai été libre d'assez bonne heure pour aller au lever du Roi. Depuis ce moment-là jusqu'à présent, je suis à écrire. J'ai taillé de la besogne à Darlu (2) , et j'ai écrit, pour ma part, une vingtaine de lettres. J'irai diner chez Mme de Polignac et le soir je pourrai bien aller me promener à Trianon, si le contrôleur général n'arrive pas. J'ai déjà envoyé chez lui ; on n'est pas sûr qu'il vienne.
On ne parle pas encore de cordons bleus nouveaux pour demain; il y en a qui croient l'évéque d'Autun et le duc d'Harcourt, quelques-uns disent aussi le duc de Polignac. La duchesse de Guiche a la fièvre, mais, elle est bien. M. le Dauphin n'a pas eu d'accès, quoique ce fût son mauvais jour hier ; on ne dit rien
(1) Le maréchal de Sëgur, qui était alors ministre de la guerre.
(2) Darlui dont le nom revient souvent dans ces lettres, était le secrétaire du comte Esterhazy.
de nouveau. Le Roi a été hier à la chasse de la Reine. Quoique la chasse ait été fort vilaine, il s'y est amusé; il a dîné à Marly. Je ne sais pas quand je finirai ma lettre, je vous l'enverrai par Joseph qui partira le matin quand j'irai à la procession. Il fait un temps charmant, pas trop chaud, je voudrais bien que nous ayons un temps pareil pour notre arrivée à Rocroy (I). Je voudrais déjà être au moment où je vous répéterai bien franchement que je vous aime de tout mon cœur.
Dimanche matin.
Mes projets ont été changés, au lieu d'aller hier à Trianon, la Reine m'a mené promener une heure et demie dans les bosquets. J'ai été le soir un moment chez Mme de Lamballe et je suis venu me coucher de bonne heure, pour pouvoir être prêt de bonne heure ce matin.
Adieu, je vous embrasse, je vais à la grand'messe.
(1) Les lecteurs des Mémoires se souviennent qu'à la veille de son mariage, Esterhazy avait été nommé successivement brigadier, cordon bleu et gouverneur de Rocroy.
Givet, i*' août (i).
Au moment où j'allais vous écrire, ma chère Fanny, parce que la poste part le soir, j'ai reçu votre lettre et j'ai été charmé, et de votre attention, et de ce que vous me mander. Je vous prie de dire à papa et à maman combien je suis reconnaissant de l'honnêteté qu'ils ont mise vis-à-vis du régiment et que je connais trop l'esprit du corps, pour ne pas être sûr qu'ils n'y aient été bien sensibles. Je ne vous dirai pas mon regret, d'être loin de vous, j'espère que vous n'en doutez pas et, quelles que soient mes occupations, elles me laisseront toujours le temps de penser à celle qui contribue si efficacement à me rendre l'homme du monde le plus heureux.
J'ai mis quatre heures à venir ici, j'ai partagé mon temps à penser à Fanny, et à lire la vie du maréchal de Villars dans mon petit cabriolet. J'ai trouvé ici Salis, qui fait de son côté la revue du régiment Bâle- Gomtois. J'ai dîné avec lui chez le comte de Laval et à cinq heures, j'ai passé la revue du régiment dont je
(i) Esterhazy commençait alors upe tournée d'inspection dans les garnisons du nord. Les lettres qu'il écrit au cours de ces tournées permettent de se rendre compte de ce qu'était la vie militaire à cette époque. Comme ces lettres se répètent souvent, nous n'en donnons que quelques-unes.
ft LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
n'ai pas été du tout charmé. Je doute que le régiment Tait été de moi, car j'ai dit, très naturellement, ce que je pensais. Après la revue je suis venu travailler avec les officiers supérieurs jusqu'à dix heures, que je me suis couché tristement.
Ce matin, à huit heures, j'ai été voir les écuries qui ne sont pas mal et les chevaux qui sont horribles ; cela m'a mené jusqu'à l'heure de la messe où il y a eu de la très bonne musique; de là à la parade et ensuite faire un fort bon dîner chez le commissaire que vous avez vu à Rocroy et chez qui je suis logé. A quatre heures, conseil d'administration, à cinq l'école de théorie des officiers, et à six heures et demie, celle des bas-officiers. Quand cela a été fini, nous avons été sur le terrain, prendre des points de vue. J'ai fait un tour de rempart avec Salis et je suis rentré travailler avec Darlu, pour laisser des ordres ici. Je compte employer ma journée demain dans le même genre. Mardi matin, j'ai encore une matinée à employer et je compte partir à onze heures pour aller coucher à Maubeuge, ce qui me fait déjà gagner une demijournée sur le temps où j'aurai le plaisir d'embrasser szivem.
J'ai reçu un courrier de Chavaudon (l) qui me mande de Marienbourg, qu'ayant appris que le petit Hippolyte Surrey était à toute extrémité, il n'avait
(i) Un des aides de camp du gouverneur de Rocroy.
pas été les voir, vu le malheur où ils étaient et qu'il me demandait ma marche ; je lui ai fait répondre par Darlu, que je comptais coucher mardi à Maubeuge si cela lui convenait.
L'espérance que vous me donnez, de vous revoir à Rocroy, me fait grand plaisir; mais, j'éprouve bien qu'avec vous, je me trouve bien partout, car je n'ai nulle envie d'être à Rocroy sans vous. Je suis bien aise du beau temps pour votre voyage, il a fait beau aujourd'hui et le soleil s'est bien couché, ce qui me donne de l'espoir pour vous demain. Je vous souhaite un bon voyage et me fait grande fête de vous revoir; je vous écrirai encore avant de quitter Givet. Rien ne me contrarie quand il s'agit, ma chère Fanny, de vous bien convaincre de ma tendresse pour vous.
Mes hommages à papa et maman, et vous, cher szivem, je vous embrasse de tout mon cœur.
Vous pouvez vous dispenser de signer, je ne prendrai personne pour vous.
Givet, 2 août.
Je vous écris, ma chère Fanny, pour avoir le plaisir de vous dire que je vous aime, car, vraisemblablement, la lettre que je vous écrirai après-demain de Maubeuge, vous parviendra avant celle-ci. J'ai
rempli ma journée comme je Tavais projeté, sans être plus enchanté du régiment aujourd'hui qu'hier. Demain je le verrai pour la dernière fois de cette tournée-ci ; j'ai déjà fait partir mes relais et je compte arriver entre huit et neuf heures du soir à Maubeuge. J'espère que vous avez un aussi beau temps en chemin qu'il l'a fait ici; j'ai eu un peu chaud cet après-midi à voir manœuvrer à pied et le toupillage de la journée fait, je serai charmé de trouver mon lit ce soir. Je déjeunerai bien demain, afin de pouvoir attendre le souper; un inspecteur pourrait avoir quatre estomacs, qu'on s'empresserait de les remplir, sauf à lui donner des indigestions, pourvu qu'il ne reste pas jusqu'à ce qu'elles soient guéries.
Salis se trouve bien ici ; il est arrivé deux jours avant moi et y reste jusqu'au 9. Pour moi, j'ai toujours en vue mon retour à Paris et cela me donne du courage pour expédier ma besogne ; d'ailleurs, c'est dans mon goût d'être occupé sans relâche ; quand j'ai une besogne à faire, je n'aime pas remettre au lendemain, pour pouvoir paresser tout mon saoul et jouir paisiblement de mon bonheur quand je suis avec ma chère Fanny, qui mérite assurément d'être bien aimée, mais qui l'est bien aussi.
Le petit Surrey n'est pas mort, mais, toujours fort mal et le tendre Chavaudon est resté à Marienbourg, à donner des leçons de harpe à Mlles de Marsac. Je me propose de le faire aller, et si le travail est partout
aussi dru qu'ici, je doute qu'il ait bien du temps pour faire de la musique.
Mes respects bien tendres à papa et à maman, j'attends avec bien de l'impatience de savoir comment ils auront soutenu la route, si vous vous êtes bien trouvés, enfin les détails du voyage, de l'arrivée, etc. (1) . N'oubliez pas Laszlo qui vous aime de tout son cœur et vous embrasse de même.
iV. B. — SouVenez-vous que je n'aime pas qu'on voie mes lettres; quand j'écris, je veux être tête à tête, sans quoi je ne saurais plus écrire que « bonjour » ou « bonsoir » , « je me porte bien » , a je vous aime »> , car pour cela, je l'afficherais partout.
Adieu.
Maubeuge, 3 août.
Je suis arrivée le soir, ma chère Fanny, par une chaleur épouvantable ; j'ai trouvé à six lieues d'ici un fourrier de mon régiment, qui m'a apporté des lettres de Rocroy, par lesquelles j'ai appris votre départ en bonne santé et les regrets que vous y avez laissés.
(1) La comtesse Esterhazy venait de partir avec ses parents pour les Troux, une terre qu'ils possédaient non loin de Paris. Ils en avaient une autre, dont il est souvent question dans les lettres : la Celle-Saint- Oyr, proche Isigny en Bourgogne.
On vient de me dire que la poste part demain matin, et, pour vous prouver qu'il n'y a ni affaires, ni fatigues qui tiennent pour vous assurer de ma tendresse, je veux vous embrasser avant de me coucher.
Ghavaudon m'a rejoint à six lieues d'ici ; il a trouvé un comte bavarois qui a un château, où il s'était arrêté pour rafraîchir, qui lui a donné à dîner, et si bien, qu'il était tout gris quand je suis arrivé. A la vérité, c'était plus du chaud que du vin; aussi, le comte lui a-t-il promis de venir nous voir à Rocroy quand vous reviendrez et l'a fait boire à votre santé et à la mienne, et même à votre progéniture future. Ainsi soit-il. Bonsoir, szivem, pensez à moi, je pense à vous sans cesse et vous embrasse de tout mon cœur. Hommages tendres et respects à papa et à maman.
Je compte partir, si je puis, le 6, pour Valenciennes. Darlu, ce qui vous étonnera peu, vu le peu d'ordre qu'il met à tout, a trouvé le moyen de perdre son chapeau en chemin, de sorte qu'il a fallu qu'il en achetât un autre en arrivant ici, et il n'y a pas jusqu'à Lafrance, qui n'en ait été choqué et qui n'ait dit : « Il perd tout, ce M. Darlu, bien lui prend que, etc., etc. »
Valçnciennes, 6 août.
Je suis arrivé ici, ma chère Fanny, pour dîner et, après avoir reçu la visite de tous les corps, j'ai été voir manœuvrer à pied le régiment de Lorraine, qui s'en est acquitté à merveille. La pluie, qui est survenue pendant la manœuvre, m'a déterminé à contremander la revue du régiment de Gonti, que j'ai remise à demain matin, si le temps se relève, comme je l'espère, la pluie de ce soir n'étant que l'effet du brouillard de ce matin, qui est remonté.
J'ai été passer ce matin trois heures sur le champ de bataille de Malplaquet et j'ai trouvé un paysan du village, qui savait assez bien la tradition des places les plus intéressantes de cette fameuse journée.
Je partirai d'ici mardi pour Lille et je tâcherai d'avoir fini dans cette ville de manière à en partir au plus tard dimanche 15, pour éviter la corvée de la procession où je serais obligé de représenter. Je saurai à Lille la marche du comte de Talleyrand (1) et, s'il ne va pas tout de suite à Rocroy, je pourrai être le 18 à Paris. Si, au contraire, je retourne à Rocroy, j'y
(1) Père de Tévêque d'Autun. Il venait d'être nomme lieutenant général, et chargé de Tins ection des garnisons du gouverneur de Rocroy,
serai vers le 22 pour huit jours, allant de là à Gompiègne et puis aux secondes revues, pour être plus tôt à la Celle si vous y allez. On a assuré ici qu'il n'y aurait pas de voyage de Fontainebleau.
J'attends de vos nouvelles avec une impatience égale à ma tendresse pour vous, quoique je ne vous soupçonne pas assurément de négligence; mais, je sais, quand on voyage, combien on est malheureux pour recevoir des lettres. Répondez-moi à cette lettreci à Guise; au moins serai-je sûr d'y recevoir de vos nouvelles, car voilà que la peur me prend que vos lettres n'arrivent dans les villes où je m'arrête, que quand j'en suis parti.
La pluie empêchant de passer la revue ce soir et, vu l'impossibilité de rien faire avant, j'ai été à la comédie qui est affreuse, j'y suis arrivé au deuxième acte du Magnifique (1). Il y avait de quoi hurler, comme Marcassin (2) , à chaque instant. Excepté Clémentine qui, quoique laide et grimacière, chante quelquefois juste, tous les autres chantent faux à faire horreur, a Octave » était joué par un homme de cinquante ans, qui avait l'air de recevoir la question ou d'être tourmenté d'une colique pendant la scène de la rose ; jamais figure aussi triste n'a paru
(i) Opéra-comique en trois actes, paroles de Sedaine, musique de Grétry.
(2) Un petit chien donné par Marie-Antoinette à Esterhazy, et dont le portrait figure dans les Mémoires.
sur un théâtre. Enfin, ma chère amie, pour sauver l'ennui d'un si mauvais spectacle, je me suis rappelé le jour où nous avons vu ensemble le Magnifique aux Italiens ; j'ai calculé que c'était aujourd'hui votre loge et que vous y seriez peut-être. Enfin, cher szivem, j'ai pensé à vous, et avec cela je ne trouve jamais le temps long.
Mille choses tendres et respectueuses à nos parents ; j'attends de leurs nouvelles avec impatience et je vous embrasse, ma chère Fanny, d'aussi bon cœur que je vous aime.
Valenciennes, 12 août.
Enfin, cher szivem, j'ai fini ici toute ma première revue et je pars ce matin pour Lille, après avoir été voir les officiers de Chartres-infanterie, qui m'en ont prié et qui sont à merveille. Je tâche d'éviter l'humiliation des régiments qui ne sont pas bien, en les comparant à ceux qui sont mieux. Celui de Lorraine est à merveille ; celui de Conti a des hommes superbes et de fort bons écuyers avec de jolis chevaux qu'ils mènent bien; mais, les officiers n'y entendent rien. Le colonel de Vaucal n'a que de la bonne volonté et les chefe manquent. Avec cela le régiment peut
être promptement bien et j'espère que ce ne sera pas long.
Mme du Bourg et ses deux sœurs ont passé ici hier, en allant à Givet chez M. de Nadaillac, beau-frère deTaînée. J'ai été les voir à la poste et les ai engagées à venir passer à Rocroy les deux jours que le comte de Talleyrand y sera. Je ne sais pas si elles viendront; elles m'ont promis de faire leur possible pour cela.
J'irai demain à Lille pour voir Mme Douglas.
Je vous fais mon compliment d'avoir trouvé encore sa sœur à Paris ; dites-lui bien des choses pour moi ; je voudrais qu'elle y fût encore à mon arrivée, surtout si vous n'êtes pas à la campagne. Je n'ai encore reçu que votre lettre du 5 ; c'est une vilaine chose que les courses; peut-être en trouverai-je une de vous à Lille, je le désire bien pour savoir vos projets. Si vous êtes aux Troux quand j'arriverai, j'irai tout de suite, sans m'arrêter à Paris. Là, c'est vous et vous seule, que je meurs d'envie de voir, et sans vous, chère Fanny, je ne quitterais pas la besogne pour si peu de jours, car je prévois que je ne pourrai, en tout, être absent que huit jours. Je vous envoie un billet pour recevoir une lettre qui est pour moi à la poste ; vous n'aurez qu'à la garder jusqu'à mon arrivée.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur et vous aime de même. Respects à papa et à maman. Vous avez bien fait de renvoyer Patilliot ; je suis fort aise qu'il ait donné lui-même un prétexte au projet que
nous avions d'ailleurs. Soyez bien sûre que je trouverai toujours à merveille ce que vous ferez; il est bien aisé d'approuver bien ce qu'on aime bien.
Lille, 12 août.
J'arrive dans l'instant, ma chère Fanny, et comme on me dit que la poste part à six heures et qu'il n'est que quatre heures et demie, je me presse de vous mander que la bonne santé ne me quitte pas. Je suis venu loger ici chez Sombreuil (1) , mon ancien ami et camarade qui est commandant ici. Je suis déjà prié à souper et à dîner tous les jours jusqu'à mon départ. Je n'ai pas encore de lettre du comte de Talleyrand, ni de mon cher szivem; j'espère en recevoir demain.
Adieu, mon salon est plein de visites et ma cour de soldats. Je vous quitte pour eux; mais, croyez que j'aime mieux un de vos cheveux qu'eux tous ensemble. Je vous embrasse.
(1) Le maréchal de catnp, marquis de Sombreuil, qui fut nommé, deux ans plus tard, gouverneur des Invalides et que^ lors des massacres de Septembre, Thëroïque dévouement de sa fille arracha à la mort. Il périt sur Téchafaud avec son fils aine, en 1794. Le nom de son second fils est demeuré associé à la fatale expédition de Quiberon.
Lille, 13 août.
J'ai reçu hier, ma chère Fanny, votre lettre du 9. Celles que vous m'avez écrites de Laon et celle du 7, adressée à Valenciennes, ne me sont pas encore parvenues; mais, vous me rendrez la justice de croire, cher szivem, que je ne vous ai jamais soupçonnée de négligence.
J'ai passé hier la revue du régiment d'Orléans. Il y a beaucoup à faire à ce régiment et, par conséquence, j'ai eu beaucoup à dire. De là j'ai été dîner dans une grosse abbaye de moines avec le prince de Robek, commandant de la province, l'intendant, M. Fouquet, sa mère, sœur du contrôleur général, et beaucoup d'autres personnes considérables d'ici. La maison est superbe, mais la chère est affreuse et le vin mauvais.
En revenant en ville, j'ai été chez Mme Douglas; elle paraît avoir dix/ins de plus que Mme Leslie ; elle a la tête branlante; elle m'a paru pleine de sens et d'une bonne conversation. Nous avons beaucoup parlé de vous et vous jugez en quels termes. Mme Denizel, sa mère, qui, dit-on, a plus de quatrevingts ans, n'en paraît pas plus de soixante-dix, elle a toute sa tête et ne paraît avoir aucune des infirmités
de la vieillesse. Ma visite a été fort longue. Depuis quinzejours, je n'avais trouvé personne qui vous connaît assez pour mettre de l'intérêt à la conversation et qui, en même temps, vous connaît assez peu pour me mettre à même d'en dire ce que j'en pense. Elles m'ont prié à dîner pour un jour de mon séjour ici; mais, ils sont tous pris et, à mon grand regret, j'ai été obligé de refuser.
J'ai de là été à la fin de la comédie ; on donnait pour petite pièce les Vendangeurs, qui ont été très mal joués; j'ai été souper de là chez Mme Fouquet. qui tient ici le même état que vous avez à Rocroy; je dîne aujourd'hui chez M. de Barbançon, colonel du régiment que j'inspecte; je sais qu'il fait excellente chère et je me dédommagerai du mauvais dîner monacal d'hier. Occupé des détails aujourd'hui et demain, je partirai dimanche pour Guise.
Je reçois dans l'instant même une lettre du comte de Talleyrand, qui me mande qu'il sera positivement le 19, au plus tard, à Rocroy; je tâcherai d'y être le 18 pour l'attendre et je dépêcherai la besogne pour pouvoir partir le 22, le plus matin que je pourrai ; je repasserai à Valenciennes, pour tâcher de retrouver la lettre de vous qui me manque. Il me semble que ma tendresse pour vous augmente, absent comme présent, et il reste de ma jeunesse la faculté de bien aimer.
Adieu, cher szivem, j'espère vous embrasser lundi
prochain en huit ; j'ai toujours eu pour principe qu'on vieillissait assez tôt; je voudrais pourtant bien être à lundi. Je vous embrasse de tout mon cœur mille fois et vous aime de même. Respects, tendresses et hommages à papa et à maman ; Mme de Leslie sera partie, à ce que m'a dit sa sœur, sans cela ne m'oubliez pas auprès d'elle et du bon M. Voile. Lui avez-vous bien dit, combien nous l'avons regretté ensemble?
Lille, 15 août.
Je suis charmé, chère Fanny, que vous alliez aux Troux. Je voudrais même vous y savoir avant mon arrivée, si cela ne retardait pas de trois heures le plaisir que j'aurai de vous embrasser. Enfin, vous le manderez. Ce que j'aimerais le mieux, c'est de vous trouver à Paris et que vous partiez pour les Troux le 24, que j'irai à Versailles.
Chavaudon est un bon diable, mais, il manque un peu d'activité et je ne le crois pas propre au métier d'aide de camp ; les détails militaires ne l'amusent guère; il est plein de volonté, mais il m' étonnera bien s'il devient jamais un grand général.
Il y a aujourd'hui une grande procession ici, mais le prince de Robek y étant, je suis dispensé de repré-
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senter, sans quoi j'aurais fait lever les officiers de meilleure heure pour être quitte de tout le matin et pouvoir partir; au lieu de cela je me coucherai à sept heures du soir, pour partir demain à sept heures du matin.
Adieu, je ne suis jamais si content que quand je vous dis que je vous aime ; je vous embrasse bien tendrement^ Je suis enchanté de vos projets de bains, portez- vous bien et aimez-moi. Mille choses tendres et respectueuses à nos parents et n'oubliez pas votre ami Voile.
Compiègne, 31 août (1),
Nous sommes arrivés avant-hier ici, ma chère Fanny, à bon port, à neuf heures du soir; nous nous sommes mis à table en arrivant et après avoir vu jouer une partie de billard au Roi, j'ai été me coucher. Hier, le lever a été à huit heures; le temps était mal disposé et le Roi a été indécis jusqu'à dix heures s'il irait à la chasse. Enfin il est parti à dix heures et demie, pour aller tirer des faisans. Je l'ai suivi, et à peine a-t-il été en chasse, que la pluie est venue. Il y a résisté une demi-heure; mais, elle a
(1) En retournant à son gouvernement de Rocroy, Esterhazy passa par Compiègne où la cour sa trouvait alors.
t2 LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
redoublé à un tel point, qu'il s'est décidé à la retraite. Nous avons été à pied à la faisanderie où le dîner était préparé et nous y sommes arrivés percés. On a allumé des fagots dans toutes les cheminées, nous nous sommes bien séchés, et à une heure nous nous sommes mis à table et nous avons mangé un diner excellent. Après dîner, le bois était si mouillé qu'il n'y avait pas moyen de chasser. On a fait venir les pages sur la pelouse et on a joué à coupe-tête, au cheval fondu et à d'autres petits jeux innocents, jusqu'à cinq heures qu'une nouvelle ondée nous a déterminés à monter en voiture et à venir ici.
Pendant ma toilette, j'ai eu quelques visites qui m'ont empêché d'écrire, comme j'en avais le projet. Le Roi a joué au billard, d'autres au whist et au trictrac. Je n'ai pas joué et, d'abord, après souper, on est allé se coucher. Le Roi est parti le matin à sept heures et demie; pour aller aux faisans jusqu'à une heure. J'ai demandé ma voiture à onze heures pour l'aller joindre , afin de dîner avec lui. Après dîner, nous chasserons un sanglier pour gagner de l'appétit pour souper. Comme on ne peut se dispenser de se mettre à table deux fqis par jour, je trouve plus commode de manger , que d'être comme une bête devant un bon souper.
J'ai passé ma matinée à travailler sur l'ordonnance, pour disposer ma besogne. Pour établir la nouvelle formation, Chavaudon est ici; il y était arrivé avant
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moi; je lui ai fait donner un cheval pour voir la chasse du sanglier et je vais Ty mener le voir tirer. Il se propose de ne plus venir à Rocroy, mais de passer le temps à Pinon et de venir me rejoindre ensuite à Valenciennes. Je l'ai encore fort assuré que je n'aurai aucun besoin de lui, et que je le laissais maître de son temps; c'est un bon enfant mais qui, je crois, ne fera jamais rien de bien saillant.
J'ai écrit au baron de Breteuil (1) ; si cela ne sert pas, cela ne peut pas nuire. S'il parle catégoriquement, c'est tout ce que je demande ; il pourra dire des choses que je serais embarrassé de dire moi-même. D'ailleurs les grâces ne sont que des accessoires au bonheur. Je le trouve, moi, dans votre tendresse; je ne négligerai rien pour qu'il habite dans notre petit intérieur et nous dirons des honneurs : » C'est la fortune qui les donne, il suffit de les mériter ! ») Chère amie, aimez-moi toujours !
J'attends de vos nouvelles avec la plus grande impatience. Je serai jeudi à Rocroy; le comte de Talleyrand n'est pas venu ici et j'ignore le temps qu'il me faudra pour ma formation; mais, je ne me suis annoncé que le 8 à Valenciennes, afin d'avoir de la marge. Soyez sûre au reste, cher szivem, que ce que je désire le plus, c'est de vous rejoindre et que je ne perdrai pas un quart d'heure, quand ce serait
(i) Esterhazy sollicitait alors le titre de comte, et de sa lettre à Breteuil en résulte la preuve.
le gagner sur mon absence. Mille choses tendres à papa et à maman, assurez-les bien que je les aime de tout mon cœur, et vous, chère amie, je vous aime et vous embrasse comme celle qui fait éprouver à un homme, qui était bien heureux, un bonheur extrême de plus. Je vous embrasse encore une fois de tout cœur, ne pouvant, même par écrit, me séparer de vous, ma chère Fanny, que j'adore comme ce que j'ai de plus précieux, ce que j'aime à la folie !
Rocroy, 4 septembre.
Je suis arrivé ici, ma chère Fanny, le jeudi au soir, assez tard, les chevaux étant rendus et les chemins fort gâtés. J'y ai trouvé le comte de Talleyrand, arrivé depuis sept heures et nous avons pris nos arrangements pour l'opération de la revue pour le lendemain. La poste était, comme vous savez, partie le matin, et je n'ai plus d'occasion de répondre que par celle de demain. Le vendredi, j'ai passé ma matinée avec mes chefs, pour les arrangements à prendre pour la revue que nous avons passée à quatre heures après-midi. Après la revue, j'ai été voir mon jardin dont j'ai été content ; le temps s'est mis au beau et j'espère qu'il se soutiendra.
Le matin nous avons fait la formation. Il est arrivé,
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pour voir mon régiment et mon établissement, le comte de Schmettan, aide de camp du roi de Prusse; je lui ai donné à dîner et je Tai mené au haras qu'il avait grande envie de voir. Le soir, à six heures, nous avons eu grand conseil d'administration, pour arrêter la formation qui a été faite le matin et, comme nous devons aller manœuvrer demain, je me dépêche de vous écrire un peu, pour ne pas être pressé demain et ne rien oublier de ce que j'ai à vous dire.
J'ai reçu votre lettre hier soir; elle m'a fait le plaisir que me font toujours vos lettjes; j'ai rempli vos conditions et le ferai tous les soirs sans y manquer; j'ai bien partagé le regret de me séparer de vous, j'espère que vous n'en doutez pas. Je compte partir le 7 pour Valenciennes d'où je vous manderai ma marche; je vois que les détails de la formation sont longs et, ce qu'il y a de pis, c'est que le temps qu'ils prennent dépend absolument de ceux qui font les états.
J'ai appris par le prince de Nassau, qui est arrivé hier, que M. et Mme Esterhazy doivent être à Paris (l) ; si vous y êtes encore, faites-moi le plaisir de déterrer où ils demeurent, de prier papa de vous mener chez notre cousine, qui est une femme charmante pour la conduite et pour le caractère, et de l'assurer de tout mon regret de ne pas me trouver à Paris , pour
(1^ Les Esterhazy d'Autriche, ses parent&.
tâcher de leur être utile. Si vous ne pouviez pas y aller, je vous serais obligé de leur mander de venir vous voir, ce qu'ils feront sûrement aussitôt.
J'ai eu hier à souper comme à l'ordinaire chez Mmes Dorbsœur. Je trouve Rocroy bien différent depuis que vous n'y êtes plus et je vous assure que je le quitterais sans peine. Mme du Bourgs, à qui j'ai fait part de mon arrivée ici, m'a mandé qu'elle viendrait demain diner avec ses sœurs; au reste, je n'ai pas éprouvé, en venant ici cette fois-ci, le plaisir que j'avais autrefois, en voyant le clocher. Enfin je vois, cher szivem, qu'en m'attachant plus à vous, je me détache beaucoup du reste.
J'attends que le comte de Talleyrand achève son trictrac, pour aller à ce triste conseil et demain je recommencerai ma journée par embrasser ma Fanny et lui renouveler l'assurance, que je lui fais cent fois in petto par jour, que je l'aime plus que ma vie. J'aurais pu recevoir ici deux fois de vos lettres, quoique la poste arrive lundi; mais, pour m'en dédommager, je vous envoie au moins deux fois : bonsoir!
Dimanche matin.
Le conseil a duré près de trois heures, aussi les affaires sont-elles bien avancées; je ne sais pas si le
comte de Talleyrand pourra partir le soir; mais, demain, je finirai la partie du travail qui regarde M. le duc de Chartres, les grâces et les nominations.
Rocroy, 6 septembre au soir.
Enfin, ma chère Fanny, j'ai tout fini ce soir et j'ai gardé pour la bonne bouche le plaisir de vous écrire. Hier, en quittant mon cabinet, j'ai été manœuvrer; de là nous avons été à la messe. En rentrant de l'église est arrivé le courrier de Mme de Nadaillac qui m'a annoncé l'arrivée des trois sœurs, du comte de Laval, de M, de Pont, l'abbé et de M. de Gouvernet. Tout cela est arrivé à trois heures. Mme de Balleroy est venue aussi de son côté, de sorte que nous nous trouvons presque aussi nombreux ici que lorsque vous y étiez.
Après dîner, nous avons été à mon jardin jusqu'à la nuit, et après souper il y a eu un peu de musique, mais qui n'a pas été excellente, parce que Heinrich est malade; Darlu y a fort bien chanté et a assuré qu'il chantait mieux quand Ghavaudon n'y était pas. On s'est retiré de bonne heure. Mme de Varambac a une fluxion, qui la fait beaucoup souffrir, dans la tète. Le comte de Talleyrand nous a quittés, quand
nous avons été au jardin et est allé coucher à Gharleville.
J'ai feit le matin ma revue pour les affaires, les finances et les grâces; ces objets, dans les hussards, ne regardent pas les inspecteurs, mais se font des colonels ou des colonels généraux. J'ai éprouvé une chose agréable chez les officiers; j'avais fait dire à Tordre que tous ceux, qui auraient quelque grâce à demander, s'adressent à moi dans la matinée et me donnent leur mémoire; aucun n'est venu et quand je leur en ai demandé la raison, ils m'ont répondu que je les connaissais trop bien pour ne pas s'en rapporter à moi, sur ce que je pouvais obtenir pour eux, et qu'ils étaient trop sûrs du plaisir que j'avais à les obliger, pour avoir besoin de faire des demandes. Cela m'a fait grand plaisir; c'est délicat de leur part et j'y ai été bien sensible.
Je n'ai pas pu voir nos dames, qu'un moment avant diner ; nous avons diné sur le bastion ; il feisait un temps charmant. Mme de Varambac n'a pas pu se mettre à table; j'ai été entre Mme du Bourg et Mme de Nadaillac ; Laroche a bonne volonté et il est actif, mais il n'est pas de force; ses dîners sont manques. Cependant, j'avais apporté dix-huit faisans et un chevreuil et nous avons eu force perdreaux el cailles de nos chasses. Il faudra tâcher d'avoir un bon cuisinier pour l'été prochain, car c'est une petite différence, quand on tient un grand état et c'est bien
plus agréable. A cinq heures, j'ai été manœuvrer, vraisemblablement pour la dernière fois de Tannée, quoique je repasse ici. Je ne sais pas si le temps le permettra et puis je serai bien pressé de partir et il me reste bien des choses à faire.
Après la manœuvre nous avons été prendre des glaces à la « Petite Rivière » , il faisait très beau, un peu trop chaud à la manœuvre, quoique cependant il y eût de l'air. Mes dames n'avaient jamais vu de hussards et cela les a fort diverties. En rentrant, je suis monté ici pour fixer les détails et je suis descendu un moment; j'ai trouvé toutes les femmes d'ici et quand elles ont passé pour souper, je suis venu vous dire que je vous aime.
Nous partons donc demain, mais nous prenons des routes différentes, les dames vont à Lille et de là à Dunkerque, chez M. Esmangard; les colonels retournent à Givet et moi je vais coucher à Valenciennes, où le plus grand plaisir que j'aurai sera d'avoir de vos nouvelles. Bonsoir, ma chère Fanny, je vais descendre un moment et viendrai ensuite me coucher de bonne heure pour pouvoir partir demain de bon matin; je ne fermerai ma lettre qu'après vous avoir dit, en me levant, que je vous aime. Adressezmoi à Valenciennes la réponse à celle-ci, je vous manderai après-demain où il faudra m'écrire ensuite. Je vous embrasse comme je vous aime.
Le 7y mardi matin.
Je vais partir dans l'instant, ces dames sont déjà parties et on met les chevaux. Il y a une différence entre mon départ à présent et celui d'il y a un mois ; je ne vois, dans la hâte de ma besogne, qu'approcher le moment de vous rejoindre et je vous jure que c'est ce que je désire le plus. Voilà déjà dix jours que je suis séparé de vous; je vous assure que je les compte bien exactement et que, pour être heureux entièrement, j'ai besoin d'être avec vous. Je jouis toujours du bien que j'en entends dire ici ; tout le monde vous aime et ce sentiment-là me paraît bien naturel quand on vous connaît; aussi, ma tendresse pour vous ne finira qu'avec ma vie.
Valenciennes, 8 septembre.
J'ai été charmé, ma très chère Fanny, de trouver ici deux de vos lettres, du 2 et du 4, et, pour être sûr que ma réponse vous parvienne, je vais en écrire une à Paris et une à la Celle. Celle-ci est pour Paris, je vous dirai donc, si vous l'y recevez, que Mme Ester-
hazy loge à r hôtel Louis XVI, rue Richelieu, et qu'elle n'est à Paris que pour trois semaines. Elle a passé deux jours à Lille et c'est de là qu'elle m'a mandé ses regrets de ne pas pouvoir me trouver en Flandre et l'espoir de me voir à Paris, ce qui ne sera pas, probablement.
Hier, pour ne pas manquer de chevaux de poste sur la route que prenaient ces dames un peu avant moi, j'ai passé par Avesnes et bien m'en a pris; je suis arrivé ici de bonne heure et elles, à la nuit fermée, ont été obligées de s'y arrêter et sans M. de Damas, qui les a logées, elles couraient le risque de ne pas avoir de place dans une auberge. C'est aujourd'hui la kermesse, ou la grande fête de Valenciennes, on promène, dans et hors de la ville, une multitude de choses, plus miraculeuses les unes que les autres, mais toutes fort riches en or, argent et pierreries; mais la véritable, celle qui attire aujourd'hui ici dix mille pèlerins, c'est le Saint Gordon, avec lequel la Sainte-Vierge a entouré la ville et a défendu à la peste, qui désolait tout le Hainaut, de sauter le cordon et madame la peste a obéi et quand tout le voisinage mourait, les gens d'ici buvaient et dansaient; en conséquence, une partie de la ville est déjà ivre et le reste dansera toute la nuit, qui à la Comédie, où il y aura bal, qui dans les guinguettes, qui sur les places.
Pour moi, qui n'ai pas plus de dévotion qu'il ne
faut dans le Saint Gordon, et qui ai grande envie de finir mes opérations de revue, j'ai fait manœuvrer le niatin, à sept heures, les deux régiments de Gonti et de Lorraine à cheval, que j'ai commandés moimême. J'ai employé le temps de la procession à faire quelques visites, que je n'avais pas rendues à ma dernière inspection, et, après-midi, j'ai fait manœuvrer Lorraine à pied. De là j'ai été à la comédie, dans la nouvelle salle qui est fort jolie. Seulement dans la loge du commandant, où j'étais, il y a un pilier énorme qui fait que la moitié de ceux qui sont dans la loge ne voient rien. Gelle de vis-àvis est celle de l'intendant qui a fait bâtir la salle, M. Meilhac, homme d'esprit, un peu systématique, et bien fâché de ne. pas être contrôleur général. Il y était avec sa femme, Mme de Bourens, grosse Hollandaise fort riche que j'ai connue à Spa, et qui a été à Paris plusieurs fois, et Mme la marquise de Tonnerre, dont la chronique du Hainaut le dit amoureux et aimé.
Le spectacle a commencé par un amour de bois, qui s'est détaché du plancher et qui, glissant légèrement le long d'une corde, est venu présenter aux dames trois bouquets ; après quoi il est remonté au plafond de la salle, à cheval sur sa ficelle. Gela a été suivi d'un prologue, fort à la louange de Monseigneur l'intendant et des grâces qui l'entouraient; on les comparait à différents dieux. Mais un plaisant, qui était à la
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porte de la loge, a dit qu'on avait oublié le véritable, qui était Jupiter, puisque, comme lui, il n'était jamais sans son « tonnerre » . Le reste de la rhapsodie a été pour louer le maire de la ville, qui est en même temps commissaire des Guerres et qu'on a trouvé ressembler en même temps à Mars et à Thémis. Heureusement que cela était assez bête pour faire rire. L'amour est arrivé, sans savoir pourquoi, et a dit quelques gravelures sans esprit et dignes du reste. L'affiche de cette pièce l'appelle : la Minute de cour, et jusqu'à la fin le titre ressemblait si peu à la pièce, que je le croyais une énigme, lorsqu'un des acteurs est venu en dire le mot, en disant, que cette minute avait été employée à faire la cour à l'intendant et au maire.
Cette pièce est suivie de la Pamie de chasse; mais j'ai été fort peu tenté d'y rester : une chaleur à mourir, et, comme on m'a dit qu'il était indispensable de paraître au bal le soir, je suis rentré pour vous écrire deux lettres à la fois, parce que j'imagine, par le plaisir que me font les vôtres, la peine que vous auriez à n'en pas avoir des miennes. Mais, comme vous les recevez toutes deux un jour, je vous préviens que dans la lettre que je vais vous écrire en Bourgogne, je ne vous parlerai ni de mon voyage, ni du spectacle d'ici, pas plus que du Saint Gordon. Et dussé-je vous ennuyer par mon rabâchage, je vous dirai seulement que je vous aime de tout mon 'eoeur et que j'espère au moment, où je pourrai me
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retrouver avec vous. Si vous n'êtes pas partie de Paris, faites un paquet de livres à votre choix; mêlez-y quelques anglais et les dictionnaires, pour nous faire des occupations à la Celle.
Adieu, szivem, je vous embrasse de toute mon âme.
A l'Ermitage (1), 13 septembre.
Je ne suis arrivé ici, ma chère Fanny, qu'hier au soir; les écritures de la revue m'ont retenu jusqu'à cinq heures du soir, quoique je les aie commencées avant six du matin; c'est la partie la plus désagréable et la plus ennuyeuse de l'inspection. J'ai été reçu à merveille ici du maître et de la maîtresse de la maison; ils seront charmés de vous voir à Paris et m'ont dit sur cela toutes les choses les plus honnêtes; ce sont des gens très vertueux ; ils ont une bonne maison à Paris, pas fort gaie, mais on y joue au loto comme ailleurs.
Il y a ici Mme de la Tour du Pin, qui est une Belzunce, que je ne connaissais pas. La comtesse m'en dit du bien ; elle est veuve et aimait son mari à la folie ; elle en a un fils de six à sept ans qui est ici ; elle
(1) Terre située entre Lille et Valenciennes, appartenant au comte de Croy.
est assez jeune, pas jolie et très honnête; elle m'a paru fort douce et avoir beaucoup de timidité. Il y a aussi l'archevêque de Tours et l'abbé Darbillon, qui est souvent chez Mme de la TrémoïUe et un des grands amateurs d'arbres et d'agriculture. Je compte partir cet après-midi; j'ai éprouvé que la besogne est quelquefois plus longue qu'on ne prévoit et je ne veux pas perdre de temps. J'aurais passé par Belœil pour aller à Lille, si le prince de Ligne y avait été; mais, n'y ayant personne, j'irai coucher à Lille le soir et je commencerai demain matin ma revue.
Guise, 20 septembre.
Je perds le moins de temps que je puis, mais je ne suis pas fâché, après chaque revue, d'avoir une bonne nuit à passer à la campagne pour me reposer. Je me trouve fort bien de ce régime. J'espère demain pouvoir aller coucher à Séchelles, chez M. d'Hervilly, gentilhomme de ce pays-ci, fort riche et de qui j'ai reçu beaucoup de politesses ; son fils a épousé Mlle de Balleroy; j'y terminerai le travail de l'inspection du régiment Boussillon plus à mon aise qu'ici, où je suis dans une mauvaise auberge, mangé de puces, et le lendemain j'irai à Maubeuge.
36 LETTRES DU COMTE V. ESTERHxiZY
Je VOUS sais gré, mon cher szivem, de ne pas me confondre avec les autres maris; je ne ressemble guère à ceux qui n'aiment pas leurs femmes, et je me fais un grand plaisir d'exister pour elle seule pendant le mois d'octobre. De Maubeuge à Givet, je passerai à Marimont chez l'archiduchesse (1) qui doit y être depuis le 15; j'irai y dîner et partirai le soir pour Givet. Je resterai à Rocroy le moins que je pourrai et n'y aurai pas de maison; j'irai dîner chez les capitaines; de là j'irai à Reims, passer vingtquatre heures chez l'archevêque, et tout de suite à la Celle.
Je ne suis pas étonné que Mme de Montbazon n'ait pas eu de succès à Remiremont; elle n'est pas jolie, et sans cette qualité, il est rare de réussir, surtout en province. La politesse fait tout passer, même les défauts d'esprit, au lieu que, sans elle, les meilleures qualités ne sont appréciées que par nos amis et ceuxlà sont toujours suspects; ce n'est jamais l'opinion de ceux avec qui on vit, qui iixe celle du public, c'est celle des gens indifférents qui n'ont fait que nous rencontrer, et ceux-là'ne peuvent juger que de notre politesse .
Si je vous aime mieux à la campagne qu'à Paris, c'est que je vous vois davantage et que rien ne nous
(1) L'archiduchesse Marie-Christine d'Autriche, sœur de Marie- Antoinette, mariée au duc de Saxe-Teschen, et gouvernante des Pays- Bas.
distrait l'un de l'autre; mais, j'éprouve que l'absence ne change rien à ce sentiment par le désir que j'ai de vous rejoindre. Voilà le moment de monter à cheval et j'ai encore mille choses à vous dire ; si la poste m'en laisse le temps, ce sera pour ce soir. Adieu, la poste ne part qu'à dix heures du soir; j'aurai à mon retour d'Aurigny le plaisir de vous embrasser.
A 5 heures.
Depuis que j'ai quitté ma lettre, chère Fanny, j'ai été passer la revue à deux escadrons de ce régiment-ci, qui sont à Aurigny, à trois lieues d'ici; j'y ai établi ensuite la nouvelle formation et je suis revenu l'établir ici ; tout cela est fait et j'attends les membres du conseil d'administration pour terminer cette besogne.
J'en ai une demain, beaucoup plus désagréable. C'est un conseil de guerre pour juger un cavalier qui, en se battant, a tué son adversaire par derrière. Pour donner plus de consistance au jugement, il a été décidé que je présiderais, ce qui est extrêmement désagréable; mais, le commandant de la place est un si pauvre homme, qu'il se sent hors d'état de présider. Après le conseil de guerre, j'irai manœuvrer le régiment qui se rassemble à moitié chemin d'ici à Aurigny, je finirai après dîner quelques écritures et je partirai de là pour Séchelles où je ferai mon tra-
vail pour le ministre, après-demain matin et après dîner, j'irai coucher à Maubeuge où j'espère trouver des nouvelles de ma chère Fanny, ce qui seul me peut dédommager de l'ennui de la vie. que je mène depuis que je l'ai quittée. Avec cela l'idée de faire le bien me soutient; mais, de vous à moi, je suis quelquefois honteux de la manière dont nos confrères sont à la besogne. Adieu, cher szivem, voilà les membres du conseil d'administration qui arrivent; je n'ai que le temps de vous embrasser de toute mon âme.
Guise, 21 septembre.
Dès que j'ai un moment à moi, je l'emploie à écrire à ma chère Fanny. Ma journée d'hier s'est passée à travailler jusqu'à huit heures du soir; le matin à cinq heures et demie, j'ai été à la messe du Saint-Esprit pour le conseil de guerre que j'ai tenu et par lequel le coupable a été condamné aux galères perpétuelles. Jamais homme n'a été plus près de mourir; mais, les galères ont passé de deux voix. J'en ai été fort aise, quoique je l'aie trouvé jugé trop peu sévèrement; mais, j'ai été charmé que ma voix, qui avait été pour la mort, n'ait pas prévalu. Il est vrai, qu'étant le dernier à signer, je savais qu'il ne passe-
rait pas; c'est une vilaine besogne de passée. De là j'ai été manœuvrer le régiment à deux lieues d'ici, où les trois quartiers se sont rassemblés et pendant les toilettes des officiers pour aller dîner, je prends la plume pour dire à ma Fanny que je l'aime bien.
M. d'Hervilly (I) est venu le matin me voir; il a soixante ans, hors le reste, est sourd comme un pot et reste toujours dans sa terre où il vit très honorablement et qu'il améliore sans cesse. Sa terre est dans mon gouvernement; j'irai y coucher le soir. Les officiers supérieurs de ce régiment-ci viendront y dîner demain et je leur remettrai le travail de la revue que je ferai demain matin. Je serai charmé de sortir d'ici, qui est un endroit affreux et où je suis logé comme un chien au milieu des puces. J'irai demain coucher à Maubeuge d'où je vous manderai ma marche et où j'espère trouver de vos nouvelles. Adieu, cher szivem, je vous embrasse de tout mon cœur, je vous jure que je vous aime de toute mon âme et que ce sera pour toute ma vie.
La chienne de Molitor à Rocroy a fait trois chiens qui sont de la couleur de Marcassin; j'ai fait garder la seule petite chienne, qui y soit, pour vous, si vous voulez, sinon pour servir à une manufacture de Marcassins .
(1) Propriétaire du châtean de Sëchelles, le marquis d'Hervilly était le père du d'Hervilly qui périt à Quiberon.
Séchelles, 22 septembre.
Je suis arrivé, ma chère Fanny, comme je me Tétais proposé, hier soir. On m'a mené, en arrivant, dans un cabinet où tout était préparé pour travailler et j'y suis resté enfermé avec Darlu de cinq à neuf heures que je suis entré au salon. J'y ai trouvé le maître de la maison, sa fille et son mari, Mme de Croix et M. d'Ëstanchan.
Le gendre de M. d'Hervilly est du Dauphiné, il me parait un homme raisonnable et rend sa femme parfaitement heureuse, car elle nous disait hier qu'elle ne voudrait pas être homme, que la tendresse qu'elle avait pour ses enfants, la confiance et l'amitié qu'elle a pour son mari et qu'il a pour elle, lui faisaient voir avec effroi tout ce qui pouvait changer sa façon d'être et de sentir; elle me paraît plus sensible qu'aimable ; au reste, elle est assez laide et a surtout un nez qui déparerait la plus jolie femme du monde.
Mme de Croix est une femme de vingt à soixante ans, qui a, ce que nous nommons, rôti le balai, a été jolie, a de l'esprit et éprouve le chagrin de voir sa fille suivre les exemples qu'elle lui a donnés et avoir une mauvaise conduite. Elle est brouillée avec elle
qui s'appelle Mme de TÉpienne et habite un joli château près de Valenciennes. M. d'Estanchan est un maître de camp, que j'ai beaucoup connu à la guerre et qui est parent des habitants de ce lieu-ci ; il a été lieutenant-colonel du régiment d'Artois-dragons. Voilà ce que j'ai trouvé ici.
Je pars pour la promenade et je laisse Darlu à l'ouvrage. Je fermerai ma lettre à mon retour et vous manderai comment j'ai trouvé le château et les jardins qui, au reste, ont très bonne façon. Je partirai après dîner avec plaisir, car M. d'Hervilly est ennuyeux et fatigant et je me contenterai d'avoir passé une bonne nuit dans un bon lit et d'avoir abandonné mes puces de Guise, qui m'ont mangé deux nuits de suite.
Je reviens de la promenade, tout ceci est entouré d'un bois charmant et tenu à merveille ; tout y est dirigé pour l'utilité et l'on m'a promis de m'envoyer un extrait du régime à suivre pour gérer des bois de manière, à ce qu'un régisseur ne puisse pas, pour les bois, se tromper d'un écu et la forme une fois établie, vous pouvez garer votre terre des grandes pertes, tout étant calculé. Je ne me suis pas ennuyé pendant les trois heures que notre promenade a duré, par les objets d'utilité que j'ai vus. Je vous assure, qu'après avoir un peu connu la Celle, je viendrai avec plaisir prendre ici des leçons d'économie de bois. Son premier principe est d'avoir des routes larges, et les
années où il fait des routes, il ne coupe pas de ventes ; elles en tiennent lieu à peu près et durent, au reste, un an ou deux de plus, sans diminuer les revenus. Il plante des linéaires à toutes les routes, un chêne de huit pieds en huit pieds, et un chêne ou un hêtre tous les trente pieds; il laisse en prairie, pour des pâturages, les endroits où le bois vient mal, et jamais bête à cornes n'entre dans le bois avant le mois d'octobre. Les routes sont en herbe et il la laisse aux gardes qui la coupent et qui sont pour cela chargés de l'entretien des routes. Enfin, j'ai beaucoup profité de ma promenade et si je n'étais pas si pressé de finir, je serais resté ici un jour de plus pour m'instruire. Adieu, je vous embrasse toutes.
Maubeuge, 26 septembre.
Ce que j'avais prévu est arrivé, ma chère Fanny : les finances de ce régiment sont dans un tel désordre d'administration, que je n'ai pas pu partir hier, comme je le voulais, mais qu'ayant fait tous mes arrangements pour aller diner à Marimont, il vient d'y avoir une nouvelle embrouille qui me retiendra ici, peut-être trois ou quatre jours, d'autant que les bureaux de la Guerre sont fort occupés d'examiner
nos états. Le quartier-maître de ce régiment, s'il n'est pas un fripon, est au moins le plus grand brouillon qui existe. Je viens de mander au comte de Laval de prendre patience. Pour moi, je la perds. Darlu a une humeur de dogue et voudrait, dans sa colère, donner cent coups de pied dans le ventre de M. Ponceron. Voilà trois jours que nous sommes à travailler depuis six heures du matin à sept heures du soir et, parle travail de cette nuit, nous sommes plus retardés que jamais, d'autant qu'il faudra refaire plusieurs états.
Adieu, chère Fanny, je vous aime de tout mon cœur. J'espère que vous me plaignez et que vous êtes aussi contrariée que moi de ce vilain retard qui m'empêchera d'arriver avant le 8 ou, peut-être, le 10. Je vous embrasse tendrement, papa, maman, M. Voile. Je voulais écrire à maman aujourd'hui; mais, j'aime mieux remettre ma réponse, de peur que mon humeur ne paraisse dans ma lettre.
Marimont, 29 septembre.
Je suis enfin parti hier de IVJaubeuge, non sans peine, ma chère Fanny, car il a fallu, pour cela, travailler lundi jusqu'à onze heures du soir. Enfin, je
n'ai pas voulu me coucher que les paquets ne fussent fermés et que je n'aie établi un ordre à suivre à l'avenir dans toutes les parties.
Je suis arrivé hier ici à une heure, j'y ai été reçu à merveille. L'archiduchesse et le duc ont mis toutes les grâces possibles. On a, comme vous le pensez, bien parlé de mon mariage ; sa sœur lui en avait mandé tous les détails et beaucoup de bien de vous sur l'esprit, l'éducation et le maintien. J'ai confirmé ce qu'elle en savait, d'où il a résulté une grande conversation sur le bonheur de l'intérieur, et elle a fini par me dire que, quoiqu'elle ne fût pas née sans l'ambition qui convient aux princesses de son sang, aimer son mari était pour elle un si grand bien, quand on était aimée, que depuis longtemps, elle ne changerait pas son sort avec aucune reine de l'Europe.
Elle m'a dit qu'elle serait charmée de vous connaître, et sifîlle va l'été prochain à Beauvais, chez la fille de Mme de l'Infantado, qui est à huit lieues de Rocroy, elle compte bien y faire une course. Elle m'a chargé aussi de vous dire que, sans étiquette, si vous étiez dans le pays pendant les voyages de Marimont, elle comptait assez sur moi, d'après notre ancienne connaissance, pour vous engager d'y venir passer quelques jours. Elle m'a fait mettre près d'elle à table et auprès d'elle au loto. Elle a eu enfin toutes les recherches d'une maîtresse de maison ordinaire pour quelqu'un qu'elle veut très distinguer.
Le château est très beau ; il a été bâti par les États pour le feu prince Charles et il tient à une forêt peu étendue, mais parée comme un jardin. Ils tiennent ici un état immense; il y a cinquante invités logés, une troupe de comédiens, comme aux Variétés, et deux équipages de chasse. Je voulais partir aujourd'hui, après le déjeuner; mais, ils m'ont tant pressé d'aller à la chasse et de ne partir que demain, en m'offrant des chevaux pour aller au premier relais et envoyer les miens en avant, que j'ai cru qu'il serait malhonnête de refuser. D'ailleurs, comme Darlu et Angély sont allés droit à Givet, j'espère que tout y sera prêt et que je n'éprouverai pas les contrariétés que j'ai eues à Maubeuge où j'ai passé quatre jours de plus que je ne comptais et employés à enrager intérieurement et à m' impatienter.
Je vais tâcher, cher szivem, de vous parler de ce qui est ici, au moins autant que je m'en souviendrai ; il me semble que c'est se rapprocher que de se dire tout ce qu'on voit. D'abord, voici la vie qu'on y mène : les jours qu'on ne chasse pas, qui sont rares, on a la matinée à soi; on demande des calèches, si on veut se promener dans le parc. A une heure, on se rassemble au salon pour dîner; à deux, après dîner, on joue deux ou trois lotos, à quatre louis le tableau. Ensuite, une heure de toupillage, ou on va dans sa chambre, ou bien, on reste à jouer ou à voir jouer au billard ou au trictrac. A sept heures, à la comédie ; la
salle est jolie, grande comme celle de Rocroy, un très bon orchestre et un spectacle d' enfants de dix à douze ans, mais assez bon. On a joué : Les plus courtes folies sont les meilleures et les Héroïnes^ pantomime. Cela dure deux petites heures; on remonte au salon et le jeu recommence. On l'interrompt pour le souper; on se met à table qui veut; on finit le jeu et chacun est rentré dans sa chambre à minuit. Les jours de chasse, comme aujourd'hui, on déjeune tous ensemble à dix heures ; on soupe à six et après souper la comédie, le loto ensuite et on va se coucher.
Parmi les personnes établies ici , outre Leurs Altesses Royales, la duchesse douairière d'Aremberg, mère du comte de la Mark ; elle a été charmante et est encore extraordinairement conservée. C'est peut-être la seule femme de ce pays-ci sur qui la méchanceté n'a jamais pu mordre, quoique tous les agréables d'un pays, où la galanterie paraissait simple, l'aient attaquée. Elle jouit aujourd'hui, parla considération qu'elle a, des efforts que sa vertu lui a peut-être fait faire et elle est fort aimable et donne le ton à la société de Bruxelles.
Le prince et la princesse Stahremberg. Lui a été longtemps ambassadeur à Paris, ensuite ministre ici; il est aujourd'hui grand-maître de la maison de l'empereur, très belle place sans fonctions; il doit passer l'hiver à Paris. Sa femme, sœur de la duchesse de l'Infantado, a de l'esprit, du piquant et de l'usage
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du monde; on la dit méchante; je n'ai eu qu'à m'en louer à Paris, à Vienne et à Bruxelles où je l'ai toujours assez vue. La comtesse Louise Stahremberg, leur belle-fille, est fille de la duchesse d'Aremberg; elle a vingt ans, grande, bien faite, pas jolie, mais assez agréable, vive et l'on dit qu'elle a de l'esprit.
Le prince et la princesse de Ligne. Vous connaissez lui; sa femme est assez vieille, blonde, fade quand elle était jeune et blanche et grosse aujourd'hui. Encouragée par l'exemple de son mari, elle s'est égayée de son côté; ils sont d'ailleurs bien ensemble, en se voyant le moins qu'ils peuvent. Elle est du reste fort ennuyeuse; mais, il est vrai qu'elle paye fort bien au loto.
Le prince et la princesse de Grimberghe. Le mari est grand-écuyer, la femme est assez laide, gauche et maussade. Le prince et la princesse de Gavre; lui grand-maître, elle grande-maîtresse de la cour. Il est bon homme et fort poli, elle grande, grosse, grimacière et ennuyeuse. Le comte et la comtesse Darberg; le mari bon militaire, commandant le régiment de dragons qui est à Mons; sa femme, belle et fraîche, paraît naturelle.
La comtesse de Sars, jeune veuve, fort jolie. L'archiduchesse m'a dit qu'on pouvait la prendre pour fille, ayant eu un mari vieux et malade; elle s'est conduite à merveille avec son mari et depuis son veuvage. Il paraît que l'-archiduchesse l'aime
beaucoup, et voudrait lui trouver un mari, le premier ne l'ayant été qu ad honores . Elle a une sœur avec elle, chanoinesse de Mons, qui a aussi un joli visage; mais elle est mal faite ; je la crois même bossue. Voilà, ina Fanny, tout ce qu'il y a ici de femmes et ce n'est pas mal.
Outre leurs maris, il y a d'hommes : le monseigneur qui a plutôt l'air d'un grenadier que d'un évêque; il a la parole haute et brève, a cinq pieds six pouces, aime la chasse, le jeu, le vin, etc., a de l'esprit, mais, pas toujours le ton épiscopal. Le ministre de Hollande, M. Hope, est ici avec deux députés, pour la négociation, dont l'un est le frère de la grosse Hollandaise, Mme de Salis, à qui il ressemble beaucoup et même en beau, quoiqu'il soit fort laid; on dit beaucoup de bien de leur esprit et de leurs formes. M. de Vivuk, ministre palatin, milord Farrington, ministre d'Angleterre, M. du Ghâtelet, capitaine des gardes, M. d'Oudenarde, le comte Spontin, le comte Seckendorf ; de La Verlue ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
Pendant la comédie est arrivé le comte Belgioso, premier ministre; je le connais beaucoup; c'est un homme d'esprit que l'empereur aime infiniment et qu'il a fait venir de Londres où il était ministre, pour voyager avec lui en France. Voilà, ma chère Fanny, les détails que vous me demandez et que je puis vous donner de mon séjour d'ici, que je quitterai
demain, à cinq heures du matin, pour arriver à Givet pour dîner, afin de faire ma revue le soir et le lendemain la formation et les écritures. Si je puis terminer, je verrai manœuvrer le régiment le 2, de grand matin, pour aller de là coucher à Rocroy, y passer le B et partir le 4 pour Thierri. Mais tout cela dépend des affaires, et après ce qui s'est passé à Maubeuge, je ne puis compter sur rien . J 'avais hier la tête si pleine de détails, que j'ai été hîen aise d'avoir un jour à moi pour n'y plus penser aussi, il faut convenir que le mois que je viens de passer, est le plus ennuyeux du métier et que, tous les ans, nous n'aurons pas une formation nouvelle.
Adieu, cher szivem. Quand sera donc le jour où j'aurai le plaisir de vous voir? Si mon calcul ne me trompe pas, ce sera le 7 ou le 8, car j'ai encore le désagrément sûr de trouver tous les chevaux de poste sur les dents à cause du passage des filUsibleJ, ce qui pourra encore me retarder d'un jour, et la pluie que je crains à Givet, qui retarde nécessairement les opérations! Aussi une fois avec vous, cher szivem, je ne vous quitte plus, car je ne connais rien d'ennuyeux comme l'absence. Mille choses tendres et respectueuses à papa et à maman ; je vous embrasse de tout mon cœur.
Fontainebleau, 8 novembre (1).
Quoique je nç s^he. pas. en<?ore, ma ch^^e Fanuy, quaïMl part la postç. <ie Bouorgogrue, j:Ç vais toujours vous rendre compte de mon yoyage, d'abord pour avoir le plaisir de causer avec vous et en.suite pour que vous soye^ i^strwte de tout ce que je fois. En partant de Villen^euvè, j'ai eu de mauvais chemins et d'encore plus mauvais chevaux et, en parenthèse, il faut en prévenir papa, pour vous feire partir de bonne heuire, car les nuits sojpt noires comme Tenfer et pour arriver de jour ici, il faut partir de la Celle avant huit heures à ç^use des chemins et des chevaux ; voyez ci-dessus.
Entire Pont-suF- Yonne et Vilieneuve-la-Guyar, j'ai changé mes deux chevaux avec les deux de devant d'une berline anglaise, où étaient une dame, un monsieur et deux enfants de sept à huit ans, jolis comme des amours, grands yeux, cheveux noirs, teint blanc, etc. J'a^i mis pied à terre et je leur ai parlé anglais, pour leur demander s'ils allaient bien loin et les prévenir de la peine qu'ils auraient à trouver des chevaux, vu le voyage du Roi. La dame
(i) Après quelques semaines passées auprès de sa femme, Esterhazy rejoignit la cour.
m'a répondu qu'elle allait pour sa santé dans le midi de la France et que le voyage était bien inconvénient pour elle, parce qu'elk ne savait pas le français, mais quemylord le parlaitbien, heureusement. Mylord alors m'a demandé « si je vienne aussi de la Midi « d'où j'ai conclu que 1' « heureusement » de mylady était à bon marché et que mylord n'était pas fort sur notre langue. Il pensait probablement de même de moi sur l'anglais; c'est cependant dans cet idiome que nous nous sommes souhaité mutuellement «goodjourneyw .
A Villeneuve, j'ai trouvé Le Noble, et la nuit m'a pris avant d'être à Josas, mais une nuit si vraie que je ne voyais pas Le Noble et que Le Noble ne voyait pas les oreilles de son cheval. En arrivant aux barrières de l'avenue de Varennes (1) , que j'ai reconnue par la lumière du château, j'ai fait mettre Joseph pied à terre et nous sommes arrivés à bon port. J'ai été reçu en ami de trente ans. Il n'y a que M. et Mme du Ghâtelet, le vicomte de Rochechouart, Charles de Damas, Roger et Constance. J'ai soupe avec un très bon appétit et dormi aussi bien qu'il est possible, quand on fait des comparaisons.
Le matin, j'ai vu le bâtiment neuf; il y en a à peu près les trois quarts de fait; le reste ne sera fait qu'avec les matériaux de l'aile qu'on va abattre. Ce ne sera pas le plus beau château qu'il y ait; mais, ce
(1) Terre appartenant au comte du Châtelet.
5t LETTRES DU COMTE V. ESTERHAZY
sera le plus commode : un superbe appartement pour la compagnie, deux salons, billard, cabinet de trictrac, salon de musique, garde-robe et bibliothèque, précédés par un vestibule ou antichambre et, par delà, une salle à manger. Dans ce bâtiment neuf, au même étage, seront les logements très complets du maître et de la maîtresse de maison, sept logements de femmes complets, seize d'hommes, plus ou moins grands et cinq de garçons pour donner à un ingénieur ou à un secrétaire de quelqu'un qui y viendrait.
Des jardins qui sont en gazon, menant en pente douce à la Seine et, sur le côté, quarante arpents de prairies, plantées de touffes d'arbres çà et là, et la ville de Montereau au bout, qui fait en beau l'effet de Joigny vu de Gèze, tout cela est très beau. Le laid est qu'il y a des fièvres pendant les mois de juillet et d'août; on les attribue à des espèces de marais, plantés d'ormes et de peupliers, qui ont beaucoup de ressemblance avec mon cher marécage, avec la différence cependant, que l'eau n'y coule pas, mais y reste> s'y corrompt et rend l'air malsain. M. du Ghàtelet vient d'en entreprendre le dessèchement par des canaux qui en porteront l'eau à la Seine. Cette opération lui reviendra à un million et la terre, portée à sa grande valeur, n'est sur le papier que de vingt-cinq mille livres de rentes, en payant les gardes, les régisseurs, l'entretien, les impositions. Le produit de Ja terre sera le foin, les légumes, les fruits, le gibier
qu'on consommera, car pour l'argent comptant, il en fait son deuil. C'est dommage, car la position et le pays sont charmants et la distance aussi.
Après la promenade, nous avons été chez Mme du Chàtelet où était Mme de Simiane. Elle raffole de Cécilia, Mais, on lui dit que cet t^uvrage était infiment mieux en anglais et qu'il avait beaucoup perdu à la traduction. On s'est mis à table; j'ai mangé un morceau debout, pour n'être pas tenté de trop dîner, devant bien souper, et je suis parti pour venir ici. Personne n'était arrivé. Le Roi chasse le cerf, au-dessus de Gorbeil. Il a demandé à souper pour huit heures. On dit que le voyage est très nombreux; je n'ai vu que ma chambre, qui est fort bonne; elle est au-dessus de celle du Roi, ce qui fait qu'on y a mis un tapis, ce qui convient fort à un frileux comme moi.
Adieu, je vais descendre et je finirai ma lettre ou ce soir ou demain; mais, en tout temps je vous assurerai avec sincérité, que je vous aime de tout mon cœur.
A minuit.
J'ai été fort bien reçu et j'ai très bien soupe. Le Roi m'a fait mettre à côté de lui et m'a demandé si, depuis qu'il n'avait eu Vhonneur de me voir, j'avais fait un enfant. J'ai répondu tristement par la néga-
tive ; j'ai eu la même réponse à faire à tout le monde, car tout le monde m'a demandé si vous étiez crosse. Au reste, j'ai été reçu à merveille, j'ai soupe à fond, un souper excellent. Le Roi m'a donné de tous ses bons plats et m'a su gré de n'avoir pas dîné pour mieux souper. Il déjeune demain à onze heures et de là, nous chasserons le sanglier. Je cachetterai ma lettre avant de partir, pour vous souhaiter le bonjour d'aussi bon cœur que je vous souhaite le bonsoir. Ich hiisse dich von herzen .
Vareiines, 11 novembre.
Notre chasse de mardi a été affreuse, ma chère Fanny ; il a fait heureusement le plus beau temps du monde; mais après avoir pris un grand sanglier, dans moins d'une demi-heure, nous avons passé une heure et demie jusqu'à cinq à en chercher inutilement dans une grande partie de la forêt. Un bon souper nous a dédommagés. Hier, nous avons été à la (illisible); la chasse a été belle, mais le temps très mauvais. Il a plu à plusieurs reprises; on a dîné à quatre heures. Le Roi est parti à dix heures pour Versailles, et nous, M. du Ghâtelet et moi, pour venir ici, où la compagnie est augmentée du marquis et de
la marquise de Oo^igfny. J'ai fait déax parties de trictrac, que j'ai trouvées un ^eu longues. On s'eét allé coucher à minuit et demi et j'ai fait le loir jusqu'à neuf heures ^ans m'éveiller.
La Reine a été «aigfnéè lundi et se porte fort bien. M. comte d'Artois a 'bien Yôtfin se chatger de me mettre à ses pieds. •J'it'ai chasser mardi prochain avec son équipage à Meudon pour la Saint-Hubert; celle du Roi ne se fera que dettiain à forces reposées.
On parle beaucoup des ^Hollandais ; il passe pour sûr que l'empereur fait marcher des troupes aux Pays-^Bas. Mais, avec cela l'opinion publique n'est pas pour que nous fassions la guerre ; quelques personnes croient qti'on rassemblerait des trotrpes en Flandre ; -mais, la majeure partie des politiques pense qu'on s'^en dispensera. Je voudrais du moins qu'on en rassemblât pour leur iiistrucltion,'Car je suis forcé de convenir qu'elle ^n a bien besoin.
La question de Saint^Gloud n'est pas terminée (1) ; mais, elle est décidée et on dit qu'ily a un compromis de signé entre la Reine et le duc d^Orléans et que la lenteur que cette réquisition éprouve, vient des arrangements à prendre pour la seigneurie avec l'archevêque de Paris, à qui on doit, dit-on, donner Berry en échange ipour y asseoir sa pairie.
On dit que le Roi a fait écrire aussi une lettre aux
(1) C'est en cette année que le duc d'Orléans vendit à la reine Marie-Antditiette le château de Sài'nt-Cloud.
intendants; mais, on ignore sur quoi. Ce qui parait certain, c'est que, malgré celle qui a été écrite aux évêques, il y en a fort peu qui aient quitté Paris; on prétend que c'est, d'après les rapports de la police, sur la mauvaise conduite secrète de ces saints pasteurs. Enfin, chère Fanny, on dit tant de choses, que les oisifs et méchants auraient de quoi s'égosiller à répéter tout ce qui se dit.
La baronne (?) a été trouvée un peu bavarde et trop enti^nte. 11 me semble qu'elle n'a pas eu le succès à R., que son esprit eût pu lui donner. Le milieu entre l'aisance et la familiarité, le silence et le trop parler sont plus difficiles à saisir qu'on ne le croit. Qui a l'usage du monde seul sait maintenir cet équilibre et sait distinguer les occasions où on peut parle' beaucoup, sans inconvénient, de celles où un silence absolu serait même préférable à un mot de trop. Les distinctions entre la familiarité et l'aisance sont encore plus difficiles; elles sont toujours relatives, et non seulement à l'âge et à Tétat de la personne, mais à l'âge, à l'état, au nombre, au caractère même des personnes avec qui on est et surtout au temps où on les connaît. De tous les torts qu'on a dans le monde, ce sont les plus grands , parce qu'ils prêtent au ridicule et que, comme dit le méchant, « les vices ne valent pas la peine qu'on les combatte, mais un ridicule reste w .
Ma lettre ressemble à un sermon ; mais je sais com-
bien vous en avez peu besoin et je ne puis pas me refuser de faire un traité sur le trop parler, comme j'en ai fait un sur la politesse, parce que j'aime à causer avec vous. Gela me rappelle mes promenades, que je regrette bien pour le présent et pour cet hiver. Vous m'avez demandé pourquoi je vous aimais mieux à la campag^ne qu'à Paris ; c'est que je vous vois davantage.
Versailles, Ititldi soir.
Bonsoir, ma chère Faûny,.je suis arrivé à très bon port ici; ma toilette faite, j'ai été chez la Reine qui, avec sa bonté ordinaire, m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et quand vous viendriez ici, qu'il lui tardait de vous voir. Je vous ai annoncée pour la Pentecôte ; la coiffe ne se iporte que trois seïnaines ; ainsi vous n'êtes plus en coiffé. Elle est entrée dans des détails sur la manière dont vous passez votre temps, si votre jeune amie était avec vous, et si elle devait y rester longtemps. De là, j'ai été voir Mme de Fronsac, la comtesse Dia(ne, et Mme d'Osëun. M. de Ghoiseul était assez mal hier; les riouvelles d'aujourd'hui sont meilleures ; je pourrais envoyer Bdhoiiff d'ici, pour en savoir de tna tpart et il riapportera le Panier de Topaze, qu'on n'a ^pas Ipu trouver ici. La musique vous sera adressée aux Troiix sous contreseing et Darlu s'est chargé du carton.
J'ai dîné chez Mme de Polignac avec M. le comte d'Artois, qui m'a beaucoup parlé de vous. Après
diner, la Reine y est venue , nous avons joué au trictrac, tête à tête; mais, comme nous avons plus causé que joué, la partie a duré. J'y ai perdu quatre louis. De là, j'ai été au débotté du Roi, qui m'a fort bien reçu et a causé des Troux. Nous avons parlé bois, chasse; il ne chassera pas le printemps de ce côté-là ; il s'amuse aux alouettes où il chasse jusqu'à ce qu'on permette Rambouillet. Enfin, il a fait chercher des cartes et nous sommes restés à les examiner jusqu'à huit heures. J'ai été passer la soirée chez madame d'Ossun. J'ai été au coucher où j'ai eu le bougeoir et de là, je suis revenu chez Mme d'Ossun, où j'ai encore fait un trictrac où j'ai gagné dix louis.
La Reine m'a dit d'aller voir Trianon demain matin ; elle ira s'y promener en voiture et descendra s'il fait assez beau. De là, j'ai rendez- vous au bureau de la Guerre; je tâcherai d'avoir un moment pour faire ma cour à Monsieur et ne pourrai partir qu'après dîner. Mme de Marsan (1) a été fort mal; mais, elle est mieux. M. des Salles de Saint-Guet est mort; on ne parle que de maladies.
La Reine compte aller à Notre-Dame et à Sainte- Geneviève le 9, le Roi passe la revue le 1 1 ; voici tout ce que je sais de neuf. J'espère que vous savez depuis longtemps que je vous aime de tout mon cœur; eh bien ! j'ai du plaisir à vous le dire et à vous embrasser !
(1) L'ancienne gouvernante de Louis XVI et de «es frères et sœurs.
Hôtel du Châtelet, 6 mai.
Je suis arrivé hier ici, ma chère Fanny, avant onze heures, à très bon port. J'ai trouvé la maison déserte, M. et Mme du Ghàtelet log^eant chez M. de Gramont, pour être à portée du M. de Ghoiseul qui a été fort mal jusqu'à trois heures de l'après-dîner. Il voit Barthes, mais ne fait pas ce qu'il ordonne. Il y a dans la maison un petit chirurgien qui le hait, et qui défait ce qu'il fait faire, devant lui. On dit, en tout, que c'est un foyer d'intrigues, ce qui se passe dans la maison, et cette division dans la Faculté donne plus d'inquiétude encore que la maladie, quoiqu'elle soit grave. Pendant trois jours, on n'a donné que des palliatifs et point de remèdes actifs, c'est ce qui a produit les orages. En tout, il me paraît qu'on est fort content de Barthès qui a plié son caractère entier et tranchant, à cause des obligations qu'il a à Mme de Ghoiseul et cède sans humeur, mais en protestant, à l'opinion d'Omenénès, dont il me semble que le public n'est pas content dans tout ceci.
Hier, le malade a pris des poudres anglaises ; on en ignore encore l'effet. Ge n'est pas Barthès qui les a ordonnées; il a dit qu'il ne les ordonnait pas, parce qu'il ne les connaissait pas, et qu'il préférait l'émé-
tique en lavage, mais que, puisque Omenénès s'y refuse, il aimait mieux les poudres, dont il avait entendu dire de bons effets, que de laisser mourir M. de Choisçul, fe^ute d'être évacué.
Il est vrai que Pérache est malade; mais, ce n'est pas du tout de la même maladie, et on a remarqué que cette maladie n'attaque vivement que des hommes et à l'âge de soixante ans et au-dessu&. M. de Saint- Alban, conseiller au Parlement, vient encore d'en mourir.
Voyant qu'il n'y avait personne ici, j'ai été à l'hôtel de Rocbechouart où j'ai trouvé Damas qui venait de chez Mme de Gramont, qui m'a dit ce que je vous mande. Une autre nouvelle, qui vous fera de la peine, c'est que la petite fille de Mme Archambault de Périgord se meurt à la suite de l'inoculation . Elle était hier au plus mal. Le père, la mère et M. le comte de Talleyrand sont dans la plus affreuse situation. Vous vous souvenez d'avoir vu cette enfant qui était charmante et que sa mère aimait à la folie, c'est une désolation !
De plus le temps effraye ; le bois va être renchéri d'un écu par chope (?) , le beurre coûte 44 *, la viande va être à 12* et si la pluie ne vient pas, on craint les plus grands malheurs. Je vais m'occuper ce matin de vos commissions. J'irai chez Mme de Gramont avec Rochechouart à midi, voir M. et Mme du Châtelet; de là, je viendrai dîner chez Mme de Courteville. Si, d'ici à deux jours, le mieux de M. de Ghoi-
seul se soutient, je serai dimanche à dineraux Troux ; si non, vous aurez de mes nouvelles dimanche et demain matin.
Je ne sais pas encore de nouvelles de M. de Ghoiseul, de cette nuit; je ne fermerai ma lettre qu'après en avoir reçu. Je vous assure que je trouve déjà le temps long depuis que je suis séparé de vous; mais, j'ai joui de tous les biens que j'ai entendu dire de vous et de ce que j'y ai ajouté devant Mme de Tingry. Je vous embrasse, ma chère Fanny, d'aussi bon cœur que je vous aime.
Samedi 7.
A mon réveil, ma chère Fanny, on m'a remis votre * lettre ; je vous remercie de votre attention ; je vous assure qu'elle m'a £ait grand plaisir, ainsi que toutes les marques que je reçois de votre tendresse. Mon départ est toujours incertain et tient à la vie de M. de Ghoiseul et con^me c'est demain son mauvais jour, s'il va mieux demain matin, je viendrai coucher aux Troux, s'il va plus mal ou qu'il meure, je resterai avec M. et Mme du Châtelet qui sont bien malheureux. J'ai été ^ier matin chez Mme de Gramont que je n'ai pas vue, et qui était chez son frère. Tout le
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monde était dans la consternation, les poudres angolaises avaient fait peu d'effet; le redoublement était très fort et le pouls très faible. Barthès avait mauvaise opinion de Tétat du malade ; mais n'étant pas le médecin de confiance des parents, on ne lui avait pas demandé ce qu'on devait faire et il était parti sans rien ordonner que du vin quand le pouls baisserait. A midi, M. de Choiseul se sentait plus mal; il a demandé Barthès, on l'a g^alopé dans tout Paris; il est venu; le malade lui a dit qu'il sentait qu'il avait été mal traité, qu'on ne lui avait rien fait, qu'il avait toute confiance en lui et qu'il ne ferait plus rien sans son ordonnance. Il a demandé aussi son notaire ; les ennemis de Barthès, qui sont en grand nombre, ont été au désespoir, car il y a une intrigue affreuse dans la maison ; il a attendu la fin du redoublement qui a été vers trois heures sans pouvoir donner de remède, le malade étant trop faible et le pouls intermittent. A trois heures, il a commencé à donner de l'eau émétisée; à quatre heures, M. de Choiseul a fait son testament, son pouls s'étant un peu remonté. Omenénès, qui l'avait dit à la mort le matin, a dit à Rochechouart et à Damas, qu'il était fort bien, que M. Barthès le savait, et que la fièvre qui restait entre les redoublements, n'était que la fièvre de cantharide, causée par les vésicatoires ; notez que Barthès les avait ordonnés mardi et qu'Omenénès les avait fait ôter deux fois, disant que cela ne valait rien.
Il y a un chirurgien de la maison qui, dit-on, est un fripon et abhorre Barthès. C'est à présent M. du Ghàtelet'qui lui donne ses drogues et qui les prépare devant lui quand Barthès n'y est pas.
Hier au soir, j'ai passé à la porte, à onze heures et demie; le pouls se soutenait; il avait eu une demiheure de sommeil. J'attends le bulletin de ce matin; la nuit prochaine est la mauvaise nuit; s'il la passe bien, je partirai après dîner et prendrai la poste à Orsay pour ne pas faire venir de relais dans l'incertitude ; je vous assure que je voudrais déjà être avec vous. Pérache n'a pas gagné la maladie, celle qu'il a est absolument différente ; je tiens la parole que je vous ai donnée de ne pas y aller.
Ma sœur m'a mandé qu'il y a de la consternation dans son pays, par la crainte de la récolte, que celle de l'année dernière ayant manqué, les fermiers ne peuvent pas payer et ont même besoin de secours, et qu'ils sont dans l'embarras. J'ai envoyé sur-le-champ six cents francs pour lui tenir Heu des étrennes, que je lui envoie tous les ans et que je n'avais pas envoyées cette année; elle en fera l'usage qu'elle voudra.
Je reçois dans l'instant le bulletin de M. de Ghoiseul ; la fièvre a été faible toute la nuit, elle a augmenté à six heures; il y a eu deux évacuations, l'oppression continue ; il faut voir la nuit prochaine ; je crains bien que cela ne se prolonge sans se décider.
Mais, à moins que cela ne tourne tout à fait mal, je suis décidé à revenir au plus tard lundi. Je ne m'accoutumerai pas d'être à huit lieues de vous, sans voir ce que j'aime le mieux au monde. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Le 8, à neuf heures.
Jamais désolation n'a été comparable à celle du château de Choiseul; depuis hier, six heures, l'état est empiré, la faiblesse extrême et l'affaissement augmente. On croyait qu'il ne passerait pas la nuit et il vit encore, c'est tout ce qu'on peut dire. Mme du Ghâtelet est chez lui, dans une chambre à côté. Elle me fait une d'autant plus grande pitié que sa sensibilité qui est infinie, se porte au-dedans et je crains qu'elle ne fasse une maladie. M. du Ghâtelet est le dieu de l'amitié ; il rend les soins d'une garde et joint au meilleur cœur une excellente tête qui prévoit tout. Liancourt partage avec lui les soins du malade. On dit qu'il a reçu ce matin l'Extrême Onction; il a vu hier le curé de Saint-Eustache. Mmes de Gramont et de Choiseul ne quittent pas le rideau de son lit ; cette première a la fièvre très fort, voilà la sixième nuit qu'elle passe sans se coucher et depuis trois jours, elle n'a pris ni nourriture, ni boisson; il est vraisem-'
blable qu'elle ne veut pas survivre à celui à qui elle avait consacré sa vie. Il y a des personnes à qui cela parait bien exagéré; mais c'est de fait. Je compte vous envoyer Joseph, qui reviendra demain avec un autre cheval, quand je saurai le parti qu'on prendra, au cas d'un événement qui ne peut pas tarder d'arriver. Tout ce que je vois me retrace bien sensiblement le malheur que nous venons d'éprouver (1) et il s'en faut bien que je sois de ceux que leur peine rend insensibles au malheur des autres.
Adieu, ma chère Fanny, quelque chagrin que fasse l'amitié, en faisant partager la douleur de ses amis, croyez que le sentiment a bien de la douceur. Vous êtes faite pour le juger et votre àme saura le sentir. Je vous embrasse.
A onze heures trois quarts.
Il n'est pas mort encore, mais il ne peut plus rien prendre; on n'attend que le moment. Je ne sais plus quand je pourrai revenir, cela dépendra du parti que prendront M. et Mme du Ghâtelet; mais si j'ai un seul jour de libre, j'irai le passer chez vous.
(i) Le comte d'HallweilI, son beay-père> venait de mourir.
Lundi matin 10.
Je n'aurais pas cru que vous vous en rapporteriez à Joseph plutôt qu'à moi, sur ce que je vous manderais par écrit. Des trois portes cochères, on n'avait laissé d'ouverte que celle de l'hôtel Ghoiseul, les trois maisons se communiquant et n'ayant qu'un même jardin. Mais, excepté Mme de Ghoiseul et Mme de Gramont, qui entraient dans la chambre du malade, et M. de Stainville, son gendre, MM. du Châtelet et de Liancourt et l'archevêque de Tours, personne n'y entrait que les médecins. A l'hôtel de Ghoiseul étaient Mmes du Ghâtelet, de Beaumont, de Ghoiseul, la baronne de Brionne et la princesse Gharlotte et à peine ai-je vu une de celles-là avec plusieurs hommes. . Le reste était dans le grand salon de Mme de Gramont, séparé de l'hôtel de Ghoiseul par la salle à manger et c'était là où nous nous tenions quand nous n'étions pas dans le jardin. Gela est si vrai que les deux derniers jours, je n'ai vu ni M. ni Mme du Ghâtelet que des instants où ils ont paru à la porte du jardin pour y prendre l'air. Je suis fâché que vous me croyiez capable de manquer de parole et de ne pas répondre à la çonfi^^nce que vous avesç en moi,
d'autant qu'on m'a proposé d'entrer et que je l'ai refusé pour tenir ma parole.
M. de Ghoiseul expirait au moment où Joseph est parti; il est mort à midi, a nommé M. du Ghâtelet son exécuteur testamentaire et Mme de Gramont légataire universelle. Il a demandé d'être transporté à Chanteloup. Je né sais aucun détail du reste du testament. Mme du Ghâtelet s'est couchée en rentrant ici; il y avait trois nuits qu'elle ne s'était pas déshabillée. Elle n'a pas dormi et a une petite toux sèche, qui vient d'être échauffée; elle renferme toute sa peine et je crains pour elle une maladie. Les occupations que donne à M. du Ghâtelet la confiance . de son ami mort, l'empêchent à se livrer à sa douleur, et, j'espère, lui feront du bien.
Je ne puis rien vous dire de mon retour; la vie que je mène ici n'est pas gaie, aussi il sera le plus tôt possible. D'ailleurs il me tarde bien de vous revoir. Adieu, je vous embrasse, mille tendresses à maman.
Le 11 mai.
Je suis arrivé â temps hier, ma chère Fanny, pour m'habiller avant la triste cérémonie, où j'ai assisté avec, à peu près, tout ce qu'il y a de considérable en
France; la gloire Ta suivi jusqu'au tombeau. Il y avait une affluence incomparable de peuple pour voir passer le convoi. Nous avons laissé le corps déposé à Saint-Eustache et à minuit, M. de Ghoiseul, le baron, le duc de Stainville et le comte de Gastellane doivent aller le conduire à Ghanteloup. Voilà une belle carrière terminée ! Tout cela n*a fini qu'à dix heures et demie. Je suis rentré chez moi. Mme du Ghâtelet est restée chez Mme de Gramont jusqu'à minuit ; je ne Tai vue qu'un moment. Je n'écrirai pas à la veuve ; je vais employer ce temps-là à tâcher de tout finir, pour arriver demain soir aux Troux. Je vous assure bien que c'est le seul endroit où je sois bien aise d'être avec vous, chère Fanny, et où je me passe de tout. Tout me manque quand je ne vous ai pas.
On m'a dit hier au convoi que maman allait épouser M. Voile; j'avoue que cela m'a fait rire, malgré la tristesse du lieu. Si elle continue à être bien avec vous et se prête à ce que vous vous livriez aux plaisirs de votre âge, elle peut être sûre que je ferai ce que je pourrai pour son bonheur, étant bien assuré que ses sermons contre la tendresse matrimoniale ne feront pas d'effet, ni sur vous, ni sur moi. .
Versailles, dimanche (juin).
Je suis arrivé ici, ma chère Fanny, au moment du dîner du Roi. La Reine m'a demandé si je vous avais amenée ; je lui ai dit que non. Elle m'a dit que c'était fort mal et m'en a demandé la raison; je lui ai répondu que ma belle-mère était un peu indisposée. Avant dîner, je l'ai rencontrée dans la galerie ; elle m'a demandé si c'était bien vrai que maman soit incommodée et si ce n'était pas un prétexte; je l'ai assurée que non, et que vous aviez le projet de venir faire votre cour dimanche. Elle m'a dit qu'elle serait fort aise de vous voir. Elle m'a fait mettre près d'elle à dîner, m'a dit qu'elle allait dimanche, après souper, s'établir à Trianon jusqu'au 3 juillet et qu'il fallait que j'y vinsse dîner ou souper, ou passer la journée quand je voudrais, qu'elle avait beaucoup de choses à me dire, qu'elle ne me voyait plus, mais, qu'au reste, elle me savait bon gré de mon exactitude à aller à Rambouillet.
M. le comte d'Artois, Mmes de Polignac et de Guiche m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles. J'ai été voir le maréchal de Ségur, dont j'ai été assez content; ma conversation de l'autre jour lui avait fait
7î LETTRES DO COMTEJv. ESTERHAZY
assez d'effet et il a replâtré la chose pas trop mal. Je suis rentré ensuite chez moi, me reposer du chaud qui a été excessif aujourd'hui. Le soir j'ai été au jeu, où j'ai été fort bien traité; de là chez Mme de Polig^nac, où j'ai rencontré le contrôleur général. J'ai fait une main à fond avec lui ; il est faux que les fermiers généraux soient nommés, ce ne sera qu'au mois d'octobre. Il me donna beaucoup d'espérance pour M. de Ferpont et m'a paru très bien disposé à lui donner une place, sans pouvoir cependant me le promettre. Je vais le mander à la baronne. Le comte François de Jaucourt, celui qui a été si poli pour vous un jour de la fête de Lame, s'est écrasé un doigt dans une porte cochère et on a été obligé de le lui couper (1) . L'Obligeance (2) d'une part, et la nouvelle comtesse de Choiseul de l'autre, se sont faites généraux d'armée et tâchent d'enrôler sous leurs drapeaux tous les jeunes gens et de se les enlever réciproquement; on nomme déjà des déserteurs de l'armée
(i) Cette version banale de l'accident dont parle Esterhazy cachait la vërité. On lit dans les papiers du duc Decazes : « M. de Jaucourt avait donné, dans une occasion privée, l'exemple d'un courage et d'une force d'âme héroïques. La main prise dans une porte en quittant précipitamment un appartement où sa présence aurait compromis une personne qui lui était chère, il avait surmonté d'horribles douleurs pendant un temps assez long pour que, en se retirant, il eût pu faire disparaître avec lui les traces de la mutilation dont il avait payé sa fermeté. » (Voir mon livre : Louis XVIII et le duc Decazes , p. 39- 40). Le comte de Jaucourt épousa Mme de La Châtre quand elle fut devenue veuve.
(2) C'est Mme de Coigny que désigne ce sobriquet.
ANNÉE 1785 7â
Coigny; on dit qu'il n'y a qu'à satisfaire l'Esprit, en suivant son char, et que l'autre permet d'espérer des avantages plus réels. En tout, on en parle beaucoup et pas en éloge. Il est embarrassant d'être le mari d'une de ces dames; je crois fort peu amusant d'être leur adorateur et ridicule d'être leur jouet. J'ai été aussi au coucher du Roi où j'ai eu le bougeoir, quoiqu'il y eût là, plusieurs personnes bien chaussées : Jaucourt, Guines, comte de Durfort, etc. Adieu, je t'embrasse, chère Fanny, d'aussi bon cœur que je t'aime.
Versailles, 22 juin.
J'ai été bien fâché, ma chère Fanny, de ne pas avoir le temps de vous écrire hier. Après la chasse la plus ennuyeuse, nous avons fini par manquer notre cerf à huit heures et demie et nous n'avons eu que cinq minutes pour faire notre toilette ; encore le Roi était-il à table quand je suis descendu. Nous sommes arrivés ici à deux heures trois quarts et j'ai aussi bien dormi qu'il m'est possible, loin de ma petite place. Je vais partir dans trois quarts d'heure avec M. le comte d'Artois, qui me mène à Trianon. Le Roi vient d'y aller tout à l'heure. Je ne sais pas si je rentrerai cet après-midi ou si le voyage de Saint-Gloud tient
toujours. Dans tous les cas, vous aurez ma lettre à votre réveil, parce que j'enverrai Lajeunesse cette nuit à pied, pour qu'il m'amène un relais de cabriolet au pavé de Dampierre.
Boisgelin a envie d'aller voir le jardin de Limours et le parc de Dampierre et nous ferons cette petite course dans la matinée. Je passerai aux Troux, pour aller t'embrasser, et puis je reviendrai pour dîner. Boisgelin ne dîne pas et retourne de Dampierre à Versailles. Je n'ai pas pu lui refuser ce petit plaisir. Nous avons été fort liés. Je regrette cependant bien les deux heures que nous aurions passées de plus ensemble. Je n'aurai plus que la nuit du samedi au dimanche à passer loin de vous, jusqu'à mon départ qui, je te l'assure, me "coûtera bien fort.
Le Roi m'a dit hier, qu'il fallait que tu viennes à Fontainebleau et qu'il était fort bien à toi d'avoir renoncé à Rocroy cette année, qui devait t'amuser davantage que les Troux. Je lui ai répondu que j'étais sûr que tu ferais toujours ce qu'il y avait de naieux à faire; il m'a dit qu'on le disait. J'ai eu le bougeoir au coucher. On ne dit ici aucune nouvelle. Adieu, chère et bien chère Fanny, je finirai la lettre à mon retour, la demie est sonnée, je t'embrasse.
Mardi, à minuit et demi.
Tous mes projets sont renversés; la Reine me mène demain déjeuner à Saint-GIoud et de là diner à Trianon. Ainsi, je n'aurai que le soir le plaisir de t'embrasser. Je partirai vers sept heures et demie ou huit heures, qui est le moment où Ton rentre de la promenade. Il y avait à dîner aujourd'hui le duc de Goigny et le baron de Besenval de plus que l'autre jour. Je n'ai pas joué après dîner. Le Roi s'est promené au hameau, la Reine est restée dans l'ancien jardin. En rentrant, on a été à la Bague, où on a joué jusqu'au soir. Le Roi est allé donner l'ordre à Versailles et nous sommes restés à causer au salon. Je ne me suis pas mis à table à souper; j'ai mangé des fruits et de la crème dans le salon avec la Reine, M. le comte d'^Artois et Mme de Polignac.
C'est aujourd'hui le jour du palais. Il y avait Mme d'Ossun, la comtesse de fillisiblej, et Mme de Ta vannes» Madame et M. le comte d'Artois sont venus souper; ils ont joué au loto après souper; j'ai joué au trictrac avec Mme Elisabeth, le Roi aussi, avec le baron de Besenval, la Reine, M. le comte d'Artois, Mme d'Ossun et le duc de Coigny ont joué au billard, le reste au loto.
Nous rentrons dans l'instant, j'envoie Lajeunesse porter ma lettre; j'imagine que Le Noble reviendra demain, pour me mener le soir, sans quoi Bonouff me mènera; on dit qu'il mène fort bien. En relisant ma lettre, j'ai pensé que tu n'entendais pas ce que veut dire le jour du palais : Pendant le voyage de Trianon, les dames du palais de la Reine, le coucher d'honneur, le premier écuyer et le premier maître d'hôtel peuvent y venir souper les mercredis et les dimanches. Bonsoir, ma chère Fanny, je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur. Mille tendresses à maman.
Luzancy, 5 juillet.
Je suis arrivé hier ici pour dîner, ma chère Fanny; j'ai trouvé Bercheny seul (I) avec sa femme et ses enfants. Mme de Gontaut, Mme d'Oudenarde et Saint- Blancard en étaient partis le matin pour aller aux eaux de Contrexéville. Ce séjour-ci est enchanteur et pour moi surtout, qui l'ai beaucoup habité dans mon enfance. Il n'est pas possible de le reconnaître. Les
(1) L'un des fih du maréchal de Bercheny. Les lecteurs des Mémoires savent que Valentin Esterhazy avait été élevé par le maréchal à l'égal de ses enfants. La terre de Luzancy appartenait à la famille Bercheny.
appartements du maître et de la maîtresse de la maison sont arrangés à merveille. J'ai passé une partie de l'après-midi à me promener avec Bercheny et je n'ai pas fait la moitié de ce qu'il y a à voir. Sa femme nous avait donné rendez-vous à l'Ermitage; mais, nous avions pris des chemins différents et nous ne nous sommes rejoints qu'au château, où nous avons terniiné notre soirée par une partie de trictrac.
Ladislas a été inoculé, il est encore rouge, mais se porte à merveille ; il ne sait presque pas parler français, mais, il parle allemand, comme s'il n'avait jamais quitté Mayence ; il fait fort bien l'exercice, il est fort et naturel. Dieu veuille, ma chère Fanny, que nous en ayons bientôt un pareil. L'idée, que c'est un moyen d'augmenter notre bonheur, me le fait désirer cent fois plus que toute considération de vanité ou d'intérêt, qui sont bien faibles près de celle de ma tendresse pour la plus aimée des femmes et qui le mérite le plus par sa sensibilité, sa vertu, ses agréments. Je jouis de penser, ma chère Fanny, que tout justifie mon goût, et je me livre avec transport au bonheur d'aimer à la folie, ce que je dois aimer par devoir. J'ai envoyé Oursin, fils de Marcassin, à Mme d'Hellstadt. Elle n'est pas à la campagne et la concierge n'a pas voulu s'en charger, de peur qu'il ne meure et a fait dire de le renvoyer dans huit jours, après l'arrivée de sa maîtresse. Je suis indécis après cela, si je le renverrai aujourd'hui avec un billet ou
si je remmènerai avec moi jusqu'à Rocroy ; il est tout à fait drôle, et point du tout incommode ; il est, dans ce moment-ci, couché sur mon pied.
Bercheny, qui sort d'ici, me charge de vous dire mille choses tendres; il vous aime de tout son cœur, et voudrait bien vous avoir ici. Je lui ai promis que vous y viendriez une autre année, quand vous seriez plus libre ; mais, il est sûr que ceci vaut bien la peine d'être vu et prouve bien qu'il n'y a pas de lieu qui, étant bien arrangé, ne fasse plaisir à voir et ne soit agréable pour la promenade. Le peu de murs qu'il y a sont cachés et l'on se croit toujours en pleine campagne. Il a plu cette nuit et il y a lieu de penser qu'il fera beau cet après-midi que nous passerons à nous promener. On attend le soir M. de Puységur et Mme Dankoza, femme d'un capitaine du régiment de Bercheny, qui demeure ici près.
Je compte demain partir assez matin pour aller coucher àGuiscard, parce que je n'aime pas les auberges et que j'ai envie de voir les jardins du duc d'Aumont, et de là j'irai à Guise où il faut que Darlu arrive avant moi, pour que je trouve tout préparé. Si je le puis, j'irai terminer ma revue à Séchelles, chez M. d'Hervilly, qui est sur le chemin de Rocroy, et de là, je pourrais bien partir en poste pour arriver un jour avant mes chevaux.
Je ne sais pas, ma chère Fanny, comment cela se fait : on a du temps à soi toute la journée, et aux
Troux je n'avais le temps de rien ; il glissait imperceptiblement et d'une manière si douce, que je me trouvais tout étonné d'être au lendemain. Notre vie ne dure rien, ma chère amie, quand nous pourrons la passer toujours ensemble, surtout si nous joignons au bonheur de nous aimer, le plaisir d'aimer nos enfants et d'en être caressés. Il me semble que je te vois encore au bord de ce bois de Saint-Paul, que j'entende le son de ta voix et je m'attendris. Je me suis réveillé vingt fois cette nuit, toujours te cherchant et le désir de t'écrire me prend, dès que je ne suis plus avec toi; il me semble, mon cœur, que chacun de mes mouvements approche le moment de notre réunion.
Je n'ose pas désirer que le projet du voyage de Rocroy, à la fin du mois, se réalise; tu aurais acheté par des peines le plaisir que nous aurions à nous voir. Si cependant cela devait être, comme mon jardin augmenterait de prix! Au moins, dans un an, aurai-je le plaisir de t'y voir, car sans toi, ma chère Fanny, tout perd beaucoup de sa valeur. Adieu, chère amie, pense à moi et sois sûre qu'il n'y a pas un instant du jour où je n'aie de raisons dépenser à toi. Je n'ai pas vu hier une belle rose, dans la multitude qu'il y en a ici, sans désirer la cueillir pour te l'offrir. Le jasmin, l'héliotrope , le réséda parfument les appartements; je regrette de ne pas te voir partager ces bonnes odeurs. Charlotte, la fille aux cochons, est en
étagère dans le boudoir de Mme Bercheny; j'ai cherché à y retrouver les coups de crayon de ma Fanny, et je trouve que, quand on s'aime bien, on trouve dans Fabsence même, des jouissances tristes mais douces, surtout quand elle n'est pas assez longue pour faire envisager le retour comme incertain ou retardé. Adieu, la poste part à dix heures et j'espère que ma lettre te parviendra demain à ton lever. Je ne te dis pas de m'aimer, j'espère que c'est inutile, aussi superflu que si tu me recommandais de ne pas t'oublier.
Guiscard, 7 juillet.
Je suis arrivé hier soir d'assez bonne heure pour pouvoir faire un tour dans les jardins de la maison. J'ai été fort bien reçu par le duc d'Aumont (1) , que j'avais connu en 1758 et perdu de vue pendant longtemps et que j'avais revu avec plaisir quand il a reparu à Paris. Cet homme a eu des torts, sans
(1) Jacques, duc d'Aumont, qui commandait le bataillon de la garde nationale de service aux Tuileries le 20 juin 1791, et fut ensuite accusé d'avoir favorisé l'évasion du roi, ce dont il se justiBa. Il mourut en 1799. Son frère, le duc de Villequier, et le duc de Piennes, fils de celui-ci, portèrent sucëessivement après lui le titre de duc d'Aumont. Ils furent mêlés aux affaires de l'Émigration, et dans un écrit de Louis XVIII qui est sous nos yeux, ce prince rend hommage à leur dévouement à sa cause.
doute, mais jamais personne n'en a été plus puni. De l'esprit, beaucoup de valeur, une grande naissance, ayantépousé l'héritière d'une fortune immense, des fautes qui n'ont été célèbres que par la punition qu'en a obtenue son père, l'ont tenu dix-neuf ans exilé dans la plus grande malaisance et l'ont perdu de réputation. Quand je me rappelle le temps de notre première connaissance, la vivacité de ma tête, la multiplicité des goûts que j'aurais eus, si j'avais eu assez d'argent pour les satisfaire, je regrette un peu de ne pas être au temps des faux dieux, pour aller brûler un grain d'encens aux pieds de l'aveugle fortune qui ne m'a donné des biens qu'à l'âge où j'ai pu en jouir sans danger, et qui m'a marié au moment juste où, libre des préjugés de la jeunesse, j'ai été en état de juger, qu'être lié à jamais à une Fanny est le plus grand bonheur qu'une créature humaine puisse obtenir.
D'Aumont est ici seul avec Mlle Klein, avec qui il vit. J'ai passé ma matinée à faire des réflexions sur la différence de ce genre de vie, à celui d'un mari qui aime et est aimé de sa femme. Les filles, même celles qui ont de l'esprit naturel, ont été presque toujours dépourvues de l'éducation qui seule peut les faire valoir. Si elles sont libertines, elles ne peuvent pas fixer, ni se fixer elles-mêmes; si elles ne le sont pas, elles rougissent sans cesse d'un état qui les humilie aux yeux des trois quarts des hommes et de toutes les
femmes; si elles sont désintéressées, elles meurent sur le fumier; si elles sont avides, elles ne font fortune qu'en changeant d'amants, tant qu'elles valent la peine d'être payées. S'il vient des enfants de ce commerce, ils sont exclus de la société et étrangers dans la famille de leur père.
Voilà cependant la fin de la vie d'un garçon, voilà celle que j'ai été à la veille de mener en vieillissant, si Topan (non pas la chienne), mon bon génie, ne m'avait pas donné l'idée de me marier à Fanny. Oui, ma chère amie, le mardi gras de 1784 sera à jamais le plus beau jour de ma vie, le jour de mon mariage le second, et je réserve pour le troisième celui de la naissance d'un fils ou d'une fille. Je marquerai dans cetalmanach de mon cœur en lettres rouges, les jours de réunion après une séparation et ceux où ma Fanny se sera amusée. Enfin, mon amie, il est bien vrai que je ne puis plus être heureux que par vous et en vous voyant heureuse .
Mlle Klein a vingt-six ans, a dû être jolie, mais un peu passée, blanche, maigre, de jolis yeux, un assez bon maintien. Je ne puis pas juger si elle a de l'esprit; mais, elle est timide et parait rougir de son état. Son amant a perdu de son amabilité par ses malheurs et la vie qu'il a menée. Ne pouvant plus rien espérer du côté de l'ambition, ni de la considération, il ne saura pas jouir de sa fortune et a peu d'objets d'occupation. La chimie est la science qui l'occupe et qui le
AINNEE 1785 83
sauve de l'ennui ; mais, elle ne peut que difficilement remplir une journée entière et il faut se savoir suffire à soi-même. L'ennui, après la douleur physique, est le premier des maux de ce monde et l'étude en est le seul préservatif. L'ennui qu'on a dans le monde n'est jamais dangereux, au contraire ; il fait aspirer au moment d'être seul et il en fait connaître plus vivement le prix. Mais, je plains bien celui qui s'ennuie seul, qui ne trouve pas de ressources dans son existence ou sa bibliothèque, et qui, quand il est seul, se forge des monstres qui détruisent sa gaîté, envisage l'avenir avec l'effroi le plus terrible, et conçoit du chagrin, de l'humeur ou, ce qui est pis, le dégoût de tout. Pardon de mon traité de morale, mais accoutumé à te dire tout ce que je pense, je cause la plume à la main, avec le regret que tu ne me répondras que dans huit jours.
Darlu arrive dé bonne heure aujourd'hui à Guise; il y porte les ordres pour que je trouve demain à onze heures deux escadrons réunis à Aurigny,que je verrai en passant, et je partirai demain à six pour être exact au rendez- vous.
Je passerai mon après-midi à voir le reste des jardins qui ont un grand caractère. La pièce d'eau est d'une vraie beauté; les bois sont d'un grand effet, les taillis, les futaies, les grands arbres épars sur de beaux gazons, rien de petit, rtende colifichet. Tout me porte ici à des idées sérieuses mais sublimes; toujours le
beau, jamais le joli. Je désirerais ici, surtout si j'y étais avec toi, quelques-uns des jolis sites que Bercheny a trop prodigués et qui manquent absolument à Guis- €ard. J'aime un bouquet de fleurs, en quittant une belle forêt, comme j'aime une jolie chanson, après avoir lu un chant de la Henriade ; je n'aime pas le changement, je le sens bien depuis que je suis à toi ; mais j'aime la variété.
On est venu prendre le petit chien et la femme de charge m'a mandé qu'elle en aurait bien soin jusqu'à l'arrivée de Mme d'Hellstadt. Le fidèle Marcassin est couché auprès de moi ; il s'est battu hier très bravement avec Gompiègne, chien barbet du duc d'Aumont, deux fois plus fort que lui. Marcassin a été l'agresseur et le vaincu; ainsi justice s'est faite. Je vous crois de retour aux Troux et je vous y adresse ma lettre. Ce que j'aimerais le mieux voir à Guise, serait une lettre de vous; il y a bien longtemps qu'une semaine ne m'a paru si longue; on vit bien plus longtemps quand on est loin de celle qu'on aime ; mais, combien la brièveté des jours est préférable!
Adieu, chère Fanny, j'ai bavardé comme si nous nous promenions ensemble: il me semble te voir; ton portrait est sur ma table, mais bien plus ressemblant dans mon cœur. Adieu, aime-moi comme je t'aime, je t'embrasse mille et mille fois.
Guise, 9 juillet.
Je ne comptais pas vous écrire aujourd'hui, ma chère Fanny, parce que la poste ne part pas. Mais, il se présente une occasion d'envoyer ma lettre par un courrier à Saint-Quentin, d'où elle part et je n'en veux manquer aucune, quand il s'agit de vous parler de ma tendresse pour vous. Je viens de jouir du plaisir de la vengeance d'une manière bien vive et digne de vous, mais n'en parlez pas.
Il m'est revenu que le prince de Hesse (I) de mon régiment, se plaignait de moi et qu'il tâchait d'en dire le mal qu'il pouvait. On m'en a averti, mais, j'ai feint de ne pas le croire parce que, de fait, je ne le croyais pas. Le frère de M. de Lamballe laisse un régiment vacant en propriété, qui peut convenir au prince de Hesse; j'ai écrit sur-le-champ à la Reine, pour le demander pour lui et à M. le maréchal de Castries qui s'y intéresse, pour le prévenir de ma démarche. Le matin, le prince de Hesse m'envoie un officier, pour me prier, de la part de sa sœur, d'écrire à la Reine et j'ai eu le plaisir de lui mander que je l'ai prévenu et
(i) Le prince Charles de Hesse avait pris du service en France. Il fui plus tar<l gouverneur du Holstein, qui appartenait alors au Danemark, et généralissime des armées danoises.
j'envoie un courrier à Saint-Quentin pour porter une seconde lettre à M. le maréchal de Gastries et une à Mme de Bouillon. C'est de cette manière que la vengeance est douce, je meurs d'envie de réussir, la bonne conscience fait qu'on méprise les méchancetés et mon caractère me fait jouir. . . un peu loin.
Adieu, je t'embrasse, je t'aime, je me porte bien. Si je retardais, la poste serait partie. Garde-moi le secret.
Rocroy, 11 juillet.
Je suis arrivé hier ici à bon port, ma chère Fanny, et de meilleure heure que je ne comptais. J'ai été reçu à merveille par mes princes et tous les officiers. J'ai soupe chez le prince de Hesse. La princesse de Salm est ici, elle loge où logeait le quartier-maitre, dans une maison assez commode, mais dans une rue effroyable, auprès du quartier. Je lui ai offert un logement au gouvernement, qu'elle a refusé ; je lui ai envoyé six fauteuils de velours d'Utrecht, elle n'avait que des chaises de paille. Tout le régiment se réunit à en faire un grand éloge. Elle n'est pas jolie, fort douce, on dit qu'elle a de l'esprit. Son mari a été trouvé lent, doux, mais sans activité, je lui ai déjà dit mon avis le matin à la manœuvre, de ce qu'il n'en savait pas davantage et en le mettant à une
place où il n'y a pas grand'chose à faire, j'ai été obligé de mettre un adjudant auprès de lui pour le souffler.
J'ai été content du régiment. Dans ce que j'ai vu, officiers et hussards sont instruits et les chevaux sont en bon état. Tous les officiers et Mme (illisible)^ qui sont ici, m'ont beaucoup demandé de vos nouvelles. Us sont tous, ainsi que la princesse Salm, bien fâchés que vous n'ayez pas pu venir cette année. Les chevaux anglais sont charmants; j'en ai monté un dont j'ai été bien content, à la manœuvre, sage, sûr et alerte, avec cela d'une figure charmante.
J'aurai à dîner aujourd'hui l'état-major et les capitaines avec M. du Châtelet et, le soir, un morceau pour ceux qui sont ici, sans inviter tout le monde. Je ne compte pas voir les femmes à ce voyage-ci, Mme Barteau est à Givet, Mme Alexandre à Gondé, il n'y a ici que les trois femmes du régiment et Mme Valendrie. Adieu, ma chère Fanny, je t'embrasse et espère recevoir de tes nouvelles cet après-midi.
Maubeuge, 19 juillet*
J'ai reçu hier au soir, ma chère Fanny, votre lettre du 1 4 et vous verrez par la date de mes lettres que je n'ai négligé aucune, occasion de vous écrire ;
j'ai trop 'd« plaisir à vous assurer de ma tendresse. Mais, là poste ne]partant pas tous les jours des endroits où je suis, il est possible que vous soyez jusqu'à quatre jours sans avoir de mes nouvelles, malgré mon exactitude. Ma santé est toujours très bonne, et je suis mon régime très exactement, seulement, quand je ne puis pas avoir de lait, je prends de la limonade le soir et je déjeune tous les matins. Mes moustaches grandissent à vue d'œil et j'espère vous les présenter le mois prochain de manière à être vues de loin. Je vous assure, ma chère Fanny, que j'ai le plus grand plaisir à lire vos lettres, que je les relis et baise très exactement. Dites bien des choses à maman ; je suis bien disposé de l'aimer de tout mon cœur, quand elle sera bien pour vous ; c'est la seule chose que je lui demande.
Hier, après ma lettre écrite, j'ai été faire manœuvrer le régiment. MM. de Lambesc et Vaudémont et Hellstadt de Graverenth et trois autres officiers sont venus de Valenciennes pour me voir et prendre des arrangements pour la revue de leur régiment. Nous avons tous dîné chezlîTde Chalais. Après dîner, nous avons été voir les détails à pied et à cheval, la théorie, l'école d'instruction et l'examen des bas-officiers. De là, j'ai été au Chapitre jusqu'à dix heures que je suis venu me coucher. Ce matin, j'ai été à Ihôpital et aux prisons. A neuf heures, nous avons conseil d administration, où j'ai demandé mon déjeuner, et à midi, je
partirai pour Gontreuil, château qu'on a prêté à M. et Mme Dillon pour y passer Tété. Après y avoir dîné, j'irai coucher à Valenciennes. Il a plu cette nuit terriblement et il pleut encore ; je suis bien heureux de n'avoir rien à faire dehors aujourd'hui et j'espère que le temps se remettra pour demain. J'ai déjà à présent du monde chez moi; ainsi, je suis obligé de fermer ma lettre en t' embrassant de tout mon cœur et en te jurant que je t'aime à la folie.
Valenciennes, 22 juillet.
J'ai reçu, ma chère Fanny, deux de vos lettres ce matin, au moment où je montais à cheval pour faire manœuvrer le régiment de Lorraine. Elles m'ont fait le plaisir ordinaire que j'ai quand je reçois de vos nouvelles. L'une n'était pas fraîche; elle m'avait été adressée à Givet et m'a été renvoyée ; l'autre est du 18. Je ne puis pas vous mander ma marche d'avance, puisqu'elle est toujours subordonnée au temps qu'il fait et aux affaires. Cependant, j'espère pouvoir partir demain après diner pour aller coucher à Lille ; j'y reverrai sûrement Mme Douglas. Le comte de Luxembourg est ici et je crois que si je n'étais pas votre mari, j en serais jaloux, car il se conduit à merveille, et ce jeune homme, s'il avait sa fortune à
faire par son métier, n'aurait pas plus de zèle et ne serait pas de meilleur exemple. 11 m'a demandé beaucoup de vos nouvelles et je l'ai distingué avec plaisir parce qu'il le mérite. Je le manderai à sa mère, car je sais, ma chère Fanny, que je serais si heureux que rinspecteur de mon fils, dont je ne serais que simple connaissance, me mandât qu'il est bien sous tous les rapports, que je ne puis pas me refuser de donner la même satisfaction à une mère qui a un fils unique.
J'ai dîné chez Mme de Valence qui part ce soir pour Paris et j'écris dans sou cabinet pour la prier de vous faire parvenir cette lettre, en la mettant à la poste à son arrivée. Mon projet est de revenir de Lille par Tournay etMons, pour voir les troupes autrichiennes qui y sont et d'être de retour, le 1*' août, à Rocroy. Ainsi, vous y adresserez la réponse de cette lettre-ci, parce que la poste, dès qu'on sort du royaume, n'est pas exacte. Je vous écrirai aussi souvent que je le pourrai; mais, ne soyez pas inquiète si vous n'avez pas de mes lettres tous les jours.
J'ai été mouillé à fond aujourd'hui; mais, en rentrant, je me suis couché pour me sécher pendant une demi-heure. Je me porte à merveille, je pense sans cesse à vous et vous aime à la folie. J'ai reçu aujourd'hui une lettre de Bercheny, qui m'annonce son arrivée à Rocroy, d'après laquelle je ne compte pas pouvoir être à Paris, c'est-à-dire aux Troux, avant le 20 août. Croyez, chère Fanny, qu'il me tarde, autant
qu'à vous, d'être sur ma petite place; dites toujours des choses tendres à maman, je Taime à la folie quand elle est bien pour vous. Je lui écrirai quand j'aurai le temps de vous répondre, car tout ceci, je le regarde seulement comme l'effet d'un besoin de vous dire que je vous aime, que je vous embrasse et que mon bonheur ou mon malheur sont absolument l'effet de votre tendresse pour moi.
Lille, 24 juillet.
Je rentre un instant chez moi, ma chère Fanny, et c'est pour vous écrira. J'ai passé la revue d'Orléans-cavalerie, qui a duré jusqu'à onze heures. Pendant ma toilette, MM. de Lambesc, Vaudemont et autres sont venus me voir, ensuite les visites*des corps de la garnison. De là, j'ai été chez M. de Jaucourt et à la parade. J'ai fait ensuite quelques visites en attendant le dîner chez M. de Barbançon où nous étions soixante personnes. Après dîner, j'ai été chez M. Douglas, qui a trouvé mon habit de hussard charmant, et mes moustaches superbes. De là, j'ai été voir manoeuvrer Conti-infanterie, qui s'en est fort mal tiré; ensuite j'ai vu les remontes et le manège d'Orléans, où le prince de Conti est arrivé de Douai recevoir les honneurs du maître de camp général. 11
est venu nous joindre au manège et nous avons été ensemble à la comédie qui en était à la dernière scène. Je suis rentré chez moi, pendant quoi M. de Chalais se servait de ma voiture pour aller un moment chez lui ; j'emploie mon temps à vous dire que je vous aime.
Lille a Tair du quartier général ; cinq ou six généraux, plusieurs officiers du régiment allemand, M. de Vaudemont avec quelques-uns des Lorrains, M. de Chalais, M. de Chartres, M. de Vauban avec des officiers de leur régiment, joints aux quatre régiments d'infanterie et deux de cavalerie où dragons qui sont ici, tout cela ressemble à une armée par la variété des uniformes.
Il n'y aura pas de cantonnement aux Pays-Bas, comme on l'avait dit; de plus, nous avons reçu ordre de faire partir les congés d'ancienneté qui avaient été suspendus, et on va commencer à vendre les chevaux d'artillerie qu'on avait achetés pour le roi et qui étaient dans notre voisinage. Tout cela annonce la paix, bien décidément. En d'autres temps, j'aurais été fâché, mais comme à présent, pour que je désirasse la guerre, il faudrait que je la crusse nécessaire pour ranimer la tendresse de ma Fanny, pour moi bien entendu, j'espère que je ne la désirerai jamais. Adieu, chère Fanny, je vais passer un quart d'heure chez Mme de Foiiquet, avec tous les étrangers qui sont ici et j irai me coucher de bonne heure, pour
pouvoir être demain à sept heures sur l'esplanade où je resterai probablement à voir différents régiments jusqu'à une heure après-midi. Bonsoir, à demain.
Lundi 25, à 6 heures du matin.
Au moment où je sortais de mon lit, ma chère Fanny, j'avais déjà une visite, je n'ai que le temps de t'embrasser; j'ai dormi comme un sabot. Je me porte à merveille, je vais déjeuner, j'attends de tes nouvelles aujourd'hui ; je t'aime de tout mon cœur.
Tournay, 27 juillet.
M. de Lambesc, ma chère Fanny, vient de me remettre une lettre de vous, du 22. Il est venu voir manœuvrer le régiment de Toscane dont j'ai été fort content. Je crois que leurs principes ne valent pas les nôtres; mais leur exécution est infiniment meilleure et on ne s'en étonne pas quand on sait que les dragons sont engagés pour leur vie et que les officiers n'ont presque jamais de congé. Nous avions à
la manœuvre MM. de Lambesc, de Vaudemont, de Chalais et quelques officiers de leurs régiments. M. de Lambesc est retourné dîner à Valenciennes et nous dînons ici, chez M. le colonel, pour voir les détails le matin, et le régiment à pied cet après-midi.
Je crois que le prince de Ligne n'est pas à Belœil, car rélecteur de Cologne et celui de Trêves sont arrivés à Bruxelles. Voilà la visite de corps de MM. les officiers de Toscane ; je n'ai que le temps de t'embrasser. Le premier moment de liberté je répondrai à toutes tes lettres. Je t'embrasse, chère Fanny, et t'adore !
Mons, 28 juillet.
Quoique mon inspection soit finie, ma chère Fanny, ma vie n'en est pas moins active. Si je pouvais aller vous joindre, je n'aurais pas envie de courir ailleurs. Mais, ne pouvant pas être avec vous, je ne veux négliger aucun moyen de m'instruire et je crois que le meilleur est de voir beaucoup de troupes, surtout quand elles ont un régime différent des nôtres. J'ai été si content de la manière de manœuvrer du régiment de Toscane, que ma curiosité en a été augmentée. Hier, après dîner, je l'ai vu à pied. Il n'a rien d'extraordinaire; mais, ce dont j'ai été con-
tent, c'est de Tesprit d'économie qui règne dans tou les détails. L'officier particulier est mieux payé et le soldat beaucoup mieux que chez nous, ayant gratis deux livres de pain par jour. Le souverain leur fournit leurs chemises, leurs souliers qu'ils sont obligés, en France, de payer de leur solde.
L'armée coûte, en proportion, deux tiers de moins que chez nous, par les abus énormes qu'il y a dans notre bureaucratie^ car c'est le vrai nom à donner à notre administration. Des selles qui coûtent cinquante livres chez nous, en coûtent quinze ici. Il est vrai qu'elles sont moins belles ; mais, elles durent aussi longtemps. Les chevaux les plus chers, coûtent treize louis et ceux des hussards sept. Ainsi du reste et il en résulte que le régiment de hussards, qui est ici de huit cents et quelques hommes montés, coûte moins, quoique mieux payé, que le mien à cinq cents.
J'ai le projet de laisser ici ma berline et d'aller demain, après avoir vu manœuvrer ici les dragons de Cobourg, voir les hussards de Wurmser et d'Esterhazy à Louvain. On me prête une voiture légère et comme je suis obligé de passer par Bruxelles, je m'y arrêterai une journée en allant ou en revenant, pour faire ma cour à l'archiduchesse et être toujours revenu, le 1*' août, à Rocroy. J'attends cependant, pour régler décidément ma marche, l'arrivée du général qui commande ici, parce que je voudrais qu'il permît au comte de (illisible)^ major de
Cobourg, que j'ai beaucoup connu à Vienne, de venir faire cette course avec moi, pour m'éviter de décliner mon nom aux chefe de ces régiments, que je n'ai jamais eu occasion de connaître, et pour bien établir que je ne prends pas de déserteurs, afin qu'on ne puisse pas supposer que mon objet soit d'attirer de ces Hongrois dont effectivement, dans ma position, je ne voudrais pas prendre un seul.
Vous ne pouvez vous faire d'idée de la manière dont je suis reçu ici, par tous les Autrichiens qui y sont. Plusieurs officiers m'ont connu à Vienne et s'empressent de me tout montrer dans les plus grands détails, ce qui ne peut que m'être fort utile. Je me porte à merveille ; j'ai couché hier à (illisible), le prince de Ligne n'étant pas à Belœil. Je me suis arrêté à l'endroit où on quitte la chaussée, pour y aller et j'en suis parti le matin à sir heures, de sorte que je suis arrivé à Mons de bonne heure. Adieu, j'entends des visites; j'ai peur que le général ne soit revenu et qu'il ne me prévienne. Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.
Bruxelles, 29 juillet.
Je suis arrivé ici, ma chère Fanny, à une heure. J'ai envoyé demander à dîner au comte de Ferraris,
qui commande ici et qui était parent de la princesse Esterhazy, dont il aurait même dû hériter sans sa dévotion. Il est venu sur-le-champ chez moi et m'a mené dîner chez la comtesse d'Ursel, avec qui vous avez soupe cet hiver chez le baron de Breteuil. De là, j'ai été faire quelques visites et suis rentré chez moi pour vous dire que je vous aimé et que je pense sans cesse à vous.
Je pars demain de grand matin pour Tirlemont, voir les hussards de Wurmser etje reviendrai coucher ici pour aller dimanche matin à Laeken, faire ma cour à l'archiduchesse. Je compte ensuite aller couchera Mons pour être lundi à Rocroy. J'aurai fait une course légère, mais, fort agréable etje me fais une vraie fête de voir un régiment de hussards hongrois,^ n'en ayant pas vu depuis bien longtemps.
Adieu, tu jugeras à la brièveté de mes lettres, combien j'ai peu de temps à moi pour écrire que je t'aime; mais, j'emploie avec plaisir la journée entière à le sentir.
Bruxelles, 31 juillet.
J'ai fait hier, ma chère Fanny, une course charmante dans mon goût. Je n'ai reçu qu'avant-hier les ordres du général Darberg pour faire manœuvrer
toutes les troupes impériales où je passerais. Je me suis décidé à partir le soir même à onze heures et j'ai été tout de suite à Tirlemont où je suis arrivé à quatre heures du matin, hier. J'ai vu manœuvrer une division de Wurmser hussards; mais, ce qui m'a fait grand plaisir, c'est celui que tous les Hongrois ont eu à me voir. J'ai été dans leurs quartiers et dans leurs écuries; j'ai parlé hongrois avec eux; ils m'entouraient et paraissaient charmés. Un comte Esterhazy, d'une branche assez éloignée de la nôtre, est officier dans le régiment; il était parti avec le colonel pour aller à une campagne. J'ai laissé une lettre pour lui marquer mes regrets, et l'engager à venir me voir à Rocroy, dans les quinze premiers jours d'août.
Après les hussards, j'ai vu manœuvrer le régiment d'infanterie de Lattermann, qui est de 3,600 hommes. Quand on pense qu'il faut près de quatre régiments français pour mettre sous les armes autant d'hommes qu'un régiment d'infanterie autrichienne et que le régiment de Wurmser seul est prjesque aussi fort que tous les hussards en France, on doit désirer la paix, quelque ambitieux qu'on soit! Après avoir reçu toutes les politesses possibles de tout le monde, je me suis refusé d'accepter le dîner pour aller à Louvain, voir d'autres troupes. Le baron de Révay, d'une très ancienne maison de Hongrie, qui commande les hussards de Tirlemont, ressemble à Székely comme deux
gouttes d'eau, surtout à cheval; il est seulement un peu plus petit.
A Louvain, j'ai dîné en arrivant, à l'auberge, a6n d'éviter les compliments, après quoi j'ai envoyé la lettre du général au commandant. J'ai eu «ur-lechamp toutes les visites. J'ai été aux casernes des hussards, qui sont un couvent supprimé, les chambres étant des cellules. Les armes et les selles remplacent les habits de cour dans les dortoirs, et l'empereur, ainsi qu'un Anglais qu'on cite dans un poème que vous n'avez pas lu, « de mainte église a fait mainte écurie » , car c'est là où sont établis les chevaux. Le major Wangenheim, qui commande les hussards à Louvain, a été ami intime de mon major; ils ont servi ensemble dans Wurmser en France et il a promis de venir me voir à Rocroy. De vous à moi, je ne serai plus honteux de produire mon régiment; à la force près, qui ne peut pas se comparer, il est aussi bien à tous égards et je pourrais, par les moyens de notre ordonnance, faire les mêmes manœuvres qu'eux et plus solidement.
Après avoir vu manœuvrer, j'ai vu le régiment dre Preis-infanterie. Ce qu'ils font de mieux, c'est de prendre leur alignement. Du reste, leur règlement est compliqué et notre ordonnance est meilleure; mais ils ont plus d'habitude, moins d'officiers et meilleurs, parce qu'ils n'ont pas de congés et une grande uniformité dans les moyens, dont nous sommes fort éloi-
gnés. Le comte de Knem, colonel, a épousé une comtesse Sandor, Hongroise, un peu de mes parents; il a beaucoup connu Mme de (illisible) à Vienne et a été témoin de tout ce qui a précédé et suivi son départ. Il ne savait pas la mort de son mari, que je lui ai apprise. Il a dit avoir souvent causé avec la mère, pour lui faire pardonnera sa fille, mais qu'il Tavait toujours trouvée inexorable. Je suis parti de Louvain à sept heures du soir, et je suis arrivé ici à neuf heures et demie. J'y ai trouvé une invitation à souper chez la comtesse d'Crsel, que j'ai refusée, et me suis mis dans mon lit où je n'avais pas été depuis trente-six heures. J'y ai dormi à merveille jusqu'à ce matin, où je me suis éveillé en sursaut, mourant de faim. J'ai pris, en me levant, trois tasses de café avec des petits je ne sais quoi, qu'on fait ici et qui sont excellents tout chauds dans le café.
L'archiduchesse m'a fait inviter à diner et le ministre Belgioso à souper. Le comte Ferraris viendra me prendre tout à l'heure pour aller à la cour. L'électeur de Trêves et sa sœur Gunégonde y sont; il y a une grande procession pour l'octave du jubilé séculaire d'une profanation de l'hostie, faite par des juifs, et cela attire beaucoup d'étrangers, car ce pays-ci est celui des processions et plus il y en a et plus on les aime. Mon projet est de partir demain de bonne heure, de reprendre ma voiture et mes chevaux à Mons et d'aller coucher à Rocroy où je me
fais un grand plaisir de trouver de vos lettres, de répondre en détail à celles que tu m'as écrites pendant mes inspections, ce que je n'ai pas pu faire faute de temps.
Je suis fort aise d'avoir fait cette course-ci ; elle ne retarde pas d'un jour mon retour et je me reprocherais si les troupes impériales retournaient, comme on le dit, cet automne en Allemagne, de ne pas les avoir vues pendant leur séjour aux Pays-Bas, surtout mes amis, les hussards, qui m'ont reçu à merveille; j'ai vu de loin, dans une chambre, un nommé Remynik, qui était porte-étendard chez moi et qui est parti à cause de ses dettes; il est brigadier dans Wurmser.
Adieu, j'entends la voiture de Ferraris qui vient me prendre ; je n'ai que le temps de t'embrasser et de te jurer que je t'aime plus que ma vie.
Mons, 1" août.
Pendant qu'on charge ma voiture, chère Fanny, je me hâte de te dire que je pense sans cesse à toi, que je t'aime de tout mon cœur et qu'il me tarde bien d'être arrivé dans un lieu où je pense recevoir de tes nouvelles. J'ai dîné hier à la cour. L'archiduchesse,
Félecteur de Trêves, le duc et la sœur de TÉlecteur m'ont reçu à merveille. Après le diner, j'ai été voir la procession chez une marchande de dentelles, avec Mme de Fepraris, la comtesse LouisStahrembergetsa sœur; ensuite, j'ai été faire plusieurs visites où je n'ai trouvé que la princesse douairière d'Aremberg.
L'archiduchesse m'avait engagé, pendant le dîner, d'aller voir la campagne de Laeken près de Bruxelles ; je m'y suis rendu; elle m'a fait voir la maison, les jardins qui sont beaux et de bon genre. Elle m'a beaucoup parlé du malheur où elle a été, depuis mon départ de Marimont, par la crainte de la guerre. Enfin, j'en suis parti àdix heures, et en passant devant la comédie, voyant qu'il y avait beaucoup de carrosses, j'y suis entré. On donnait La Caravane et le troisième acte ne faisait que commencer, parce que le spectacle avait été retardé de deux heures pour la procession. A onze heures, j'ai été chez le comte Belgioso, ministre, où on a soupe ; j'ai fait deux lotos. De là, nous avons été tous au Vauxhall, voir un très mauvais feu d'artifice et je suis revenu me coucher. Je suis parti le matin de bonne heure, pour aller coucher à Rocroy où je vais bien me reposer. J'attends ici l'officier, qui m'a prêté sa voiture, pour le remercier et partir tout de suite ; ils sont tous à l'exercice. Je compte vous écrire de Rocroy demain matin, et peut-être, recevrez-vous celle-là avant celle-ci. En tout cas, vous verrez, ma chère Fanny, avec quel
empressement je saisis tous les moments que j'ai, pour vous dire combien je vous aime !
Paris, mardi 30 août.
Je suis arrivé à bon port ici; j'étais hier à Saint- Gloud, ma chère Fanny. La Reine, après m'avoir fait voir son appartement qui est très bien arrangé, m'a mené dans sa voiture, avec M. le comte d'Artois, souper à Passy chez Mme de Lamballe où il y avait beaucoup de monde. Après souper, Saint-Blancart m'a ramené ici. Je m'étais arrangé pour venir dîner avec vous vendredi ; mais, la Reine me donne à dîner aux Tuileries avec M. le comte d'Artois, parce qu'elle a quelque chose à me dire, qu'elle n'a pu me dire hier.
Ce que j'ai pu ramasser du cardinal (1) est, que l'on doit aujourd'hui lui donner le choix d'être jugé par le Parlement ou, en se reconnaissant coupable, demander grâce, en se démettant de sa charge et de son évêché. D'autres disent qu'on ne lui donne le choix que du tribunal où il sera jugé, savoir : le Parlement, le Conseil ou une commission, mais qu'on
(1) Le cardinal de Rohan venait d'être arrête pour l'affaire du collier.
veut qu'il le soit. Mon avis serait qu'il le fût tout simplement par le Parlement. On dit que la famille voudrait que ce ne fût pas le Parlement, parce qu'il a montré de l'animosité dans l'affaire des Quinze- Vingts. Tout cela est un chaos, j'en saurai peut-être davantage vendredi soir. Adieu, ma chère Fanny, je t'assure bien qu'il n'y a pas de fête qui me dédommage du plaisir d'être avec toi. La Reine m'a beaucoup demandé de vos nouvelles, et si tu étais à Paris ; elle m'a chargé de te recommander de bien te ménager dans le commencement. Je t'embrasse mille fois, mon cœur, et t'aime bien plus que je ne puis dire.
Chantilly, 30 août.
Je profite, ma chère Fanny, de tous les io^stants de liberté que j'ai, pour vous dire que je vous aime, et pour vous rendre compte de ma conduite depuis le moment où je vous ai écrit ce matin. Je suis parti vers onze heures et, pendant le chemin, j'ai lu Emile, Cette lecture, en m' instruisant des nouveaux devoirs que je vais avoir à remplir, à ce que j'espère, acquiert pour moi un intérêt bien différent de celui qu'elle me faisait éprouver; j'ai eu souvent le crayon à la main.
Jean-Jacques donne Tenvie d'être bon père, quoiqu'il ne dissimule pas que ce soit une tache difficile.
ANNEE 1785 i05
lime pénètre d'une vérité que je n'avais fait qu'entrevoir, qui est, que nous ne pouvons influer que pour un tiers sur l'éducation de nos enfants. La matière y joue le premier rôle par la conformation de leurs organes, par le plus ou moins de force qu'elle leur donne, et par le plus ou moins de souffrance qu'elle leur fait éprouver. Le second mobile d'éducation, est produit par les choses que voit un enfant quand ses idées commencent à se développer. S'il voit sa mère, sa nourrice, avoir peur d'une araignée, d'une chauve-souris, d'un coup de tonnerre, sans qu'on le lui dise, même quand on lui dirait le contraire, il aura peur de tout cela. Ce que les enfants apprennent le moins, c'est ce qu'on leur dit, et ce qu'ils apprennent le mieux, c'est ce qu'ils voient faire. Or, comme tout ce qui se fait devant eux, ne peut pas être fait par nous ou par ceux qui sont préposés à leur éducation, nous n'influons donc que fort peu à les élever. Cette idée, chère Fanny, doit nous porter à y faire le plus possible ; plus nous contribuons à les rendre forts, agiles, vrais, compatissants et francs, moins nous laisserons au hasard et plus nous pourrons espérer d'avoir un jour des amis dans nos enfants. J'aime à causer avec toi sur nos lectures et quelle lecture peut être aussi intéressante pour moi qu Emile dans la position où nous sommes ?
Enfin, tout en lisant, tout en crayonnant, tout en réfléchissant, je suis arrivé ici vers deux heures. Tous
les princes étaient allés tirer; j'ai été chez M. le duc d'Enghien, chez Mme et Mlle de Monaco; de là, au salon; les princes sont arrivés. Il y a ici en femmes, autant que je peux m'en souvenir : Mme et Mlle de Monaco, Mmes du Bonceret, de Vibraye, de Sainte- Hermine, de Lambertie, de La Tour du Pin, de La Trémoïlle, de Tarente, d'Escars, de Bouzols, de Piennes, la comtesse Diane, MM. de Châlons, de Guiche, d'Autichamp, de Maillé, de Pons et tous les hommes qu'on connaît, avec beaucoup qu'on ne connaît pas, le tout faisant plus de cent.
Après le dîner qui était fort nombreux, trop pour pouvoir être bon, nous avons été nous promener en calèche. J'ai été avec M. de La Tour du Pin et M. d'Espinchal, le duc de Laval menant en cocher. D'abord, nous avons traversé les écuries qui sont les plus belles du monde connu, ensuite la fameuse pelouse, de là aux cascades, aux potagers, aux chenils et enfin à l'île d'Amour où nous avons mis pied à terre. Nous avons traversé le bosquet des jeux, où nous nous sommes arrêtés une heure et nous sommes revenus à pied par le connétable et chacun est monté chez soi jusqu'à neuf heures, qui sonnent à présent et où il a été dit qu'il fallait descendre. Je fermerai demain ma lettre avant la chasse. Adieu, chère Fanny, je vous embrasse et vous aime mille fois plus que je ne puis vous le dire.
Le 31, à 8 heures du matin (1).
Quand je suis descendu, on était déjà à jouer au salon : le Quinze de M. le comte d'Artois, un grand loto, le whist de Mme de Monaco, plusieurs tables de jeu, deux billards et huit trictracs. J'ai mieux aimé ne pas jouer. Il y a deux salons immenses, réunis par une arcade, un salon de musique, un de trictrac et un pour lire et écrire, qui entourent le double salon. Cela est fait depuis deux ans. Au reste. Chantilly est connu pour être le plus beau lieu possible et, habité comme il l'est dans ce moment, il semble la demeure d'un magnifique souverain. Ses eaux qui en faisaient autrefois le grand mérite, n'ont plus que celui de l'abondance et de la limpidité; le goût des jets d'eau est passé de mode et ceux d'ici, très multipliés et beaux dans leur genre, ont l'air petit près de ceux de Versailles ou de Marly, qui n'ont été faits qu'après.
Il faut qu'il y ait une grande quantité de logements ici, il y en a un superbe vide à côté du mien. Malgré le monde énorme qu'il y a ici, on a joué hier jusqu'à une heure et demie. Fort peu d'hommes se sont mis
(1) Quoique j'aie cité cette lettre dans l'Introduction des Mémoires^ je crois devoir la reproduire ici, parce que les détails qu'elle contient manqueraient à la description des fêtes de Chantilly.
à table pour souper. Nous avons rendez-vous à dix heures du matin chez M. le coipte d'Artois ; j'imagine que ce sera pour aller voir le château. A midi et demi, nous partons pour aller dîner au rendez-vous de la chasse du cerf; on attaquera à deux heures. On doit souper ce soir dans les écuries ; on dit que c'est un spectacle unique de souper avec deux cent quarante chevaux, sans qu'il y ait la moindre odeur de fumier. De là, le projet est de passer la soirée à l'île d'Amour. Pourvu qu'elle soit aussi belle qu'hier, où il a fait un temps superbe, il est un peu couvert ce matin; mais j'espère qu'il se lèvera.
M. le duc de Bourbon m'a demandé de vos nouvelles; on m'a parlé de votre grossesse, je l'ai niée; mais, on m'a dit que je ne savais pas mentir et, qu'en niant, on voyait bien que c'était vrai. Au reste, tout le monde dit du bien de vous et il y a peu de femmes dont on fasse autant l'éloge de l'esprit et du caractère. Je n'ai pas très bien dormi cette nuit; ma petite place me manquait et, d'ailleurs, tout ce que je vois de beau ici ou de neuf, me fait regretter de n'y pas voir ma Fanny ! Je sens qu'elle embellit tout pour moi et tout, sans elle, perd bien de son prix. J'espère que bientôt viendra le temps où elle sera de tout et je n'aurai pas la peine de la désirer ou de la regretter en faisant quelques voyages d'agrément,
Adieu, ma chère amie, je vais faire partir ma lettre et au retour de la chasse je recommencerai le détail de
tout ce que je verrai et de tout ce que je ferai ici. Je t'embrasse et t'aime de toute mon âme. Bien des choses à maman, sans oublier le bon M. Voile.
Le 31 août.
J'arrive de la chasse, ma chère Fanny, elle était charmante. Le rendez- vous était à la Table, qui est un carrefour de neuf routes. Il y avait une maison de bois, où était une table de ving^-cinq couverts et tout autour, en dehors, des tables pour le reste, le tout fort bien servi. Après le dîner, il y a eu des calèches pour les dames et nous avons pris un premier cerf aux étangs, qui n'a pas duré longtemps. Nous en avons attaqué ensuite un second, qui a duré trois heures et qui était cinq fois à l'eau avant de finir par se faire prendre. A l'entrée de la nuit, nous n'avons eu que le temps de nous habiller pour aller au salon et, à neuf heures, on a étéà l'écurie qui était illuminée, des gradins pleins de monde, et nous avons soupe à cinq tables, au bruit des trompes de chasse et au milieu de deux cent quarante chevaux qui sentaient très peu le fumier. La nappe d'eau, qui est à côté de l'écurie, était éclairée par une multitude de lampions au-dessous desquels passait l'eau, ce qui faisait un effet charmant.
Après souper, nous avons été à l'île d'Amour qui
était illuminée ; les bosquets de bal aussi étaient illuminés et pleins de monde. M. le comte d'Artois et M. le duc d'Enghien y ont dansé une contredanse, après quoi on est rentré au pavillon qui avait été agrandi et on y a joué. Il faisait le plus beau temps du monde et je me suis retiré à minuit pour venir souhaiter le bonsoir à ma chère Fanny et me coucher après l'avoir embrassée, et un peu las, parce qu'avant départir pour la chasse, nous nous sommes promenés à pied dans les jardins, voir la salle d'armes, la paume, le théâtre, etc. , ce qui me dispose très bien à faire le loir. Adieu, chère Fanny, je vous embrasse comme je vous aime.
Le !•' septembre.
Je dormais encore ce matin, à neuf heures et demie, quand le duc d'Havre est venu me prendre pour aller promener à Silvie et à la ménagerie. Les princes ont été chasser au tir, ce dont je ne suis pas curieux. Il a plu cette nuit; mais le temps s'est relevé, quoique je ne sois pas sans inquiétude pour le souper de ce soir, qui doit être au Hameau. Nous avons dîné avec Mademoiselle (1) et toutes les dames. Après dîner, j'ai fait deux parties de trictrac, qui m'ont fort ennuyé, avec
(i) La princesse Louise de Gondé, sœur du duc d'Enghien.
Mme de Bouzols et Mme d'Autichamp et je suis revenu fermer ma lettre. Les princes ne sont pas encore revenus de la chasse, le temps est couvert et le souper du Hameau est indécis. Je ne partirai que demain matin, et je ne pourrai pas dîner aux Troux; mais, je tâcherai de partir après dîner, car je suppose que la Reine ira à l'Opéra et moi je partirai pour aller voir celle que j'aime plus que ma vie et que j'aurai peut-être le plaisir d'embrasser, avant qu'elle n'ait reçu ma lettre.
Rambouillet, 3 septembre, à minuit.
Il n'y a rien de si contrariant, ma chère Fanny, que ce qui nous arrive. Le Roi, qui devait chasser aujourd'hui, n'est revenu que pour souper et coucher. J'ai fait ce que j'ai pu pour qu'il me renvoyât demain matin, en disant que nous avions le projet d'aller à Paris, voir l'illumination ensemble ; mais le malheur a voulu qu'il aille demain matin, pour la première fois de sa vie, détourner au bois un cerf et qu'il m'ait choisi pour m'en faire la confidence, et, le soir à son coucher, il m'a encore répété qu'il m'en ferait le rapport. Comme ces personnes-là ne pardonnent pas les légèretés, je n'ai pas pu faire celle de ne pas rester; mais, j'en suis contrarié à mourir, pour vous, ma chère
Fanny, pour qui je me faisais un grand plaisir de cette course légère. On a beau aimer la liberté; on tient toujours à des chaînes de bienséance ou de respect. Une petite consolation, c'est queTheurede l'entrée de la Reine est à dix heures et demie et que nous serions arrivés trop tard pour la voir. Malgré cela, je suis au désespoir, Darlu vous le dira encore plus que moi. Bonsoir, je serai maussade demain toute la journée. Nous irons coucher mercredi à Versailles, si cela vous convient; mais, je regretterai bien notre course à Paris. La Reine dîne mercredi chez Mme de Lamballe. Adieu, chère Fanny, je vous envoie des oranges ; mais, je suis bien fâché de ne pas faire le petit voyage qui m'eût charmé. Je vous embrasse mille fois de tout mon cœur.
Compiègne, 5 septembre.
Le cœur bien gros d'avoir quitté ma Fanny, j'ai senti les larmes remplir mes yeux, en passant vis-àvis de Saint-Paul, à l'endroit où nous nous étions dit adieu aux premières inspections et, toujours occupé de toi, fâché d'être obligé de m'en séparer et cherchant les moyens d'abréger l'absence autant que possible, je suis arrivé à Saint-Gloud au moment où finissait un comité de ministres avec le Roi pour l'affaire du cardinal de Rohan. Il parait que le parlement
prendra ses vacances comme à Tordinaire et que, pendant ce temps-là, les commissaires et les rapporteurs feront leurs informations. On croit que le cardinal sera jugé par la Grande Chambre seule, n'étant pas pair, et sa charge de grand-aumônier ne lui donnant pas séance au Lit de Justice. On croit aussi qu'il restera à la Bastille, parce que, sans cela, il serait obligé d'être au Châtelet ou à la Conciergerie. Mme de Lamotte, dit-on, le charge beaucoup; M. de Lamotte n'est pas rattrapé, voilà ce que j'ai pu ramasser de nouvelles.
L'ordre pour l'augmentation de trente-deux hommes par régiment de cavalerie ou de dragons, a paru hier; il y a trois mois qu'on l'attend. Je ne sais pas s'il y en a un pour les régiments de hussards, qui sont déjà de trente-deux hommes plus forts que le reste des troupes à cheval. M. de Ségur a la goutte et a été obligé de rester à Romainville .
A dîner, la Reine m'a parlé de toi avec intérêt et bonté, des détails sur ton état, sur ta santé, sur le désir qu'elle a, que tu puisses venir à Fontainebleau, sans cependant faire d'imprudence ; je lui ai parlé de ta reconnaissance et dit combien tu étais digne de ses bontés et gagnais à être connue.
Nous nous sommes arrêtés une heure à Saint-Denis ; le Roi a été voir sa tante (1) et attendre le salut. Nous
(1) Madame Louise de France, fille de Louis XV, avait pris le voile au Carmel de Saint-Denis.
sommes arrivés ici à neuf heures ; nous occupons le grand château. L'appartement du Boi est de toute beauté, sans la moindre dorure, et en tout, je crois qu'à présent, c'est ici où il est le mieux logé. L'arrivée et la cour sont très belles aussi ; le jardin n'est pas fini, il n'y a que les terrasses. Nos logements sont très beaux et fort vastes et, comme tout est neuf, ils sont d'une propreté à faire plaisir.
Je changerai un peu ma marche. M. de Lambesc, qui m'avait mandé de repasser la revue, aime autant que je n'arrive pas le 10 chez lui, moyennant quoi, je commencerai par Guise, et cela m'empêchera de revenir sur mes pas.
Le Roi va tirer à dix heures à la faisanderie où il dînera. Après dîner, j'irai hourailler avec M. le duc de Bourbon et M. de Lambesc. Tu ne sais peut-être pas ce que c'est qu'hourailler? C'est attaquer des sangliers avec des mâtins qui les tiennent par les oreilles pour donner le temps aux chasseurs qui sont à cheval, de venir les tuer. A mon retour de la chasse, je fermerai ma lettre en t'assurant de nouveau de toute ma tendresse et combien mes sentiments méritent le bonheur que tu me donnes. Je t'embrasse mille fois de tout mon cœur. Pendant que j'écris, les deux chiens sont couchés, l'un à droite, l'autre à gauche de mes pieds.
ANNÉE 1785 il5
Le 5 septembre, 7 heures i/2 du soir.
Je suis parti à onze heures pour aller rejoindre le Roi au tir; j'ai vu partir assez de faisans dont le Roi a tiré à peu près cent et ensuite, nous avons été dîner sous une tente. Après dîner, je suis parti pour hourailler; mais, nous avons eu beau faire, il n'est pas parti un seul sanglier. On était sûr cependant qu'il y en avait dans les buissons ; mais, comme il était tombé un peu de pluie, les chiens n'ont jamais pu les mettre sur pied. Après nous être promenés environ deux heures, sans pouvoir rien chasser, nous sommes revenus au petit galop à la maison et je me dépêche de vous écrire avant huit heures qui est l'heure où il faut se rendre au salon pour souper à neuf heures et se coucher de bonne heure.
Le Roi chasse demain le sanglier à courre avec l'équipage de vautrait, comme on chasse le cerf. On a réservé, comme de juste, une contrée de la forêt où nous n'avons pas été et on dit qu'il y a beaucoup de sangliers. Je croirais presque qu'on les y a tous rassemblés, car il n'en a pas paru un seul dans tous les chemins que nous avons faits.
Tu penses bien, ma chère Fanny, que je n'ai pas
gfrand mérite à regretter le temps que nous passons ensemble et que le plaisir que j'ai, à causer avec toi, vaut mieux que de courir après des bêtes qu'on ne trouve pas. Ménage bien ta santé, celle de our little child before his birth, pour qu'il puisse, s'il est possible, augmenter le bonheur que j'ai, d'être uni à toi by this tie.
Compiègne, 6 septembre à 8 heures du soir.
J'ai loiré ce matin, ma chère Fanny, jusqu'au moment de partir pour la chasse, ce qui m'a empêché, à mon grand regret, de te dire un petit bonjour ; mais, au moins cela ne m'a pas empêché de penser à toi. L'avant-dîner, il a fait un vent affreux; mais, avec cela, nous avons vu beaucoup de gibier. Le Roi a dîné dans le bois, sous des arbres vieux comme les chênes de Dodone, et cela faisait un coup d'oeil superbe. Il y avait plusieurs tables éparses dans le bois, des pages et autres qui mangeaient à terre, des chevaux, d'un côté, des cuisiniers, de l'autre, un fond de spectateurs, des gardes, le tout faisant un tableau charmant.
Après dîner, nous avons été à l'autre bout de la forêt, chercher un sanglier. Le premier, qu'on disait énorme, a pris le parti de s'en aller incognito et on ne l'a pas trouvé. Je m'en suis consolé en parlant de
toi à Mme d'Ecquevilly, belle-sœur de la vicomtesse, qui en avait déjà entendu dire du bien. Mais, j'ai la prétention, tout en disant la vérité, d'avoir renchéri sur elle, puisque je te connais mieux et que, par conséquence, je t'aime davantage.
Le second sanglier s'est fait battre trois heures, dans un buisson fort épais, et il n'en est sorti que pour se faire prendre à cinquante pas du buisson. Cette chasse s'est faite, de notre côté, étendus sur l'herbe. Le troisième a fait une chasse charmante, un train d'enfer, tous les chiens ensemble ; la fin a été fâcheuse pour quatre chiens que le monstre a fait tomber sous ses coups. Enfin, M. le duc de Bourbon a été l'heureux qui en a dépeuplé la terre. Ses défenses sont plus longues que le papier sur lequel je t'écris. Nous sommes rentrés à la nuit fermée, n'ayant que le temps de faire ma toilette et de te jurer que je t'aime à la folie et qu'il me tarde bien d'avoir de tes nouvelles.
Comme je commence par Guise au lieu de Valenciennes, parce que M. de Lambesc a sa maison ici, qu'il n'aurait pas le temps de la faire venir si je commençais par lui, j'ai fait dire à Darlu d*y venir me trouver et de m'apporter les lettres qu'il y aurait pour moi à la poste. Adieu, chère Fanny, aime-moi comme je t'aime, je n'aurai rien à désirer. Je t'embrasse, li'i/A ^// mj^ Aea?*/.'
Valenciennes, 15 septembre a midi.
Je rentre, ma chère Fanny ; j'ai été à cheval depuis six heures du matin ; je viens de fermer mes paquets, dîne dans un quart d'heure et pars pour Maubeuge, où je me fais un grand plaisir d'avoir une lettre de ma chère Fanny.
On sait ici beaucoup de nouvelles auxquelles je ne crois pas ; on débitait ce matin que les Hollandais avaient ôté le commandement des troupes au Stathouder et que la formation était à son comble dans ce pays-là. Ce qu'il y a de sur, c'est que les Autrichiens se sont rassemblés en quatre corps, l'un à Anvers, où est le quartier général du duc Albert, l'un à Gand aux ordres du comte Ferraris, l'un à Tirlemont et l'autre à Namur. Tout cela ne fera pas la guerre, parce que, comme il ne s'agit que de quelques millions de plus ou de moins, que l'empereur veut que les Hollandais payent, on sait bien que la guerre lui coûterait encore plus cher et qu'il est plus aisé de l'empêcher de commencer que d'en fixer la fin. De plus, on dit ici l'empereur toujours malade et la mauvaise santé ne donne pas envie de guerroyer. De Givet, je saurai peut-être des nouvelles phis
sùres et je tâcherai, si le temps se soutient au beau, d'aller de Givet à Lille par le Brabant; le chemin est tout aussi court, mais seulement plus mauvais.
M. de S*** a reçu hier son congé, pour aller à Paris, aux couches de sa fille Gabrielle; mais, en même temps, il a été prévenu qu'il pourrait être bientôt obligé de revenir ici. Si voUs saviez quelque chose de tout cela, vous me le manderez, ainsi que des nouvelles du Cardinal dont on ne parle pas ici. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je serais bien contrarié de tout ce qui retarderait d'une heure le plaisir que j'aurai d'embrasser ce que j'ai déplus cher au monde, que j'aime à la folie et que j'embrasse de tout mon coeur, du moins, en attendant, son portrait et la date.
Maubeuge, 18 8eptembi*e.
Hier au soir, à minuit, ma chère Fanny, les écritures de ce régiment n'étaient pas encore finies. Darlu vient de me faire dire que tout était enfin bouclé et qu'il n'y avait plus qu'à signer et je vais aller chez M. de Ghalais pour faire les paquets et partir. Je mène Salis avec moi à Rocroy, de là à Givet où les nouvelles nous décideront sur notre marche. Il voulait aller en Suisse ; mais, si effectivement, on se
bat sur la frontière de Hollande, il ira chercher sa grosse femme pour la mener à Reims chez le comte Auguste, son ami; moi j'irai à Lille par les Pays- Bas et tu verras, en jetant les yeux sur la carte, que je ne fais pas dix lieues de détour pour faire un voyage fort intéressant dans les circonstances présentes.
Personne ne croit à la guerre et cependant il faudra qu'ils se battent, s'ils n'ont pas d'ordre contraire. En attendant, il n'y a rien de changé aux semestres de. cette année et ils partent comme à l'ordinaire. Ainsi j'espère pouvoir t'écrire plus au long de Rocroy.
J'ai fait manœuvrer hier la cavalerie avec l'infanterie, cela a été assez médiocre, mais assez joli pour le coup d'oeil; la garnison d'ici n'est pas forte. Adieu, chère Fanny, je t'aime à la folie; pourquoi faut-il être loin l'un de l'autre quand on a tant de plaisir à être ensemble. Je t'embrasse mille et mille fois, n'oublie pas maman et M. Voile.
Ilocroy, 20 septembre.
En arrivant ici, ma chère Fanny, avant-hier, j'ai trouvé votre lettre du 12 qui m'a fait grand plaisir, et mon beau cheval anglais, le plus beau de mon écurie, mort la veille. Le pauvre M. Weber en était tout
malade de chagrin; il est sûr qu'indépendamment du prix dont il était et qui était fort considérable, c'était, je crois, le plus beau cheval qui fût en France et qui promettait d'être le meilleur. Mon premier mouvement a été, d'être bien fôché, mon second de penser que, puisqu'il faut avoir des contrariétés dans la vie, c'est celle qui est une des moindres pour toi.
M. de Sarsfield, commandant du Hainaut, était parti de Valenciennes à Givet avant mon départ pour Maubeuge et m'avait dit qu'il irait de là à Paris en passant par Rocroy. Je lui avais proposé d'y loger et j'avais mandé qu'on lui fît manœuvrer mon régiment. Il était arrivé dimanche, une heure avant moi, avec M. de Valence et M. de Gouvernet; nous mourions tous de faim, Quatreroche nous avait préparé un assez bon souper que la faim a assaisonné. La princesse de Salm nous a demandé à souper; j'ai envoyé chercher le jeune d'Orb et nous avons joué au loto après souper. J'ai logé M. de Sarsfield en bas, M. de Salis et M. de Gouvernet dans les deux chambres pareilles et M. de Valence dans celle du coin.
Hier matin, j'ai fait la petite guerre en avant du terrain du camp. Après dîner, j'ai fait prendre les armes au régiment à pied, pour le montrer aux deux généraux et de là, nous avons été au haras. Nous sommes revenus souper ici. Nadasz avait habillé vingt hussards à la turque et les a fait danser sur le
bastion avec leurs sabres. Je pars à midi avec MM. de Salis, de Valence, de Gouvernet, d'Aremberg et Darlu pour Givet. Le général de Sarsfield se mettra, je crois, en route dans le même temps pour Paris.
Les bruits de la guerre entre Tempereur et les Hollandais se confirment; mais, ce qui prouve que Ion n'y croit pas à notre cour, ou que Ton ne veut pas s'en mêler, c'est que les sémestriers partent comme à l'ordinaire. Je ne fais pas quinze lieues de plus, en passant par les Pays-Bas, en allant à Lille et j'ai trouvé les chemins si mauvais par ici, que je n'ai rien à perdre en passant par le Brabant. Si les Autrichiens sont campés à Liège, comme on dit, j'irai y passer vingt^quatre heures. Adieu, chère Fanny, je ne pourrai jamais te dire assez, avec quelle tendresse je t'aime et combien chaque jour augmente mon attachement pour toi.
Nous sommes arrivés ici, ma chère Fanny, hier au soir, à bon port, vers dix heures; nous nous sommes couchés en arrivant et j'ai loiré d'un somme jusqu'à présent; il a plu toute la nuit. Le régiment de Wurtemberg, qui était en garnison ici, campe près d'Anvers. On dit qu'il souffre beaucoup, étant campé dans
un terrain bas et aquatique et qu'il a envoyé déjà plus de deux cents malades à l'hôpital . L'archiduchesse est avec sou mari à Anvers; elle a été faire hier une course à Bruxelles et est revenue le soir.
J'avais le projet de monter sur la tour ici, d'où il y a la plus belle vue possible. Quand le temps est serein, on découvre une partie de la Hollande et avec des lunettes, on découvre les côtes d'Angleterre. Mais, par le temps qu'il fait, je n'irai pas et je vais partira huit heures pour Anvers. Je ne p.uis pas savoir le temps que j'y resterai, cela dépendra des nouvelles; mais, en tout, cela ne sera guère plus de deux jours, à moins que les hostilités ne dussent commencer, ce que je ne crois pas, ni personne, malgré les grands frais et les grands préparatifs de l'empereur. Je m'arrêterai un jour à Gand, pour voir la position des deux armées dans cette partie, et de là j'irai à Lille.
Je regrette d'autant moins ce voyage, que si j'avais été directement à Lille, j'aurais été obligé d'attendre le beau temps pour la revue, car il est impossible de la passer par ce temps-là ! Nous ne sommes qu'à quatre petites lieues du quartier général d'Anvers, et on ne sait rien ici; j'espère ce soir être plus instruit. Adieu, chère Fanny ; je t'embrasse mille fois de tout mon cœur.
Anvers, 24 à midi.
J'arrive et j'apprends, ma chère Fanny, que la paix a été signée le 20 ; ainsi tout est fini. La plus grande partie des habitants militaires d'ici, est £àchée, les gens de la ville sont ravis. Je dîne aujourd'hui chez l'archiduchesse ; je soupe chez le prince de Ligne et je vais demain coucher à Gand chez Ferraris. D'ici à l'heure du dîner, je vais aller voir des tableaux et des églises, cette ville est superbe mais peu peuplée; je vous en manderai les détails demain matin, il y a un mouvement ici assez intéressant. "
Adieu, je t'embrasse et je t'aime.
Anvers, 25 septembre.
La nouvelle que je vous ai mandée hier, chère Fanny, m'a été confirmée par l'archiduchesse, chez qui nous avons dîné. Elle m'a dit que les préliminaires avaient été signés le 20 à Paris et que le courrier en avait passé ici le 23. On rend aux Autrichiens les forts de Lillo, Creuzschantz, Friedrichsbourg, Lif-
flenbrock; mais, les Hollandais conservent l'Escaut et n'en laissent pas l'entrée libre aux négociants d'ici. Du reste, pour la division du territoire, on prend l'arrangement de 1664 et les Hollandais payent neuf millions de florins de Hollande, ce qui fait à peu près dix-sept millions de notre monnaie, pour les frais de la guerre. L'archiduchesse est enchantée de la paix, quoiqu'elle eût désiré la liberté de l'Escaut; le prince Albert regrette un peu le Commandement de l'armée et les troupes en sont au désespoir, par l'espérance qu'elles avaient de piller un peu lès Hollandais.
J'ai été voir les deux beaux tableaux de la cathédrale, la Descente de la Croix et l'Assomption de Rubens et plusieurs autres beaux tableaux, le fameux chapeau de paille, etc. De là, j'ai été souper chez le prince de Ligne qui nous a lu l'histoire de cette espèce de guerre-ci, qui est la plus drôle du monde. Nous allons monter à cheval le long de l'Escaut, jusqu'aux postes hollandais où je n'entrerai pas, et nous partirons à une heure pour coucher à Gand; il fait toujours un temps affreux. Je vous aime de tout mon cœur.
A midi. — J'arrive à l'instant avec M. de Valence, du fort de Greuzschantz, premier poste des Hollandais; il y a un officier qui est venu à la barrière et nous a offert de faire venir le commandant, en nous disant qu'il était bien fâché de ne pas pouvoir nous
laisser entrer. Nous lui avons parlé de la paix; il nous a dit qu'il en serait charmé, qu'ils étaient enfermés depuis un mois et que cette guerre les contrariait fdrt. Enfin, j'ai fait une promenade charmante par un temps affreux et où je n'ai pas été mouillé, grâce aux bontés de ma Fanny et à la redingote qu'elle m'a donnée. Je vais dîner, je meurs de faim, et partir ensuite pour Gand; mais, je ne sais si nous pourrons y arriver ce soir, car on dit les chemins du pays effroyables et, s'ils ressemblent à ceux que nous venons de faire à cheval, nous ne pourrons aller qu'au pas.
Adieu, ma chère Fanny, je t'embrasse et t'aime de tout mon cœur.
Gand, 26 septembre.
Nous n'avons pas pu arriver hier ici, ma chère Fanny; la nuit était noire et une pluie à verse, qui nous a pris vers onze heures du soir, nous a décidés à coucher à Lokeren, gros village du pays de Waes, aussi grand que beaucoup de villes, mais où nous n'avons pas pu trouver une auberge supportable. Malgré le mauvais gîte, j'ai fort bien dormi jusqu'à six heures que nous sommes partis pour venir ici, où commande le général Ferraris, chez qui je vais aller
dîner. M. de Valence me quitte ici; il retourne à Valenciennes pour partir après-demain pour Paris ; il prétend qu'il y sera aussitôt que la lettre que j'écris et à tout événement, je lui donnerai un billet pour mettre à la poste à Paris pour toi, et cette lettre-ci ne sera fermée que le soir, la poste de France ne partant qu'à dix heures.
Je ne sais pas encore si je coucherai ici ce soir ou si j'irai coucher à Courtrai où j'ai envoyé Vincent et mes chevaux; mais, dans tous les cas, je serai demain matin à Lille, pour pouvoir passer la revue du régiment d'Orléans demain au soir. Je tâcherai de partir, le 30, de Lille ; je ne ferai que passer par Paris pour changer de voiture et je viendrai dans ma chaise aux Troux où j'arriverai, selon toute apparence, le 1" octobre, pour souper. Malgré tout, ma chère Fanny, tu sais que cela ne peut être sur, dépendant du quartier-maître du régiment d'Orléans. Si les états ne sont pas en règle, il faudra attendre, comme l'année dernière, à Maubeuge. Au reste, je t'écrirai tous les jours de Lille et tu sauras au juste si mon arrivée est retardée.
Il parait que les Flamands ne sont pas contents de la paix, parce qu'ils n'ont pas l'Escaut libre et que les dix-sept millions, que la Hollande donnera à l'empereur, ne rabattent rien à ce qu'ils restent obligés de payer d'extraordinaire pour les frais de la guerre. Les troupes sont fort affligées aussi ; l'espoir du pillage de
villes aussi riches que celles de Hollande, leur aurait fait supporter avec courage les fatigues d'une guerre d'hiver dans un pays humide et malsain. Il n'y a que les Hollandais et l'archiduchesse qui soient bien aises ici, que tout soit fini. Il pourra bien arriver que le Stathouder (I) sortît de cette affaire-ci à ses dépens. On lui a déjà ôté le commandement des troupes à la Haye. Adieu, je vais aller voir quelques églises fameuses ici pour leur architecture et les beaux tableaux qu'il y a, et de là, j'irai à la parade. Je ne fermerai ma lettre qu'en rentrant; je t'embrasse de tout mon cœur.
A 4 heures après-midi. — Je viens de dîner chez Ferraris ; il est au désespoir de cette paix ; ses dispositions étaient faites de manière à faire honneur à ses talents et à la confiance que l'empereur lui avait témoignée. Je vais aller voir la commission de l'habillement, qui est le chef-d'œuvre de l'économie pour habiller et équiper les troupes, et à cinq heures, je pars pour aller coucher à Gourtrai, afin d'être demain pour dîner à Lille et surtout recevoir deux heures plus tôt des lettres de ma Fanny. Adieu, je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire du meilleur de mon cœur.
(1) On sait que Guillaume Vdut, peu après, donner sa démission et qu'en 1787, il fut rétabli, grâce à l'intervention armée de la Prusse.
Gand, 26 septembre à 9 h. 1/2 du soir.
M. de Valence m'assure, ma chère Fanny, qu'il sera à Paris avant la lettre que j'ai commencée ce matin et qui partira ce soir, parceque j'ai peu de foi à la vitesse avec laquelle il compte voyager. Je ne veux pas négliger une occasion de vous mander combien je vous aime et combien je suis contrarié d'être loin de vous, surtout depuis que je suis privé du plaisir d'avoir de vos nouvelles.
J'espère que c'est par moi que vous aurez appris la signature des préliminaires entre l'empereur et la Hollande ; cette nouvelle vous aura fait plaisir. Pour moi, je n'avais jamais cru à cette guerre; mais, tous, dans ce pays-ci, y croyaient; les ordres de l'Empereur avaient été donnés le 16 septembre d'entrer, à main armée, sur le territoire de la République et ils auraient été exécutés, si M. de Murray n'avait pas envoyé un courrier à Bruxelles, demander huit jours de répit. Il est sûr que, si une fois, on avait commencé à tirer des coups de fusil, il aurait été plus difficile de tout arrêter, et, quoi qu'on dise, il aurait toujours fallu que nous nous en mêlions tôt ou tard. Pour à présent, je crois la paix assurée jusqu'à la mort du roi de
130 LETTUES DU COMTE V. ESTEUHAZY
Prusse, car il me semble que ce dernier a si bien ié son parti, qu'à la mort de l'électeur de Bavière, l'empereur ne pourra pas faire grand mouvement sans danger.
Le voyage, que je viens de faire, fait voir la nécessité de l'histoire. Celle des peuples est intéressante par les révolutions qui y sont arrivées. La manière courageuse dont la république de Hollande s'est soustraite à la vexation des généraux de Philippe II, fait voir les inconvénients de l'abus de l'autorité; des mausolées et des statues font voir à chaque pas combien les guerres, qui ont désolé des belles provinces, ont produit de grands hommes, dont les noms seraient oubliés depuis longtemps, s'ils avaient vécu dans des temps moins orageux; on croit voir le sang des Horn, des Egmont et de tant de grands seigneurs qui l'ont versé sur des échafauds. Anvers rappelle la mauvaise foi du duc d'Alençon, et Gand le goût de ses habitants pour la révolte. Ces deux idées rapprochent, l'une, l'histoire de la Ligue sous Henri III et l'autre, celle de François P qui, à l'époque de la révolte des Gantois, permit à Charles V de traverser la France, pour venir l'apaiser. Les champs de bataille qu'on traverse, obligent à savoir les époques et les motifs des guerres pendant lesquelles elles se ôont données. Oh! ma chère Fanny, que ne pouvons-nous jamais voyager ensemble, ne plus nous quitter, et réunir au plaisir, que je trouve
à voir des pays et des hommes, celui, bien plus grand, de le partager avec toi, et de ne jamais quitter celle que j'aime plus que ma vie et que j'embrasse de tout mon cœur !
Fontainebleau, 16 octobre.
Bonjour, ma chère Fanny, mes premières pensées sont pour toi. J'ai loiré fort bien ; mais, faute de petite place, je me suis éveillé à sept heures. Hier, en sortant de ma chambre, j'ai été chez M. le comte d'Artois, qui m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et m'a donné à souper à huitheures ce qui m'a fait grand plaisir, n'ayant pas dîné. Le souper a été fort bon pour le manger et fort gai pour l'esprit. Lauzun et M. le duc de Chartres y ont été parfaitement aimables. De là, j'ai été au coucher du Roi qui, en arrivant dans sa chambre, m'a demandé comment vous souteniez votre état et quand vous viendriez; il m'a donné le bougeoir. J'ai été ensuite chez la comtesse Diane, où j'ai appris la mort de Mme de Ségur, mère du maréchal et fille bâtarde du régent. Cela suspendra de quelques jours le travail des bureaux. On m'a dit que le travail des fermiers généraux ne $e ferait qu'à la fin du voyage ; avec cela, je tâcherai de joindre le contrôleur général ce matin. La Reine
ne veut pas entendre qu'on se serve de son nom.
L'opéra de Thémistocle n'a point réussi du tout; la musique est de Philidor ; on croit cependant qu'on le redonnera. Le Portrait de M. de F*** a eu un demisuccès ; il y a des personnes qui ont été fort contentes et d'autres qu'il a fort ennuyées. En tout on n'a pas encore été fort content des spectacles. Richard (I) est toujours pour le 25. Il fait le plus beau temps du monde. Je serai obligé de rester mardi pour le souper des cabinets; j'irai demain souper et coucher à Varennes, et je reviendrai mardi coucher ici pour partir le mercredi.
Votre appartement (2) est composé d'une chambre à alcôve, un peu plus grande que celle de Versailles; d'un côté, un cabinet de toilette et de l'autre, une garderobe; à côté, une chambre à cheminée pour moi, un peu obscure; en haut, une assez grande chambre à cheminée pour ces demoiselles et, à côté, un commun pour mettre trois lits pour les gens, la vue sur le parterre du Tibre. J'ai loué une toilette, quatre tables, etc. Mais, le grand maréchal m'a offert à demeure un appartement un peu plus éloigné, mais plus commode et moins haut, pour les
(1) Richard Cœur de Lion, dont la première représentation eut lieu le 25 octobre 1785, ainsi que l'affirme Grétry dans ses Essais et contrairement aux indications de Sedaine, qui la place au 21 octobre 1784. La lettre d'Esterhazy tranche le différend en faveur de Grétry.
(2) Les invités du roi à Fontainebleau, quand ils étaient logés au palais, étaient obligés de compléter l'ameublement de l'appartement qui leur était accordé.
autres voyages, que nous pourrons faire arranger, ce qui est moins cher que de louer des meubles à chaque voyage; enfin, ce sera soumis à vos sages lumières. La Reine m'a dit toute sorte de bien de vous et m'a répété, à plusieurs reprises, combien votre grossesse lui faisait plaisir.
Vous n'avez pas d*idée combien chacun se prépare à vous bien recevoir ici, Mlle de Matignon, Mme de Ghimay, enfin tout le monde s'empresse à me dire des honnêtetés pour vous. Madame Elisabeth se fait une fête de vous voir et de vous faire compliment; le baron de Breteuil m'a dit qu'il était aussi content que moi, de votre état.
Versailles, 1" janvi
Bonjour, bon an, ma chère et tendre amie santé, que ta tendresse soient toujours les me que tes vœux soient toujours exaucés au moi ils seront formés! Je suis arrivé trop tard Reine hier; j'ai manqué aussi M. le comte d'^ M. le Dauphin; j'ai fait tout le reste et cha( demandé de vos nouvelles et on a approuvé q ne soyez pas venue dans cette foule. On a cent cinquante femmes. J'ai été ensuite chez Balbi et chez la comtesse Diane et, à six heur Mme de Polignac où l'on ne pouvait pas se ret Après le coucher du Roi, où j'ai appris que 1 Chàtelet était ici, j'ai été chez elle, et j'y si jusqu'à une heure.
J'ai trouvé mon appartement chauffé et j bien dormi; je vous écris de mon lit et je 1
la lettre avant la cérémonie, ou plutôt après, pour TOUS mander les nouveaux Cordons bleus. C'est M. et Mme de Guiche qui avaient Tappartement de Mme d'Ossun, qui descend deux étages, et le grand chambellan aura celui qu'ils quittent dans l'aile de la chapelle.
Adieu, ma chère Fanny. J'ai des plumes affreuses. Je t'embrasse de tout mon cœur.
Versailles, 1786 (sans autre date).
Je n'ai pas pu voir la Reine chez elle hier, chère Fanny; elle était dans son bain. Je n'espère pas la voir avant ses couches (1) . Elle a été longtemps hier chez Mme de Polignac, et après la partie de Quinze, elle en a fait une de Trente. J'ai gagné quelque chose hier; mais, avant-hier j'avais perdu. Nous allons souper au Palais-Royal. Adieu, ma chère Fanny, je t'aime de tout mon cœur et suis charmé de te revoir, comme s'il y avait longtemps que nous fussions séparés; l'absence est toujours contrariante, quelque courte qu'elle soit! Adieu, je t'aime à la folie!
(i) La reine accoucha avant terme et l'enfant ne vécut pas.
Versailles, 12 juillet.
La Reine va toujours à merveille ; elle a fort bien passé la nuit, et il ne paraît pas qu'elle ait de fièvre de lait. Elle était fort gaie hier au soir. Mme de Guiche est bien et elle ne craint pas de fausse couche. Je vais partir pour la chasse, et je ne désespère pas d'aller t'embrasseretValentin, si la chasse s'approche de vous. Je te conseille à tout événement de faire mettre tes chevaux. J'espère te voir demain ici. Ta petite place t'attend et tu sais combien je te désire ! Adieu, je t'embrasse et t'aime; j'embrasse Valentin. Bien des choses à maman, à M. Voile.
Chantilly, mardi (sans autre date).
J'ai reçu avec grand plaisir, ma chère Fanny, votre lettre de jeudi. Je vous dirai qu'il est arrivé hier Mme de Lostanges, Mme de Rochelambert et plusieurs hommes, entre autres Vaudreuil qui a apporté une lettre de Cherbourg où on est enchanté du Roi, de sa popularité et surtout de son instruction pour tous les termes de marine et des détails des arts (I) .
(1) Louis XVI visitait en ce moment les grands ports militaires de l'Ouest,
Hier, je finissais ma lettre quand le chevalier de Coigny est venu chez moi, me proposer d'aller faire des visites ; nous avons été chez toutes les femmes qui sont ici. Monsieur a été aussi partout. A deux heures, on a dîné; après dîner, j'ai fait la partie de trictrac de Monsieur, où j'ai gagné dix-huit points. J'allai ensuite à la promenade en calèche aux eaux, le long du canal, à la pelouse, au potager et enfin au hameau où on a mis pied à terre et où l'on a pris des glaces. De là, on est revenu à pied au château par la fontaine des Druides ou des Truites; cette différence a fait une grande question et puis, chacun est rentré chez soi et je suis venu voir le prince et me faire repoudrer parce que j'avais eu chaud. J'étais en calèche avec Mme la duchesse de Maillé et Mme du Cayla. Quand je suis descendu au salon, toutes les parties étaient commencées. J'ai joué jusqu'à neuf heures et demie queje suis allé à pied avec Monsieur à l'île d'Amour qui était illuminée. Les femmes y ont été en calèche; on y a soupe, c'était charmant, une vraie féerie. La profusion des fleurs mêlées aux lampions, et l'affluence du monde, jointe au bruit des plus belles eaux du monde, m'auraient bien fait regretter de n'y pas voir mon amie, sans la grande humidité qui m'aurait inquiété.
Pendant le souper, j'ai joué un Quinze que nous avons été obligés de suspendre pour aller au salon d'Apollon, qui était éclairé de manière assez brillante. Pour justifier le nom qu'il porte, on avait préparé le
café et du moment qu'il a été versé, on a entendu sortir, de derrière la statue du dieu de l'harmonie, une musique délicieuse d'un cor, de deux flûtes et d'un haut-bois. Sallustin, Riche, Le Capon et Lebrun ont joué, sans être vus, des airs charmants pendant un quart d'heure. De là, nous avons traversé la nouvelle terrasse, garnie de vases de marbre, et dans chacun on avait adapté une girandole garnie de branches et de fleurs. Nous avons été à l'île, voir des jeux. Elle était pleine de monde et éclairée d'une manière parfaite. Dans le parquet du bal, il y avait deux contredanses fort animées par les femmes de chambre et autres habitants de Chantilly. Après avoir vu danser un moment, nous avons été à la Bague.
Nous avons repassé encore dans la salle de bal et nous sommes retournés, par une autre allée illuminée, au salon de l'île d'Amour, où les tables à manger avaient été remplacées par des tables à jeu. Je me suis remis au Quinze et j'ai regagné le reste de ce que j'avais perdu à Paris et un peu au-delà. Je me suis couché à deux heures et demie, pensant à mon amie, la regrettant, quand je suis seul, la désirant, si je m'amuse, pour doubler le plaisir que j'ai. Adieu, il est tard, mon cher cœur.
Chantilly, 26 (8an8 autre date).
J'ai passé ma matinée hier à dicter et à signer des lettres. J'ai reçu une boîte avec le portrait de l'archiduc, et le comte Dalberg (1) est venu me voir. A midi, je suis parti pour aller déjeuner avec Monsieur chez Mme de Baibi et nous sommes partis vers deux heures. En chemin, la conversation a été aussi générale que le bruit de la voiture a pu le permettre. La Balbi a peu parlé, mais a fait un grand éloge de vous et a dit qu'elle a été bien fâchée d'être à la campagne pendant vos couches. Nous sommes arrivés vers cinq heures et demie, sans que la pluie nous ait quittés. Le mauvais temps attriste tout le monde, Mme de La Tour du Pin n'est pas ici, elle s'est excusée, ayant une fluxion aux yeux. Je vais tâcher de vous nommer les femmes qui y sont, et si j'en oublie, je les ajouterai demain ; Mmes de Spinola, de Maillé, de Villeroy, deux d'Artichamp, de Bentheim, de La Trémoïlle, d'Avaray, de Sourdis, de Balbi, de Mon-
(1) Il fut ministre d'État du Grand-Duchë de Bade. Son fils, le duc de Dalberg, servit l'Empire, comme conseiller d'État. En 1814, il suivit Talleyrand au congrès de Vienne. La Restauration le fit pair de France.
tesquieu, de Fouquet. On attend ce soir Mme de Gbâions et d'autres, à ce qu'on dit; beaucoup d'hommes, pas un jeune, qui sont tous à leur poste.
Monsieur est arrivé à sept heures. Après les cérémonies d'usage, il a été se promènera l'île d'Amour, en profitant d'un moment ou il a cessé de pleuvoir; elle est brillante dans ce moment-ci par l'immensité des roses dont elle est couverte et de chèvrefeuille.
Après la promenade qui a duré une demi-heure, on s'est mis au Quinze qu'on a quitté pour souper à dix heures. Après souper, on s'est remis au jeu qui a duré assez tard; j'ai regagné une partie de ce que j'avais perdu la veille ; de là, je suis venu me coucher. Je suis toujours fâché de n'avoir pas mon amie avec moi; mais, pour elle, je crois que, jusqu'à présent, elle ne se serait pas fort amusée ici. Le temps se relève un peu. Ce matin je ne sais pas ce qu'on fera; Monsieur est déjà levé ; moi je suis dans mon lit.
On a eu des nouvelles du Roi. Il est arrivé à Cherbourg, jeudi, à dix heures du soir. On l'a salué d'une multitude de coups de canon et le vendredi, il s'était levé à trois heures du matin pour voir la mer et l'escadre qui était arrivée dans la rade. On dit aussi que Mme de Lamotte a été fort maltraitée par les bourreaux et qu'elle est fort mal à l'hôpital.
Adieu, ma chère Fanny, il n'y a pas de lieu au monde où je ne m'occupe de toi et où je ne désire de
te jurer que je t'aime de tout mon cœur; je t'embrasse.
Paris, 24 (sans autre date).
Je suis arrivé trop tard ce matin pour voir la Reine en particulier; elle était partie pour aller chez Madame Adélaïde. Elle m'a fait chercher pendant son dîner; mais, je n'ai pas pu parler de notre amie. Elle a fait couper ses cheveux et ôté la poudre jusqu'à ses couches; j'ai été fort étonné de lui voir beaucoup de cheveux blancs; elle en a plus que moi. Elle m'a demandé de vos nouvelles et de celles de Valentin ; elle m'a parlé de vous avec un grand éloge ; elle m'a dit qu'elle ne recevait plus chez elle, mais comme elle sortait encore, elle serait bien aise de vous voir avant d'accoucher. De là, j'ai été dîner chez Mme de Polignac. Mme de Coigny est grosse de trois mois et demi, Mme de Cossé est accouchée d'une fille. Mme de Lamotte a été fouettée et marquée; elle s'est débattue comme un diable et était presque morte de colère et de fatigue, quand elle est arrivée à l'hôpital ; elle a mordu un des bourreaux.
On raconte que le Roi, pressé par un besoin, est entré dans une maison dans un village ; que, quand la paysanne à qui était la maison, a su qui il était, elle
s'est jetée à ses pieds; que le Roi Ta relevée avec bonté. Il y en a qui disent que cette paysanne, encouragée, lui a sauté au cou et Ta embrassé; que le Roi lui a demandé si elle voulait quelque chose à lui.
— Non, monsieur le Roi, a-t-elle dit, je n'ai besoin de rien, et à présent, je me trouve la plus heureuse de toute la terre. Mais, j'ai une voisine qui a six enfants et qui est bien pauvre. Je vous prie, puisque vous avez l'air si bon, de lui bailler une petite pension; que le Roi, touché du désintéressement de cette femme, a ordonné à M. de Prie de prendre le nom des deux pour leur faire un sort; le village est entre Houdan et Dreux. J'ai été souper chez Mme de Balbi ; j'y ai joué au Quinze et perdu mon argent. Bonsoir, ma chère Fanny, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur, ainsi que Valentin.
Vergaille», mardi soir (sans autre date).
Je vais, ma chère Fanny, vous rendre compte de ma journée, où je vous ai toujours désirée et toujours regrettée. En vous quittant j'ai été chez Mme (illisiblej,(\\x\ m'a chargé de vous priera souper vendredi . De là, j'ai été chez l'archiduc (1) où je suis resté jus-
(1) Un neveu de la reine.
qu'à une heure et demie, que j'ai été chez Mme de Polignac, qui m'a mené à Trianon. Il y avait le Roi, la Reine, l'archiduc et l'archiduchesse, Mmes de Cusari, de Polignac, de Guiche, de Talleyrand et de Luxembourg; MM. de Scotti, de Prie, de Liancourt, de Saul, de Tessé et moi. On a dîné à la maison, après dîner j'ai joué au trictrac avec l'archiduchesse contre la Reine et M. de Prie; j'ai gagné six louis. Après cela nous nous sommes partagés, le Roi, l'archiduc, M. de Scotti et moi avec l'archiduchesse, Mmes d'Ossun, de Cusari et de Luxembourg d'un côté; la Reine avec le reste de la compagnie est restée au salon, pour aller au hameau par le chemin le plus court. Nous avons fait la grande tournée au temple ; de là, repassant devant la maison, au jeu de Bague, au jardin français, à la salle de comédie, au rocher, au pavillon, à la grotte et de là à la vacherie et au hameau où nous nous sommes rejoints; nous avons pris des glaces et des fraises. Madame, fille du roi, est venue nous y rejoindre et nous sommes montés en voiture chacun de notre côté. En rentrant j'ai été chez Mme de Prie qui m'a parlé de tous ses regrets de ne pas s'être trouvée chez elle, quand vous y avez été et, de là, je suis rentré chez moi pour vous dire que je vous aime.
Lundi matin (sans autre date).
Bonjour, ma chère amie ; je ne sais pas si la nouvelle que je vais te mander te fera plaisir : ma marche est changée, je ne pars plus le 6 juin pour mes inspections ; je reste pour le voyage de Trianon qui ne commence que le 10 et je ne partirai qu'avec toi après tes couches. Je serai bien un peu absent pendant ce temps-là ; mais, cela vaut mieux que d'être à cinquante lieues. J'ai joué hier soir au trictrac avec Mme de Ségur. La Reine m'a promis des prunes pour vous ; j'ai gagné deux louis au trictrac. Il y avait beaucoup de femmes à souper chez Mme de Polignac; mais, Mme de Guiche et le duc de Dorset (1) n'y ont pas été aussi gais qu'avant-hier. Adieu, chère amie, embrasse Valentin pour moi et crois à la tendresse qui augmente tous les jours pour toi et qui assure par toi le bonheur de ma vie. Bonsoir, je t'embrasse mille fois.
(1) De la maison anglaise des comtes de Dorset, au titre de laquelle fut substitué celui de duc, sous le règne de Georges I".
Versaille», vendredi matin (sans autre date).
Bonjour, ma chère Fanny; je vais vous rendre le compte le plus exact de tout ce que j'ai fait depuis mon arrivée ici. Il était bien près de trois heures et, sans monter même dans ma chambre, j'ai été dîner chez Mme de Polignac. La Reine y était; elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et m'a chargé de vous dire de ne pas discontinuer de vous promener jusqu'à la fin, parce que, si vous en perdiez l'habitude, pendant cinq ou six jours, vous vous trouveriez trop lourde. Elle m'a dit ensuite, qu'elle serait saignée ce matin, approchant de la cinquième époque, et qu'elle commençait à se croire grosse ; que, cependant, elle attendrait d'avoir senli remuer pour en convenir décidément, qu'elle n'avait pas voulu annoncer sa saignée pour ne pas voir du monde. Elle m'a engagé à aller à Trianon, voir son jardin et lui en rendre compte, puisqu'elle serait quelques jours sans v aller.
Après dîner, j'ai fait une partie de trictrac, où je n'ai perdu ni gagné et de là j'ai été travailler avec Saint-Paul. D'Avrange n'était pas rentré de chez le maréchal; j'ai profité de cela pour aller voir jouer
Mile Raucourt dans JMédée, C'est une mauvaise pièce dont les détails sont atroces et dans laquelle il n'y a qu'un rôle; mais, ce rôle est joué d'une manière sublime et semble fait pour la taille, la voix et la figure de Mlle Raucourt qui y est à merveille. Mlle Candeillp m'a paru épouvantable après la grande pièce. Je suis retourné au bureau où j'ai fini vers dix heures le travail préparatoire de mon inspection. J'ai été au coucher, où j'ai eu le bougeoir. Le Roi ma demandé de vos nouvelles avec intérêt. Je suis retourné chez Mme de Polignac où étaient Madame et M. le comte d'Artois. L'un jouait au trictrac, l'autre au Quinze. Il y avait beaucoup de femmes; je suis venu me coucher à minuit. Adieu, chère Fanny, à ce soir. Je vais à Trianon ; de là, je ferai ma toilette pour aller chez la Reine, delà, dinerchez le ministre, travail après dîner; ensuite, j'aurai des nouvelles de la Reine et pars. J'ai demandé mes chevaux pour huit heures ; mais, j'ai bien peur de ne pouvoir partir qu'à neuf heures. Adieu, je t'embrasse.
Lille, 17 septembre.
Je vais commencer, ma chère Fanny, par te rendre compte de la vie que je mène et puis je répondrai à ta
lettre. Après avoir déjeuné hier avec certains petits gâteaux dans le café, qu'on ne fait qu'ici et qui ne sont bons qu'en sortant du four, j'ai été voir et faire manœuvrer le régiment d'Orléans, dont j'ai été fort content. Après la manœuvre, je suis venu faire ma toilette pour aller voir M. de Jaucourt. Mais, il m'a prévenu et est venu chez moi où il a passé une demiheure. A midi et demi, car le samedi il n'y a pas de parade, je suis parti avec Sombreuil et mes aides de camp pour aller dîner à la Prévôté chez M. le comte de Sainte-Croix, beau-père du comte de Thienne. C'est un fort beau château qui a de bonnes aires et une belle terre; pour la châtellenie, elle n'a que deux paroisses et vaut plus de quatre-vingt mille livres de rente.
Il y avait une ancienne Mme de Bournelles, jadis belle, dont maman a sûrement entendu parler dans sa jeunesse et qui porte encore, sur son visage de soixante-dix ans, les restes de son ancienne beauté. Elle n'aime à parler que de Paris, de la cour et surtout du vieux temps pour lequel elle paraît avoir plus de regrets que de repentir. Mme la comtesse de Fresnel, mère de Mme d'Hinisdal, était une autre convive contemporaine de Mme de Bournelles; elle paraît même plus vieille ; elle n'a desserré les dents que pour manger.
Mme d'Angoire est une femme de vingt-cinq ans, qui a été jolie, à ce qu'on dit, jusqu'à l'année passée.