Lettres à sa mère
Si je suis resté quelque temps sans t'écrire, ma chère mère, c'est que je voulais attendre la fin des troubles où nous avons été, pour pouvoir t'en rendre compte. Notre collège a présenté longtemps l'image d'une petite sédition. On a vu des espèces de furieux. On renversait les chaises des maîtres d'études, après les avoir chassés eux-mêmes de la salle. Ni le censeur, ni le proviseur ne pouvaient se faire entendre. lo Tout ce feu n'a duré qu'un moment, après quoi il ne nous est resté que l'étonnement.
Cela se tramait sourdement depuis longtemps. L'exemple des autres lycées en avait donné l'idée ; l'insulte faite à un de mes maîtres a servi d'encouragement. Enfin on a éclaté. Nous nous sommes enfermés le soir, après avoir éteint les chandelles, et nous avons fait le bruit le plus effroyable. Le lendemain, le proviseur voulut nous parler ; mais le murmure sourd, confus qui s'éleva, l'empêcha de continuer.
11 fit appeler dans sa chambre six élèves, qu'il avait re- 20 marqués, et il les renvoya aussitôt. De ce nombre étaient C. . . et P. . . dont le père et la mère accoururent aussitôt de Mâcon pour supplier le proviseur, mais en vain. Il voit que
^ The bracketed Roman numerals refer to the numbering of the originals in Lettres à sa Mère, par E. Qitinet, 2 vols. Paris : 1877.
le mal est trop grand ; il est sourd à toutes les plaintes. Hier j'ai vu une dame, les larmes aux yeux, chez le proviseur, elle en est revenue désolée. Ah ! j'ai trop bien senti en ce moment combien je serais malheureux, pour qu'il m'en arrive jamais autant.
La vue de ces parents si tristes avait tant abattu les esprits, qu'il semblait que tout était fini ; quand le lendemain, les élèves de la seconde salle oii l'on n'avait encore chassé aucun, se lèvent pendant la nuit et courent dans leur étude. Là, ils lo préparent tout, pour soutenir un siège, ils amoncèlent les tables contre les portes, réunissent leurs livres et leurs chandeliers pour assommer le premier qu'ils verraient. Cela fut fait avec tant d'adresse que le maître qui couchait à côté d'eux ne s'en aperçut pas. Ils passèrent tous devant sa tête sans qu'il se réveillât.
Lorsque tout fut bien disposé, ils sortent tout d'un coup du silence, poussent des cris des plus horribles, frappent leurs bureaux, lancent les bancs contre les portes et les murs.
Pense comme ce bruit devait être étonnant au milieu de la 20 nuit, des ténèbres. Les maîtres accourent et l'un d'eux, qui tendait sa tête au travers de la porte, reçut un seau d'eau en plein visage. Ils assemblent les domestiques qui avec de grosses bûches forment le bélier et frappent les portes avec furie ; d'autres tâchent de les couper avec des haches.
Le bruit ne cessait pourtant pas et les élèves opposaient le plus de résistance qu'ils pouvaient.
Cependant au bout d'une heure de combat, les portes furent brisées ; un domestique entra, et il eut la main presque coupée par une bouteille qu'on lui jeta. Le proviseur et le 30 maître entrèrent ensuite. Il y eut aussitôt huit élèves chassés ; on en renverra douze encore, de sorte qu'en comptant ceux de Marseille, vingt à peu près seront hors de la maison.
Tout cela s'est fait sans qu'on ait eu aucun but, ni aucun sujet de révolte ; aussi a-t-on cessé dès que les principaux chefs ont été chassés. J'ai eu le chagrin de voir Bouvard, un de mes meilleurs amis, renvoyé, sans argent, sans ressources, ayant une mère pauvre, et éloignée de lui de deux cents
lieues. Comme elle va être désolée en le revoyant ainsi ! Elle l'aime tant !
Il n'avait point d'argent pour retourner à Vannes, en Bretagne, qui est son pays ; nous lui avons fait entre nous une quête dont j'ai eu le plaisir de donner le premier l'idée ; il a eu par là deux cents francs. Le proviseur de son côté lui a donné cent douze francs de son trousseau, de sorte qu'il ne sera pas forcé de mendier pour ainsi dire de porte en porte pour retourner chez lui. Il m'a assuré que comme sa conscience ne lui reprochait rien de honteux, il serait dans son lo malheur parfaitement tranquille s'il ne voyait pas toujours devant lui sa mère désespérée et lui reprochant ses larmes.
Ah ! qu'il y a longtemps que je n'ai été si vraiinent triste. Je sens tant son état et son avenir !
J'ai bien besoin d'une de tes lettres. Garde-moi, je t'en prie, soigneusement celles que je te rendis l'année dernière et celles d'avant. Ce sera pour moi un extrême bonheur de les conserver et de les relire toute ma vie.
Edgar Ouinet.
Lyon, 28 mars iSiS. 20 Tes inquiétudes sur ma conduite et mon bon sens m'ont vivement affligé, ma chère mère, d'abord parce que je sentais ton mal et ensuite parce que j'ai vu le peu de confiance que tu as dans mon esprit et ma raison. Il faut d'abord que je te tranquillise, je tâcherai ensuite de me disculper.
Le désordre a cessé ; il s'est fait une espèce de traité entre nos maîtres et nous ; on a pour ainsi dire promis de part et d'autre d'oublier ce qui venait de se passer. Ceux qui ont été renvoyés sont retournés chez eux, bien tristement à la vérité, mais cependant sans se pendre. 30
Les autres ont profité de l'exemple et ouvrent les yeux. Enfin, rien n'annonce plus le moindre trouble, on ne s'aperçoit pas même qu'il y en ait eu. Pendant ce temps d'orage nos études n'ont point, comme tu le dis, ressemblé à celles qui se faisaient sous le règne de M. Terrât.
Les classes n'ont été ni fermées ni abandonnées, et il n'entre dans l'esprit d'aucun élève d'insulter un des professeurs, et à plus forte raison M. Clerc que nous aimons tous à cause de l'intérêt si vrai qu'il prend à nous. Il est trèscontent de moi. J'ai été le troisième dans la dernière composition de physique.
Je ne t'ai pas dit que Lapierre avait été d'abord chassé,
mais ensuite rappelé par le proviseur qui le reconnut innocent.
Jayr, dans tout cela, ne s'est pas trop avancé ; il a suivi
10 comme beaucoup d'autres l'impulsion, sans cependant trop
s'exposer.
Tranquillise-toî donc, ma bonne mère, et sois sûre que ridée du mal que je te ferais m'écartera toute ma vie du chemin des erreurs, si celle du devoir n'était plus assez forte. Ce n'est pas que dans tout cela j'aie été absolument irréprochable. Quel mérite aurais-je en résistant à l'erreur, si je n'éprouvais jamais aucune tentation ? J'ai suivi d'abord le torrent, mais en même temps j'ai cherché le but de cette révolte, je l'ai demandé partout, les chefs eux-mêmes n'ont pas 2 0 su me répondre. Après cela, me penses-tu assez fou pour croire que sans raison et sans but j'expose mon bonheur, le tien, assez stupide pour me laisser conduire au mal sans réfléchir ?
Bouvard est parti en emportant avec lui les regrets de tous les élèves et surtout les miens.
Il m'a promis de m'écrire et de me raconter ce qu'il deviendrait. Je crois qu'il ne se présentera pas d'abord à sa mère, mais qu'il ira à Nantes, vers un parent qui, en le protégeant tant qu'il pourra, lui fera obtenir peut-être dans 30 un vaisseau la place de premier mousse. Quelle destinée ! quel avenir !
Mon maître de violon est toujours content de moi ; il me fait jouer maintenant un concerto de Rode, Quelle mine a la nouvelle demoiselle.'' A-t-elle l'air aussi domptée que les autres ? Écris-moi vite, je te prie, pour me dire que tu es rassurée.
Edgar Quinet.
LETTER 3. (xix.)