‹ Lettres à sa mèreChapitre 23 sur 72 · SPAIN · texte numérisé non relu

SPAIN

Madrid, 19 novembre 1843. Chères amies, me voici à Madrid. Je vous écris de tous les endroits où je m'arrête, mais je ne trouve nulle

10 part de lettres, ni à Bayonne, ni ici ; je pense que vos lettres auront été mal adressées. Je suis venu ici par la route de Burgos. Les jours précédents, la voiture avait été attaquée; pour moi, j'ai passé fort heureusement, sans voir l'ombre d'un brigand. Il fait un soleil magnifique, mais trèsfroid, et aucun moyen de se chauffer. Je ne perds pas un instant ; du matin au soir, je vais, je viens, tout m'instruit, tout m'intéresse. Je suis les séances des Cortès, et j'ai la joie de comprendre fort bien les discussions. Les personnes pour qui j'avais des lettres m'introduisent partout et sont ici toutes-

20 puissantes.

Quel bonheur c'eût été de visiter avec vous le musée qui est éblouissant ! De là, j'ai suivi la foule qui allait sous les fenêtres de la jeune reine. Les femmes de Madrid sont audessus de toutes les peintures ; les meilleurs peintres espagnols les ont calomniées; avec cela, elles me semblent n'avoir aucune coquetterie. En Italie, je ne voyais que les monuments ; ici le peuple m'intéresse au delà de tout ce que je peux dire. A voir toutes ces figures brillantes et radieuses, on ne se figurerait jamais qu'on vit au milieu d'une révolution, et

30 que pas une voiture ne peut sortir de Madrid sans être escortée.

La petite reine reçoit avec beaucoup d'indifférence ces marques de l'idolâtrie publique. Je ne peux lui pardonner de

porter un chapeau anglais dans un pays où la mantille et le voile sont possibles.

Ce qui ajoute beaucoup à l'intérêt de cette vie de Madrid, c'est qu'aux portes se trouve le désert, la barbarie, le danger. Du reste, je ne peux assez vanter la politesse, la complaisance de ce peuple que l'on dit frénétique. Tout le monde, grand et petit, est pauvre et supporte avec noblesse cette pauvreté. J'ai vu hier les grands du pays aller saluer la reine dans d'abominables fiacres dont nous ne voudrions pas dans notre Montparnasse. On rencontre très-peu de moines, et la France lo est aujourd'hui en cela cent fois plus espagnole que l'Espagne. Les monuments ici ne sont rien, n'ont point de caractère ; tout est moderne ou imité. La seule chose originale qui vous transporte hors de l'Europe, ce sont les Espagnols.

Je suis effrayé de la supériorité de ce peuple sur les Italiens ; il y a là une loyauté singulière, même chez les gens de service. En un jour, j'apprends ici et j'imagine des choses que les livres ne m'eussent jamais données.

Madrid étant le cœur de l'Espagne, j'y resterai encore quelques jours. De là je continuerai par Tolède, Séville, 20 Cadix.

Adieu, mes chères et bonnes amies, au revoir !

Edgar Quinet.

Madrid, 3 décembre 1843.

Merci mille fois de vos chères lettres du 20 novembre, je les ai enfin reçues hier. Michelet, le duc d'Elchingen m'ont aussi écrit.

Madrid est en ce moment si important, si vivant, que vous ne vous étonnerez pas de m'y voir encore. La discussion des Cortès, les fêtes de la majorité de la reine, le drame si extraordinaire de la chute de M. Olozaga, j'ai vu, j'ai suivi tout cela. Dans aucun temps, l'Espagne n'a été plus intéressante et plus embrouillée. Ce voyage surpasse de beaucoup ce que j'attendais, et je me trouve si bien des habitudes, mœurs et

g6 EDGAR QUINET.

passions des Espagnols, qu'aucun pays ne m'a jamais convenu davantage.

J'ai déjà ici plus d'amis et de gens sur lesquels je pourrais compter que je n'en ai jamais rencontré après dix ans en Allemagne, et j'ai plus appris d'espagnol dans ces trois semaines que d'italien en Italie en une année. Je vois des politiques, des poètes, des jeunes gens qui m'ont pris en grande amitié ; en un mot, j'ai une foule de connaissances qui me plaisent et m'instruisent. Voici comment je passe ma lo journée: le matin, au musée, qui est le plus riche, le plus éblouissant du monde ; à midi ou une heure, aux discussions des Cortès.

Il y a un point qui est très-beau et très-catalan dans le règlement de ces Cortès, et qui m'a paru d'un effet sublime, la première fois que j'y ai assisté : c'est la manière de voter, qui est publique et ouverte. Chacun se lève, prononce son nom, en ajoutant om', ou non. Il faut l'avouer, cela est un peu plus noble que nos bourgeois gentilshommes, allant cacher leur boule et leur conscience de leurs deux mains dans l'urne, en 20 tournant pour cela le dos au public. On est de plus, ici, en face de passions furieuses qui font de cet acte si simple une démonstration de courage.

A sept heures du soir, je vais au théâtre ; ce n'est pas seulement une distraction, ce théâtre est aussi une révolution, un grand mouvement de poésie et d'imagination, qui est assurément ce qui se passe de plus original aujourd'hui en Espagne: une nouvelle école poétique, menée et entraînée par un fort grand poëte, Zorilla, dont je dois faire aujourd'hui la connaissance. J'ai le plaisir imprévu de fort bien comprendre les 30 orateurs des Cortès et les acteurs de la fonctioii. Ma soirée se passe quelquefois fort différemment. Ici, quand les ministres ont cessé de l'être, ils font des coups pubhcs. On n'a pas idée en Europe de ce qui se dépense là de brillantes et magnifiques paroles. J'ai eu l'enchantement d'entendre déjà deux fois le cours d'histoire politique de l'ex-ministre Galiano. On ne peut se figurer ce qu'est cette langue castillane dans la bouche de M. Galiano, qui me parait le plus grand orateur de

l'Espagne. La magnificence de cette langue m'a été révélée là comme la lumière. Aussi n'ai-je pu m'empêcher de dire à M. Galiano : ' Monsieur, vous diriez les plus grandes absurdités du monde, que je ne laisserais pas d'être émerveillé au delà de toute expression.'

Ce qui me rend mes relations si commodes avec tous ces caballeros, c'est qu'ils me connaissent tous. Ainsi, M. Galiano s'est trouvé très au fait à^ Ahasvérus^ ce à quoi je ne m'attendais guère. Ils me présentent les uns aux autres, et je connaîtrai bientôt tout le plus important de cette société poétique, 10 littéraire, etc. Je ne rencontre pas ici la moindre trace de cette rancune contre les Français. Les Allemands n'en sont pas là.

A propos, M. Bermudez veut me conduire chez l'archevêque sj^A- ^^'' de Grenade, qui ne ressemble guère, à ce qu'il paraît, à l'archevêque de Paris. Quand j'aurai achevé cette lettre, j'irai voir trois poëtes qui m'attendent: Zorilla, le duc de Rivas, Bermudez.

A chaque instant j'apprends quelque chose ; les livres espagnols sont pour moi transfigurés. Toute cette littérature 20 et cette civilisation s'éclairent naturellement.

Le drame par excellence auquel j'ai assisté est celui de la chute de M. Olozaga. Tu auras vu dans les journaux cette courte histoire qui semble copiée d'un drame de Caldéron. M. Olozaga, le grand M. Olozaga, l'ambassadeur, le président du conseil, celui qui allait sauver l'Espagne, a été en un clin d'œil brisé, cassé comme une poupée par la main gracieuse de la jeune fille adorée, la Nifia adorada^ d'Isabelle II. J'étais ce jour-là au congrès. On avait répandu le bruit que M. Olozaga avait fait violence à la reine pour lui faire signer le 30 décret de dissolution des Cortès.

Je pus arriver dans la salle, au milieu d'une foule, d'une cohue homicide. Dès que M. Olozaga parut, les cris de : Viva ! et de Mticro ! Mort au brigand ! éclatèrent autour de moi avec une férocité incroyable. Je crus un moment qu'il allait être mis en pièces. Après une longue interruption et un commencement de discussion, on vit quelque chose dont je

crois on ne trouverait hors d'ici aucun exemple. Un député, ministre depuis ce matin, se lève et lit au milieu d'un silence frémissant une déclaration de la reine, dans laquelle elle raconte que M. Olozaga, étant avec elle dans son cabinet, lui proposa de signer un décret de dissolution, qu'elle refusa et se leva, mais que ledit {e/ dicho) Olozaga courut à la porte et la ferma ; qu'elle se dirigea vers une seconde porte, et qu'Olozaga la ferma de même ; qu'alors il ne lui resta qu'à se couvrir la tête de ses mains, mais qu'Olozaga lui prit la main, 10 et la força de signer.

Dire le frémissement d'imprécations qui suivit ces mots, c'est ce qui m'est impossible. Le soir était arrivé. Il n'y avait que quelques lampes allumées. Jamais ne se vit rien de plus sinistre.

Olozaga, néanmoins, se leva et demanda la parole contre cette Déclaration et pour dévoiler les trames qu'elle cachait. Le président et l'Assemblée la lui refusèrent pour ce jour-là. Beaucoup de gens pensent, et je suis de ce nombre, qu'il y a là-dessous une intrigue de camarilla, et que la reine Christine 20 en tient le bout. Toute la ville était sur pied, les abords des Cortès étaient effrayants. Cependant Olozaga a pu se retirer sain et sauf.

Le fanatisme est ici, en attendant, pour la monarchie. Olozaga voulait une majorité libérale progressiste dans les Cortès, au lieu de la majorité des moderados, qui, dans le fait, sont nos doctrinaires exagérés. Olozaga va être soutenu par tout le parti libéral, qui a pour lui l'énergie qui manque aux 7noderados.

Quoi qu'il en soit, l'Espagne encore une fois n'a plus de 30 gouvernement, et je suis arrivé précisément pour voir cette crise.

Je craignais, à cause de la saison, de manquer les combats de taureaux ; j'en ai vu et des meilleurs. Hier même, à cause de la majorité de la reine, j'ai vu la fameuse Corrida de novillos. Premièrement, quatre taureaux du vacher le plus accrédité d'Espagne ont été mis à mort par la lance, par Manuel Carton el Elias Vieco ^Jils^ de cette cité.' Un cin-

quième taureau a été également frappé de l'épée par le dieu Vulcain. Je ne sais combien de chevaux éventrés et morts, et deux hommes tués qui ont été emportés dans la salle de l'extrème-onction, sans que les belles dames de Madrid aient seulement sourcillé. Voilà le résultat d'hier. Pour qui n'a jamais vu ce spectacle, il est réellement trop fort. Il faut des nerfs d'acier. Il y avait là dix mille spectateurs. J'ai bien observé les femmes : elles n'ont pas donné une marque de sympathie aux morts, ni aux mourants. Il n'y a jamais qu'un cri, c'est celui de mort ! Quand ces pauvres chevaux sont 10 blessés et agonissants, la foule n'a qu'une voix, c'est qu'on les ramène au taureau, al toro.

Ce qu'aucun voyageur ni écrivain ne m'avait dit, c'est que toute cette assemblée finit par prendre vraiment une âme de taureau. C'est un rugissement universel. Les femmes agitent leur éventail et leur parasol. C'est un mugissement humain, mêlé d'éclats de rire et de délicieux gazouillements.

Entre deux massacres, sur cette terre toute sanglante, s'est montré tout à coup un spectacle charmant, ravissant, pendant lequel j'ai beaucoup pensé à vous. 20

A la place du taureau on a vu paraître des chœurs de danseurs et de danseuses, avec les costumes des principales provinces d'Espagne, et qui ont dansé les danses castillanes, basques, arragonaises, andalouses. Les cris d'enthousiasme qui ont éclaté partaient vraiment de l'âme. Rien au monde de plus poétique, de plus indigène que ces danses. Uaiidaloiise me paraît surtout l'invention du génie. Je n'ai pas encore vu l'Andalousie, mais je la connais. Le danseur commence par se prosterner à terre, comme s'il ramassait des fleurs, qu'il jette ensuite sur la tête de sa danseuse. 30

Après cela, les taureaux ont reparu avec le sang et le carnage. Les cadavres ont été traînés sur le sol, et chacun s'en est allé channé et souriant voir l'illumination.

Ma journée est si utilement remplie, que je ne puis me

décider à partir brusquement ; il me semble que dans aucun

lieu de l'Espagne je ne ferais tant de choses et en si peu de

temps. Un point immense pour moi est de savoir désormais

l'espagnol. Je le lisais, mais c'était pour moi une langue morte. Où l'aurais-je entendue et apprise du public, si ce n'est à Madrid?

Mercredi matin, je vais à l'Escurial ; je serai de retour vendredi, et probablement je partirai au commencement de la semaine prochaine pour Tolède, Cordoue, Grenade et Séville. Je m'arrêterai à Séville ; sois assez bonne pour y aventurer une lettre, poste restante, sinon à Cadix, mais je voudrais recevoir quelque chose à Séville. Adieu, ma chère mère, à [o revoir.

Edgar Quinet.

Grenade, i®*" janvier 1844.

Ma chère mère, ce jour ne se passera pas sans que je te souhaite, comme à l'ordinaire, la bonne année.

Songe combien je suis heureux. J'arrive ici précisément pour l'anniversaire patronal de la prise de Grenade par les chrétiens, c'est-à-dire pour la fête de la ville. Cette fête a lieu demain, 2 janvier.

L'effet que m'a produit l'Alhambra est au-dessus de toute 20 expression. J'y ai passé seul plusieurs jours de suite; car je suis ici depuis jeudi.

L'Alhambra me produit le même effet que l'opium et le haschich font aux Arabes; c'est un songe délicieux. De l'extérieur, vous voyez une horrible forteresse ; mais l'intérieur est brodé par les fées : c'est un endroit enchanté.

En un mot, l'Alhambra me transporte au septième et centième ciel de Mahomet.

Edgar Quinet.

LETTRES A SA MERE. lOI

Cordoue, dimanche.

La fête de l'Alhambra a été ravissante. Mais il y a déjà plusieurs jours de cela, et je suis pressé de parler d'autre chose.

Je suis à Cordoue depuis avant-hier, et plus fier que si j'avais défait le roi Almanzor.

Je viens de faire heureusement, triomphalement, l'expédition la plus chevaleresque, la plus donquichotte de l'Espagne. Voici le fait. Pour venir de Grenade à Cordoue, il y a trois manières : la première, qui est la seule suivie, est de revenir de trente lieues en arrière sur la grande route, pour prendre, à Baylen, la route de Madrid à Cordoue, à Séville. C'est ce que tout le monde fait sans exception. Il y a un autre chemin possible ; c'est un chemin de muletiers, qui fait un immense détour d'une vingtaine de lieues par Tvlalaga. Il y a aussi quelques passants sur ce chemin. Dans l'un et l'autre, on ne court que les chances ordinaires. Enfin, il y aune troisième manière d'aller de Grenade à Cordoue, c'est de prendre directement et à vol d'oiseau à travers les montagnes. Cette direction est entièrement abandonnée aux hordes de brigands. Mais c'est le chemin que suivaient les Maures, c'est celui de Gonzalve de Cordoue, c'est incontestablement le plus intéressant, c'est celui que j'ai pris résolument, après quelques incertitudes. Quand je suis monté à cheval, à Grenade, le 3 janvier, à huit heures et demie du matin, j'étais persuadé que je rencontrerais des bandoleros, les troupes de brigands. En conséquence, je n'avais avec moi que le moins d'argent possible ; de plus j'avais mis une pièce d'or dans mes bottes. J'avais un cheval andalou d'assez bonne mine et d'excellente volonté, un homme et un mulet pour mon bagage ; cette jolie malle de ma sœur est précisément ce qu'il y avait de pis dans l'aventure, car elle ne pouvait manquer de frapper l'œil d'épervier des caballeros postés sur les sommets.

Par une belle matinée, me voilà en route. J'avais trente lieues de gorges, défilés et sierras à traverser. Les paysages de Salvator Rosa sont des jardins potagers en comparaison

de ces sierras d'Andalousie. Point de chemin. Nous allions de sentier en sentier. De trois en trois lieues on rencontre un berger. Mon guide qui se perdait appelait de loin: Chevalier ! caballero ! est-ce le chemin de Castro ? Le chevalier en guenilles, sans répondre, montrait de son bâton un côté de l'horizon désert. Nous nous remettions dans cette direction et nous continuions à chevaucher. Je fus frappé d'abord de l'exquise politesse du peu de gens que nous rencontrâmes. Je vis bien que cette politesse venait de

10 l'eftroyable peur que les passants se font de loin l'un à l'autre. Dis à Henri que ses pistolets bien luisants et apparents à mon arçon m'ont attiré une énorme considération dans ces sierras, et que c'est à cela que j'attribue de n'avoir pas été attaqué. Le fait est que je compris que, bien embossé dans mon manteau, je pouvais très-bien passer de loin pour un brigand en chasse ; que je faisais au moins autant de peur aux autres qu'ils pouvaient m'en faire, et d'après cette observation, voici quelle fut ma tactique. Quand une créature humaine se dessinait à l'horizon (et dans ces solitudes, tout

20 être humain est un danger), je me lançais au grand trot et au galop au-devant du paladin. Souvent le paladin se trouvait être un ânier ou un muletier, qui alors de très-loin me tirait un grand coup de chapeau, en l'accompagnant d'un : Chevalier, allez avec Dieu ! caballero^ van usted con Dios.

Souvent aussi c'était un homme à cheval, armé d'escopette et de tromblons rayés. Etonné de mon mouvement, il croyait que j'étais suivi, et passait à côté de moi comme la flèche sans desserrer les dents. Parmi ces hommes, de mine effroyable, il y avait certainement ce que l'on appelle des rateros (brigands

30 solitaires).

Cette tactique dont je ne me suis pas départi a été tout à fait victorieuse. Quant à mon guide, sa stratégie consistait, dès qu'il croyait apercevoir un danger, à entonner un chant de muletier qui pouvait s'interpréter ainsi : Vous l'entendez, je suis un pauvre diable. Si vous cherchez aventure, ce n'est pas à moi qu'il faut se prendre.

Pendant cette campagne, voici quel a été mon régime,

d'après lequel vous pouvez calculer les ressources du pays. Le matin, une demi-tasse de chocolat fait de réglisse ; pour la digestion, douze heures à cheval. Le soir pour mon régal, une bonne petite assiettée de pommes de terre frites dans de l'huile rance.

Pour conclusion, point de Ht et point de vitres à la fenêtre, buvant à la source avec nos chevaux. Non-seulement ce régime ne m'a pas fatigué, mais il m'a parfaitement convenu. Mon Grenadm^ en voyant de quelle manière je prenais ce genre de vie, m'a dit: Star soldad: vous êtes soldat. Et sa ro réflexion m'a fait plaisir.

Chemin faisant, deux ou trois âniers m'ont prié de les prendre sous ma protection, ce que je leur ai accordé avec une généreuse courtoisie d'un village à un autre. Le moment critique est celui où l'on s'arrête pour coucher.

Des gens, de mine atroce {)?ialagente), viennent s'informer de l'endroit où vous allez. Ils finissent par le savoir, et le danger est qu'ils aillent vous attendre en nombre au défilé.

Je les déconcertais en prenant au commencement de la journée une fausse direction. Enfin, grâces soient rendues à 20 la chevalerie, je suis arrivé à deux heures sonnant sur le plateau, au bord du Guadalquivir, d'où j'ai salué au bas Cordoue, par un brillant soleil qui échauffait sans brûler. Ordinairement, je mettais pied à terre dans le village ; mais ce jour-la je voulais traverser la ville et arriver à mon gîte à cheval, en véritable triomphateur. Je ne descendis qu'à la porte de ma posada^ qui par un bonheur insigne se trouve toucher à la mosquée. La première chose que je fis, encore tout éperonné, fut d'entrer dans cette église. Figurez-vous la plus belle mosquée de l'Islamisme, qui est maintenant une 30 église chrétienne. Au dehors, la forteresse du dieu des armées ; au dedans, «ne oasis de colonnes de jaspe et de marbre.

Je pensais profondément à vous, à Minna. La vérité est que je suis plus fier que d'aucune chose de cette expédition. M. de Custine, dans son voyage, raconte que pour faire dans ce même pays que j'ai parcouru une pointe de deux lieues,

I04 EDGAR qui NET,

autour de la ville, il se croyait obligé d'avoir une escorte de sept hommes armés jusqu'aux dents, et moi j'ai fait trente lieues de pays seul, non pas seulement dans la plaine, mais dans les gorges et les coupe-gorges.

Et cela n'est pas uniquement une fantaisie ; je ne donnerais pas ces jours-là pour tous les autres. Ils sont pour moi les plus précieux, les plus riches, ceux qui me laisseront le plus religieux souvenir.

'LdLposada était à moitié encombrée par d'heureux bohèmes lo qui voyagent dans deux galères (guimbardes) à cinq lieues par jour.

Le soir, j'ai entendu à ma porte une guitare. C'étaient ces voyageurs, assis dans le corridor. Une femme jouait des castagnettes (elle était très-belle), d'autres chantaient. A ce concert improvisé, deux femmes dansaient le fajtdango. La grâce, la nonchalance et la noblesse qu'elles ont mises à cette danse est incomparable.

J'ai prié la société de me permettre de me joindre à eux et d'assister au ballet, ce qui m'a été courtoisement accordé. 20 Les aventures sont finies ; je pars d'ici tout bonnement en voiture publique pour Séville. De Séville, le bateau à vapeur. Je suis déjà dans ma chambre à Paris.

Adieu, mes très-chères ! Dieu fasse que je trouve de vos lettres à Séville, ou du moins à Cadix. N'en attendez pas de moi trop vite.

Une fois embarqué, comment écrire 1 Je vous aime, adieu. Excusez le papier de Cordoue.

Edgar Quinet.

Cadix, janvier 1844.

30 Mes chères et très-chères, vos lettres que j'ai reçues à Séville et à Cadix ont été une bénédiction pour moi.

J'en ai trouvé aussi deux parfaites et angéliques de Minna. Aujourd'hui je suis désolé de l'avoir appelée à Paris pour le 20 janvier, elle aurait pu rester encore chez les siens.

La communication des bateaux à vapeur est bien moins organisée qu'on ne me l'avait dit ; ils ne se suivent pas les uns les autres si promptement que je pensais, et je vois que mon retour sera moins rapide que je n'avais calculé.

Depuis Cordoue les grandes aventures sont finies, et aujourd'hui je suis rentré dans la civilisation. De Cordoue, j'ai fait le trajet de Séville par une de ces nuits d'Espagne que l'on ne connaît pas sous notre ciel. Les étoiles sont si étincelantes, qu'elles semblent se détacher en relief.

Cordoue est un labyrinthe de rues arabes, dans lesquelles 10 on n'entend que le bruit des jets d'eau dans chaque cour, mêlé à la guitare.

Du reste, personne dehors ; je n'ai rien vu de plus mystérieux. On m'a prévenu de l'inconvénient de sortir de chez soi, après cinq heures du soir.

C'est la presque certitude d'être dépouillé de ses habits jusqu'à la chemise inclusivement.

J'avais pour Cordoue une lettre à un banquier, je n'en ai pas fait usage. J'ai trouvé là pour me distraire, m'instruire, m'enseigner toute chose, un homme d'excellentes manières et 20 qui me représente l'Espagnol dans ses plus belles qualités. Cet homme ayant entendu parler de ma campagne dans les sierras, a voulu faire ma connaissance ; de ce moment, il n'est sorte de service que je n'aie reçu de lui.

Au milieu de cet habitacle de bandits, il m'a pris sous sa protection, m'a fait ouvrir toutes les portes, montrer tous les beaux chevaux, les musées, les chapelles, et cet homme est tout simplement un vieux maréchal ferrant. ]\Iais mon ami Cecilio, car nous étions devenus inséparables, bien drapé dans son manteau, avait des manières plus gentilhomme que nos 30 deux présidents de la Chambre des députés et des pairs. Grâce à lui, j'ai connu le peuple espagnol dans sa plus belle nature.

Il était parfaitement au fait des moindres incidents de la politique, connaissait aussi bien que moi l'affaire d'Olozaga, pensait de même là-dessus, en un mot, ce maréchal était un vrai gentilhomme, et je suis sûr d'avoir laissé au moins un ami

en Espagne. Ne vous figurez pas d'ailleurs des mains noires ; Cecilio est retiré.

A Séville, j'ai eu un autre genre de bonheur. J'habitais une maison particulière. Une petite cour délicieuse, avec le jet d'eau au milieu, des colonnes tout autour, une galerie au premier étage, les murs incrustés à l'arabe, de faïence et de stuc ; deux balcons à mes fenêtres et d'excellentes gens, un jeune homme et sa femme pour hôtes.

Il y avait là de plus deux étudiants (bacheliers de Sala- 10 manque), avec le costume de la vieille comédie, bons personnages aussi, toujours à mes ordres, qui se préparent à suivre trois ans la philosophie, puis huit ans le droit (c'est le minimum), ce qui leur fait une douzaine d'années de cette vie de Gil Blas. Enfin est survenu un hidalgo de Cordoue avec sa fille, dona Carmen, fort jolie et très-naïve. Tout cela vivait à peu près pêle-mêle. Pour entrer dans ma chambre, j'étais obligé de passer par celle de la demoiselle de Cordoue et réciproquement. Au moindre bruit qui se faisait dans la rue, elle venait tout bonnement dans ma chambre se planter 20 sur mon balcon. Dona Carmen avait abandonné la coiffure nationale pour l'affreux chapeau. Je lui en ai fait honte ; et elle n'a plus osé le porter. Par un bonheur insigne, incroyable, il y avait une cheminée ; le soir on s'y réunissait.

La Cordouane Carmen chantait et s'accompagnait de la guitare ; un des estudiantes jouait un peu de la flûte. Tout ce monde-là s'est dissipé maintenant, et il ne reste que les estîidiantes, avec leur avenir de douze ou quinze ans d'une vie pareille.

Je me suis donné le plaisir à Séville de monter ces beaux 30 chevaux andalous et de faire de longues courses dans les environs. J'ai revu là avec transport ma chère architecture arabe, si hardie, si élancée, si svelte, que le gothique tout brodé semble nu par la comparaison. Cette architecture mauresque s'élance comme un rêve qui ne tient pas à la terre.

Malheureusement, elle s'arrête trop tôt. Le palais du roi des Maures m'a rappelé l'Alhambra. En plusieurs points il

est plus grand, plus sévère, plus royal ; mais je n'y ai pas trouvé le même enchantement. Je ne sais à quoi cela tient ; peut-être tout simplement qu'il y manque ce parfum de rose et de lavande qui m'a véritablement causé une divine hallucination dans l'Alhambra. Les maisons de Séville, blanches comme des vestales, avec leurs cours arabes, sont la grâce même ; mais cette grâce est toute verrouillée ; les fenêtres, les balcons délicieux, sont garnis de cages de fer. Ces lieux de délices sont en même temps des prisons. Le sourire et le tragique se mêlent partout, et c'est le fond de la vie espag- 10 noie.

En quittant Séville, j'ai descendu le Guadalquivir sur un bateau à vapeur. Hélas ! hélas ! où sont les aventures et les bandits des sierras ? Chaque pas m'éloigne sans retour de ces bons compagnons, la population la plus philosophe d'Espagne.

Les deux côtés du fleuve doivent ressembler beaucoup aux pampas d'Amérique ; des plaines à perte de \'ue, couvertes de troupeaux à demi sauvages de chevaux, de vautours qui planent sur le tout, et en face, la mer, l'Océan. 20

Je n'ai pas eu le mal de mer ; il paraît que je me suis fortifié en beaucoup de points.

A Séville, un banquier m'a fait connaître le grandissime écuyer, le dernier des Franconi, qui, avec toute sa bande, femmes, hommes, bohémiens, chevaux, singes, vient donner avec Auriol des représentations à Cadix.

Il m'a installé dans un hôtel, où je suis honteusement bien pour un homme accoutumé aux ventas d'Andalousie ; lui qui connaît le pays, ne revient pas que j'aie pu réussir dans mon expédition des sierras de Grenade à Cordoue. 30

Me voici au bout du voyage ; la terre me manque sous les pieds. J'ai bien fait de finir par Cadix, c'est la plus charmante création de l'Espagne ; il n'y manque qu'une chose, les bassins et les jets d'eau de l'Andalousie. ]Mais quelle blancheur ! quel éclat ! quelle pureté de nonne ou de vestale ! Ces cages de fer qui enveloppent les fenêtres ne peuvent pas réussir à être tristes sur ce fond bleu du ciel et de la mer, et

ro8 QUI NET : LETTRES À SA MÈRE.

sur ce blanc d'ivoire qui éblouit. Je ne me lasse pas de monter à la tour des Signaux et de regarder ces terrasses, cette ville d'Afrique et d'Asie qui ne rappelle rien du reste de l'Europe.

Pour votre contentement, je vous dirai que le consul de France, auquel je n'étais pas recommandé, me comble de services, de complaisances de tout genre.

Il est à Cadix ce que mon cher Cecilio a été à Cordoue. Adieu, mes très -chères. J'ai déjà un pied en France. Je ne lo sais où vous dire de m'écrire. Un mot à Lyon, ou encore mieux à Port-Vendres.

Edgar Quinet.

Page 5, Une i. Quinet, who was about fifteen, had joined the school {collège is nsually 'school' not 'collège' in French), at Lyons in November 1817. Jules Janin, the well-kno^vn essayist, was his contemporary and one of the victims of this barring-out.

1. 10. Censeur : Proviseur. Neither of thèse words has any équivalent in English schools. The Proviseur is nearly = head-master, but has more to do with the boarding of the boys than with their teaching. The censeur is the direct head of the teaching staff.

1. 13. Se tramait, lit, 'was being woven.' But the word is almost always used in the metaphorical sensé, and with a bad meaning, of plots, intrigues, and so forth.

Page 1