‹ Lettres à sa mèreChapitre 2 sur 72 · A HOLIDAY · texte numérisé non relu

A HOLIDAY

Nantua, 12 septembre t8i8.

Des jours de liberté et cependant pas un de bonheur, ma chère mère. Tous les plaisirs sont fades, ennuyeux quand l'âme désire ce qu'elle ne peut avoir. Oui, mon âme est si remplie de toi que toujours je te cherche, je t'appelle : si j'eusse pu être distrait en ce moment, je l'aurais été par toutes les courses que j'ai faites et par la bon*^ avec laquelle m'ont reçu tous mes parents. 10

Mon père a été pour moi aussi bon, aussi doux qu'il l'a pu et m'a promis toutes les distract4ons qui lui ont semblé devoir me faire plaisir. Je suis sorti le jour même de la distribution ; j'ai parcouru avec lui et avec Gelin toutes les boutiques de marchands de choux et de vendeurs de couteaux; nous sommes arrivés enfin chez le tailleur qui m'a fait un habit et un pantalon bleus, un gilet de poil de chèvre ; j'ai acheté un bolivar ; tous ces ornements m'ont fait grand plaisir, puisqu'ils seront tout frais quand j'arriverai près de toi, pour qui seule je me dépouille de mon stoïcisme. 20

Nous avons été d'abord deux jours à Trévoux chez ma tante Destaillades, avec le brave Gelin ; sa face est toujours si tranquille et si glacée, que l'ennui dont il semble pénétré influa beaucoup sur moi ; depuis qu'il est parti, les grâces et l'esprit de ma tante m'ont remis dans mon ordinaire.

Nous enviâmes le bonheur de Gelin, sa bonhomie et ses vertus qui lui coûtent si peu. Dimanche nous arrivâmes à Bourg ; ma grand'mère nous reçut très-bien et nous invita à diner. Le lendemain nous retrouvâmes mon père à Certines, sans servantes, sans autre secours que la femme de l'homme 30 d'affaires, qui, en fait de cuisine, est une Canidie. Ma tante prit pitié de son sort et, malgré sa faiblesse et sa fièvre, elle passa tout son temps à la fumée de la cuisine, pour préparer

un canard, des écrevisses, et s'épuisant à endoctriner cettef infortunée. Le lendemain elle m'amena avec elle à Nantua.M L'horreur des montagnes que nous traversions avait quelque chose de si conforme à la tristesse de mon âme que je conjurai ma tante de me laisser faire la route à pied. Il faudra absolument que tu visites aussi un jour ces vallons de l'Ain ; ces rochers, ces précipices présentent une vue si pittoresque ! Je ne m'ennuyai point pendant la route, tout en éprouvant une certaine peine à m'éloigner encore de toi, et en mettant

lo entre nous deux ces immenses montagnes. Imagine ce spectacle vraiment étonnant : des rochers suspendus sur la route et prêts à se détacher ; de grands bois de sapins, des montagnes énormes au pied desquelles roule la rivière d'Ain dans des prés fertiles couverts de troupeaux, et tu auras une idée des sensations que produit sur moi cette vue à laquelle j'étais si peu accoutumé, après celle de Trévoux. Avant d'atteindre Nantua, je me baignai dans le lac, ce qui répara mes forces. Cette cité semble séparée par des murs prodigieux du reste de l'univers. Ma tante, an-ivée depuis un

20 instant, venait à ma rencontre ; elle n'avait point prévenu sa sœur ; on fut très-étonné et très-content en me voyant.

Tout dans cette maison respire un air de simplicité qui me plaît beaucoup.' Mes deux tantes sont remplies de bontés pour moi ; je cours, je lis, je jouis d'une vraie liberté, et cependant pourquoi ne suis-je pas heureux ? ah ! tu le sais. Je t'écris dans le coin le plus reculé de la maison ; je pense à vous et me dis que vous pensez aussi à moi.

Quoique peu susceptible d'impressions tendres, ma grand'mère a cependant senti le désir que j'ai de retourner chez

30 vous ; elle m'a promis d'user de tous ses moyens pour le favoriser ; jamais je ne l'ai vue si bonne pour moi.

Que fait Gelin avec sa sagesse ? Mon père vient d'arriver avec mon oncle et Lucien ; on m'appelle, adieu, adieu.

Edgar Quinet.

LETTER 4. (xxxi.)

MATHEMATICAL SUFFERINGS.

Lyon, 23 juin 1820,

J'ai bien besoin d'une lettre de ma chère mère, pour reprendre courage à cette algèbre dont je suis à gémir si tristement. J'avais étudié il y a huit jours une démonstration assez difficile ; je croyais la savoir le mieux du monde, et voilà qu'au moment où l'on m'interroge des éblouissements me prennent et je n'en sais plus un mot. Dieu ! si le même sort m'attendait à l'examen ! si tout ce que j'ai appris avec 10 tant de constance m'abandonnait devant mon juge !

Qu'ils sont plus heureux que moi mes flegmatiques rivaux ! L'avenir n'a pour eux rien de triste ; ils sont moins inquiets que moi et ils réussissent mieux. Ah ! si j'arrive avec eux au même but, par combien d'obstacles la route que je suis aura été traversée ! Ce qui me soutient, c'est de penser que tu me sais un peu gré de sacrifier aussi volontiers mes goûts. C'est aussi le plaisir que je trouve à me sentir bon et sensible. Souvent je me dis : Si Dieu m'a refusé les qualités de l'esprit, s'il a donné à d'autres de briller et de plaire, à moi il m'a 20 donné mon cœur. Toujours j'en suivrai les mouvements ; c'est de lui que naîtront mes jouissances. Mes talents ni mon esprit ne me feront jamais rechercher de personne, mais je tâcherai de me faire aimer de ceux qui m'entoureront en puisant dans mon âme pour suppléer à ce qui me manque, en partageant leurs chagrins, et si je ne puis faire leur gloire, peut-être ferai-je leur bonheur.

Ta lettre a été pour moi un grand bien. J'aime à y reconnaître tant d'idées que j'ai eues moi aussi et que tu exprimes avec tant de charme. Oui, je crois, j'espère que je finirai par 30 avoir avec toi assez de ressemblance de goûts et de sentiments. Je sens qu'avec les années cette disposition à rechercher les jouissances du cœur se développe en moi.

Comment pourrai-je jamais réaliser les espérances que

la EDGAR QUI NET,

conçoivent de moi ma tante et madame Bruys ? Oui, c'est un précieux dépôt qu'une opinion si favorable, mais qu'il me sera difficile de remplir toutes les conditions qu'elle m'impose !

Pour n'avoir rien à me reprocher avec mes mathématiques, j'ai tout à fait dit adieu aux Muses. Cette séparation m'a laissé un petit fond de tristesse qui se dissipe avec tes lettres. Ces vers étaient pour moi un délassement et une consolation dont je me suis privé avec assez de courage. Adieu ; mon lo père fera-t-il son voyage à Bourg.?

Edgar Quinet.

LETTER 5. (xxxvi.)

RECALCITRANCE.

Paris, vendredi 9 octobre 1820.

Il est inutile, ma chère maman, de te donner beaucoup de détails sur notre voyage ; mon père te dira assez comment, en dépit des pataches de la Loire, nous sommes arrivés sans accident sur les bords de la Seine. Mais ce que je n'oublierai pas, c'est de commencer ma lettre par te parler

20 de ma tante. Nous ne sommes allés la voir que hier, lendemain de notre arrivée.

En approchant de son quartier, je sentais mon cœur battre comme chaque année quand j'approche de ton gite. J'étais déjà trop ému, j'aurais voulu qu'elle ne se trouvât pas chez elle, que j'eusse encore quelque temps à attendre à sa porte. Ce fut pour moi un soulagement bien vif quand la femme de chambre dit qu'elle était chez madame de L. R.

En l'attendant, nous montons dans son appartement ; j'étais pâle, j'avais les larmes aux yeux. Enfin, elle ouvrit la

30 porte. C'est moi qu'elle aperçut le premier, ce fut moi qu'elle embrassa le premier. ' Pauvre petit,' me dit-elle avec le son de voix que je connais, et elle m'entraîna dans sa chambre. J'étais trop troublé pour lui rien dire, je pleurais, et elle me

dit en pleurant: 'Pauvre petit, as-ùi mal aux yeux f Ce n'est pas que la présence de mon père ne me gênât beaucoup et que je ne fisse mille retours sur moi-même pour essayer de m'endurcir, ou de me cacher. Mais ce son de voix qui ressemble au tien, cet air de famille qui s'aperçoit toujours, cette seconde mère que je trouvais ici, tout cela ne me laissa pas maître de mon émotion. Sa bonté me rappelle la tienne ; elle me semble avoir un genre d'esprit conforme au tien ; elle se plaît à se servir des mêmes tours de phrases que toi, enfin j'ai trouvé ic entre mes deux mères bien plus de ressemblance que je n'aurais pensé.

Madame de L. R. savait que nous étions arrivés, elle voulut absolument nous avoir à dîner ; quand nous entrâmes dans sa chambre, elle était étendue près de la cheminée, sur un canapé ; je l'ai trouvée bien moins maigre qu'on ne disait, son teint était charmant, elle m'a paru très-jolie ; je t'assure que j'ai vu peu de dames si bien qu'Isaline. Je ne sais pourquoi sa beauté était, selon toi, médiocre autrefois ; il faut donc qu'elle ait changé par la maladie ? Ma tante m'avait 20 bien recommandé avant d'entrer d'imiter la tranquillité qu'elle affecte devant elle.

La petite Sidonie est aussi jolie que tout le monde le dit. Nous regardions hier tous deux de très-belles gravures d'un voyage en Dalmatie. Quand nous avons été à la fin du li\Te, elle s'est repentie de les avoir vues sans sa poupée, elle a été la chercher, et il a bien fallu recommencer et montrer à la poupée le temple d'Auguste, le port de Riga, la Porta aurea.

Les autres enfants m'ont vu arriver avec beaucoup de joie. Ma cousine est jolie, bonne, spirituelle, pleine de gentillesse ; 30 ses grâces, ses petits gestes paraissent très-naturels. Elle m'a fait toutes sortes de questions ; tu sais qu'elle a un peu la prononciation d'Alcibiade et qu'elle dit aussi un colbeau.

Voilà bien des détails sur les autres, ma chère mère. Ne faut-il rien te dire de moi, de mes idées et de mes espérances 1: De mes espérances 1 ah ! elles m'abandonnent sitôt que je

ne suis plus caché sous ton aile ! On a parlé hier soir de mon avenir, et la majorité a décidé pour le collège et la réclusion- En vain m'écriai-je parfois qu'on éloignât de moi ce calice, je vois bien qu'il faudra le boire jusqu'à la lie. Il est vrai qu'avant de m'enfermer dans des murs bien clos, on m'a laissé voir mes amis qui se moquent de ma résignation ; on m'a montré les boulevards, les places, les promenades, etc., à peu près comme le criminel qu'on fait asseoir à un dernier banquet avant de lui présenter la coupe fatale. Quand

10 je pense que, pendant un an entier, on m'a trompé par l'espoir que bientôt je ne serais plus sous la férule d'un pédagogue, qu'on m'a laissé faire un long voyage avec cette idée, et que tout à coup on me montre les voûtes et les portes qui m'attendent, je ne puis m'empêcher de m'indigner contre la ruse et le mensonge. Et quand on a le courage de me dire que hors de la bande esclave, seul, je m'ennuierai trop, comment ne pas trouver la consolation ou terriblement gauche ou cruellement dérisoire ? Comment croire que ce que l'on me conseille, c'est mon intérêt qui le demande et non celui

20 des autres ? Pour n'avoir aucun souci de ses enfants, le moyen le plus sûr en effet, c'est de les enfermer bien soigneusement. Ma grand'mère le savait bien, elle, qui serra mon père dans un tiroir de commode ; moi, on m'enferme dans un tiroir plus grand. Quelquefois je me demande si je venais à mourir, et si, de mon lit de mort, je me soulevais pour vous demander compte de ma vie, ce que vous répondriez ! Mais ceux qui consentent pendant ma vie à me voir aussi malheureux, aussi désolé que je le suis, ne seront pas capables d'un regret après ma mort. On me redit toujours,

30 que si j'étais seul, je travaillerais moins ; comme si je n'étais bon à rien que pieds et poings lié'^.

Mais moi, que me connais, je suis sûr qu'il me sera impossible de faire des progrès, si ce n'est en tristesse, en irritation et en ennui.

Je ne serai pas reçu davantage à la fin de cette année qu'au commencement ; peut-être alors me transportera-t-on dans une nouvelle ville et dans un nouveau collège. Étrange

méthode ! Pour m'apprendre à me conduire dans la vie, on commence par me la faire détester. Oui, je suis désolé, mon cœur est déchiré. La ruse et le mensonge me révoltent, m'étouftent ; c'est la première fois que j'ai des accès de désespoir. Jusqu'à présent je traitais de fanfaronnade le dégoût de la vie, mais je le sens qui s'attache à moi. Autrefois, je pensais à toi quand j'étais triste. Aujourd'hui je ne trouve en moi quamertume et douleur. Malgré moi je t'associe dans ma pensée à ceux qui font mon mal en s'écriant toujours qu'ils travaillent pour mon bien. O Dieu ! n'exigez pas 10 de moi ce sacrifice ! il surpasse mes faibles forces. Je t'écris ici, les larmes aux yeux et la rage dans l'âme. . . Mon père est là, dans la chambre, qui me regarde ; c'est lui qui pliera ma lettre, il la lira peut-être. N'importe ! Je te l'ai déjà dit ; c'est la première fois que le désespoir a changé mon caractère. Demain je t'écrirai encore, mais alors je serai sous la verge d'un censeur ! . . .

Ma tante, qui insistait beaucoup sur la nécessité d'un collège ou d'une pension, m'a dit tout bas hier : ' Xe t'inquiète pas, cher ami ; tout ce que je dis est pour ton bien, je te rap- 20 procherai de moi.'

Que veut-elle dire ? Mon sort est déjà décidé, et ma prison ouverte. Quoi qu'il en soit, je veux croire qu'elle s'opposerait à ma soumission, si elle savait ce qu'elle me coûte! Adieu.

Edgar Ouinet.

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