avril
J'ai reçu, mon cher cœur, la lettre du premier. Je suis bien aise que le petit anneau t'ait fait plaisir, et je me sais d'autant plus de gré de te l'avoir envoyé par la poste, qu'il n'est pas parti de courrier pour Coblence depuis ce temps-là. On attend toujours, pour en expédier un, que celui de Vienne soit arrivé; il ne Test pas encore. On m'a pourtant assuré qu'il ne tarderait pas, mais, qu'on le faisait passer par Berlin. Toutes ces lenteurs sont bien affligeantes et font perdre un temps bien précieux. D'ailleurs, on ne me mande rien du départ de mon successeur et c'est là mon grand intérêt, car je sens bien que le départ de Nassau va rendre mon séjour ici nécessaire jusqu'à l'arrivée de celui qui doit me remplacer.
Les nouvelles de France d'avant-hier se contredisent. Les unes prétendent que le décret contre les émigrés est déjà sanctionné et d'autres qu'il ne le sera pas, comme étant souverainement injuste et contraire aux bases de la constitution acceptée par le Roi et jurée par la nouvelle Assemblée. En tout état de cause, je suis bien aise que tu quittes Tournay. Tu me mandes bien que tu pars seule; mais, tu ne me dis pas si maman va venir te joindre. A tout événement, je t'envoie ma lettre pour elle ; je te l'envoie à
cachet volant; tu la cachetteras après l'a voir lue. Dans la position où se trouve maman, il est impossible de lui donner un avis, surtout d'aussi loin.
Il parait qu'on n'a plus de doute sur Torigine de la propagande, relativement à l'assassinat du roi de Suède. On assure qu'on a arrêté ici plusieurs Français démocrates et on prétend même que quelques-uns, ayant encouru des soupçons de jacobinisme, ont été envoyés en Sibérie. La police se fait avec la plus grande rigueur, et ce qui se passe en Pologne, où l'on établit un club des amis de la constitution à la Jacobine, que préside M. d'Ecorches, le ministre de France, fait ouvrir les yeux sur la tendance de cette secte impie et régicide. Ces affaires de Pologne occupent beaucoup ici. On craint que le feu ne s'allume dans ce pays où il y aurait déjà des confédérations, sans la crainte que donne l'armée constitutionnelle, qui est en meilleur ordre que celle de France. Tout cela est très fâcheux pour nos affaires, parce qu'occupée en Pologne, la Russie malgré sa bonne volonté, ne pourra pas nous servir aussi efficacement qu'elle l'eût fait, si tout eût été calme sur la Vistule, et que des assassins n'eussent pas tranché les jours du brave et loyal Gustave III.
Il est vrai que, dans l'état de malheur et de mécontentement, où est la France, dès qu'il yaura un noyau solide de troupes étrangères, il s'y réunira infiniment de monde et il n'y aurait à combattre que le petit
nombre de forcenés qui veulent toujours voir bonheur à venir dans la misère et le désordre actuc Gomme il n'y a rien de bon à faire dans un pays personne ne peut faire exécuter les lois, où les scé rats sont protégés et impunis et où la force public est absolument nulle, je suis fort aise de voir ministère tout Jacobin. Je suis curieux de voir à < on s'en prendra du mal inévitable, auquel on s'est les moyens de remédier, quand on ne pourra p dénoncer les ministres. Ce n'est pas avec des comj ments et, en appelant frère celui qui meurt de fai qu'on l'oblige à respecter les propriétés, surt< quand il voit l'empressement à célébrer, par desfêt ceux que la loi avait punis. Tout cela est bel et bc mais, d'ici là, tout se perd, tout se détruit. On répète toujours, quand on voit mes inquiétudes i ton sort, que tu devrais venir ici, que tu y serais fêt choyée, et surtout tranquille. Mais, je repousse ce idée en parlant de maman et je ne m'occupe que moment où je te reverrai. Aussi, suis-jebien malh( reux. Je finis pour ne pas faire un trop gros paqu en t' embrassant mille fois et mes chers enfants (1) .
(1) L'espoir de se réunir prompteuient à sa famille, qu'exprimes tant d'ardeur, dans sa correspondance, le comte Esterhazy, ne de se réaliser que l'année suivante, le 2^ janvier 1793. Jusque-là, de
giques ëyénements allaient s'accomplir : la campagne de 1792, la retraite de Brunswick après la bataille de Valmy, la dispersion des émigrés, la fuite des princes^ les massacres de Septembre^ la mort du Roi. Dans la suite de la correspondance, que nous comptons publier ultérieurement, on pourra suivre les douloureux retentissements et les désastreux effets que ces événements eurent en Europe et surtout en Russie où résidait Esterhazy.