avril
J'ai reçu, mon cher cœur, tes deux lettresà la fois. J'attends pour y répondre en détail que tu sois fixée à ta destination (l) . Il est arrivé hier un courrier de Coblence qui nous a apporté des nouvelles bien alarmantes de Paris. Je suis en peine de ma sœur, d'après ce qu'on me mande des troubles qu'il y a dans les Cévennes (2) . Il me tarde de te savoir éloignée des frontières. On me parle de l'envoi de mon successeur; mais, on ne me dit pas quand il arrivera, et cela m'impatiente autant que toi. Nassau attend pour
(1) La comtesse Eslerhazy avait manifeste? l'intention de quitter Tournai où les émigrés ne se croyaient plus en sûreté.
(2) Il y eut, dans les Cévennes, plusieurs soulèvements royaliste». Voir mon Histoire des conspirations royalistes du Midi.
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partir Tarrivée du courrier de Vienne qu'on attend tous les jours depuis plus de deux mois.
Cette semaine-ci, qui est la semaine sainte dans ce pays, est fort triste; on ne voit personne que les ministres étrangers. Mais, cela va fort bien avec la disposition de mon âme. J'ai reçu une grande lettre de La Chose, bien tendre, mais qui a l'air embarrassé avec moi ; je lui répondrai par le courrier, quand il partira, une lettre dont je te ferai voir la minute. J'ai reçu aussi une lettre du duc d'Havre qui me parle de La Chose comme mêlé dans l'intrigue qui a fait tant de mal partout. Le comte de Belzunce est ici depuis deux jours, Quoique je le connaisse fort peu, l'idée qu'il t'avait vue, il n'y a pas bien longtemps, fait que j'ai été charmé de le voir. Nous avons beaucoup parlé de toi. Tu vois que toutes mes idées ne se rapportent qu'à toi et j'aurai pour garant tous ceux qui me voient ici. A.dieu. cher amour.
20/9 avril.
Ta lettre du 28 mars, mon cher cœur, m'a déchiré l'âme. Je tâcherai de trouver une occasion de la mettre sous les yeux de l'Impératrice ; elle y jugera ton cœur, ta sensibilité, et ton malheur. Oh! s'il
dépendait de moi de le voir finir, il y a longtemps que je serais dans tes bras. Je n'ai pas eu un moment de calme ni de bonheur depuis mon retour de Moscou ; chaque courrier extraordinaire ne nous a porté que des nouvelles désastreuses et, indépendamment du mal général, tous ces événements fâcheux rendent mon départ impossible avant l'arrivée de mon successeur. Non, mon amie, le Messie n'est pas attendu avec plus d'ardeur; iln'y a pas de semaine, pas de poste que je n'insiste sur son arrivée. Les dispositions de l'Impératrice pour notre cause sont si bonnes, que les sollicitations auprès d'elle sont inutiles. Son grand caractère et sa générosité préviennent mes instances ; mais, plus elle se montre prête à seconder nos efforts, autant que peut le permettre son éloignement, autant est-il décent et convenable que le seul souverain qui ait un ministre accrédité près des princes, ait de leur part, quelqu'un auprès d'elle, qui, quoique sans caractère public, puisse leur transmettre ses volontés et ses intentions. Je ne sais pas pourquoi on veut que ce soit moi plutôt qu'un autre, quand on en a trouvé un qui sera bien vu ici.
Je suis bien décidé à ne pas rester à Coblence. Ainsi, ce n'est pas la crainte de m'y voir qui me retient ici ; je ne cesse de demander ma liberté, et je motive mes raisons sur le désir que j'ai d'être avec toi, sur le besoin que tu as de moi, et sur l'état épouvantable de nos affaires. Ma chère enfant, au nom de
notre tendresse, ne te livre pas au désespoir; cette idée me tue. Cette absence est une rude épreuve; c'est, sûrement, la plus grande marque d'attachement que j'aie pu donner aux princes et à la cause.
J'attends toujours de savoir où tu seras pour écrire à maman, car, si elle rentrait en France et qu'on lui envoyât ma lettre, je craindrais de la compromettre. J'avoue qu'il y a six semaines, je pensais qu'elle aurait pu rentrer sans inconvénients, en se plaçant dans quelque petite ville de l'Artois, qui me parût assez tranquille . Mais, aujourd'hui où la licence est au comble et qu'il est impossible de compter sur la protection des lois, j'avoue que je ne voudrais pas exposer au moindre danjjer, la vie et la tranquillité de celle qui nous est si chère. Tu sens avec raison combien un conseil est délicat dans ce moment. D'un côté, toute la fortune à la merci des scélérats et, de l'autre, les dangers des mouvements populaires, qui peuvent se porter indistinctement contre tout ce qui tient à la noblesse ou aux émigrés.
Dieu sait l'effet qu'aura fait à Paris la réponse ferme du roi de Hongrie à M. de Noailles (1), la démission de ce dernier, et la mort du malheureux roi de Suède, effet certain des principes établis en France où se forgent les poignards et se préparent les poisons dont on cherche à infecter l'Europe
(1) Noailles était ambassadeur de France à Vienne et dut se retirer, après la déclaration de guerre.
entière. Dans tous les cas, je désire que tu ne restes pas près des frontières, et M. d'Hassencourt faisant partir sa fille, prouve que lui-même ne l'y croyait pas en sûreté.
J'ai reçu une lettre de Mmes de Bercheny; elles sont à Francfort dont elles se louent beaucoup. On a pour elles toutes sortes d'égards, et il ne leur en coûte que dix-huit livres pour elles deux, leurs deux femmes et deux laquais. Pour ce prix, elles sont logées, nourries, chauffées et éclairées. Francfort est une jolie ville où il y a un grand commerce. Il serait peut-être possible pour maman d'y avoir des rapports avec ses gens d'affaires à Paris, sans qu'elle eût besoin d'y paraître. Donne cette idée avec ménagement. Il n'y a que douze Français à Francfort, dont M. de Gosnac et quatre femmes; de plus, des campagnes charmantes auprès de la ville, qu'il serait peut-être possible de louer à bon marché.
Je regarde la contre-révolution comme inévitable ; elle se fera d'elle-même par une suite des désordres qui régnent en France, et de la conduite de l'Assemblée. Quand elle était divisée en côtés droit et gauche, on disait que cette opposition faisait le mal. Aujourd'hui que les Jacobins sont maîtres partout, du ministère aux halles, tout va de pis en pis. Par les gazettes, on doit croire la guerre civile allumée ^^ns le midi de la France. J'ai de grandes inquiétudes pour ma pauvre sœur. Mon amie, je suis bien malheureux et
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j'ai bien besoin de consolations. Je ne me décourai pas; mais, je me tourmente; je né dors pas, ma te travaille sans cesse et je ne prends goût à rien. 1 peux être bien tranquille, mon cher amour, sur n fidélité. Plus je suis loin de toi et plus je mets de pr à bien remplir l'engagement que j'ai pris avec toi cet égard. C'est au point qu'à peine y a-t-il ui maison où j'aille plus que dans une autre. Le grai monde m'excède. Depuis les fêtes, nous avons to les jours de grands soupers qu'on donne dans la vill en l'honneur d'une dame napolitaine nommée duchesse de Saint-Théodore, assez jolie, ressembla un peu à la comtesse de Gand, mais mieux et un mei leur maintien. Elle vient de Vienne et voyage avi son mari pour son plaisir. Comme je ne soupe pas, sors quand on se met à table. Je suis trop triste poi que le monde me plaise.
Le voyage à ïsarkoë Célo aura lieu la semaine pr« chaine. Depuis huit jours, l'hiver est recommencé; a gelé de sept degrés et les rues sont pleines de neig Mais, comme le soleil est chaud aujourd'hui, je su] pose qu'elle va fondre. Ma santé est bonne en généra
Nous attendons toujours ce courrier de Vienn Nassau qui ne devait être ici que huit jours, y est l'attendre depuis près de trois mois; mais, qui aura pu prévoir tout ce qui est arrivé ? La Providence joue des projets des hommes, et c'est à elle aujou d'hui qu'il faut avoir recours. Elle ne laissera pas
crime impuni. L'Europe avait besoin d'une leçon. La France était, dès royaumes qui la composent, celui qui jouissait des plus grands avantages, et qui les méconnaissait. C'est sur elle qu'est tombée la foudre. C'est ce pays si florissant, si bien situé, et riche de son commerce, ses productions, et ses manufactures, qui sert d'exemple aux autres. Nous ne la verrons plus telle qu'elle a été ; elle saignera longtemps des plaies qu'elle a reçues, en trois ans. Mais, les individus qui auront le courage de fuir cette terre empestée pour un siècle et qui porteront ailleurs les débris de leur fortune, pourront encore jouir de la paix, de la tranquillité et du bonheur.
Je voudrais que maman fût persuadée de cette vérité. Mais, quelque parti qu'elle prenne, nous n'hésiterons pas à faire notre devoir et à lui rendre, partout où elle voudra aller, les soins qui dépendront de nous. L'adversité est une bonne école. Quant à mes devoirs de gentilhomme, d'époux, de père et de gendre, tu peux t'en rapporter à moi, sur la manière dont je les remplirai.
Je t'embrasse mille et mille fois; je t'aime plus que je ne puis dire. J'embrasse mes chers enfants ; dis mille choses tendres à maman; j'attends pour lui répondre de savoir où elle sera. Adieu.