‹ Lettres à sa mèreChapitre 22 sur 72 · FIRST PARIS LECTURE · texte numérisé non relu

FIRST PARIS LECTURE

Paris, mercredi, 9 février 1842.

Tu sais à l'heure qu'il est, ma chère maman, que la bataille est gagnée, aussi complètement que possible. J'ai été interrompu huit fois par des applaiidisseme?its^ des bravos prolongés^ comme le constate le sténographe qui a recueilli mon discours. Je suis arrivé à pied, par la boue. Je sentais que j'avais quatre-vingt-dix chances pour moi sur cent. Je me

10 suis arrêté en chemin pour regarder un journal ; quelqu'un qui m'eût vu passer ne m'eût pas, je crois, trouvé l'air préoccupé. J'arrive dans la cour du Collège de France. On avait fait du feu dans la salle d'attente. Je voyais de là ceux qui arrivaient ; enfin à une heure et dix minutes le familier vint me chercher. Il ouvre la porte devant moi. J'entre. La salle était comble. On dit que j'étais très-pâle. Cependant je ne sentais pas cette pâleur au dedans. Je monte à cette chaire. Je reste debout, en laissant sur la chaise un papier de la grandeur de celui-ci, qui était toute la ressource que

20 j'avais voulu me conserver.

Je regarde en face mon auditoire, et enfin je commence :

* Messieurs, ce n'est pas sans quelque émotion que j'entre dans cette chaire où m'appelle la bienveillance de l'illustre écrivain dont le nom et les souvenirs sont si vivants dans vos esprits; bienveillance qui m'impose des devoirs d'autant plus grands que, n'ayant rien pu faire pour la provoquer, j'ai fait très-peu pour la mériter, etc.'

L'attention est très-grande. Au tiers du discours un applaudissement unanime. Je reprends. La sympathie est 30 évidente. J'avais ménagé pour le commencement des idées très-reposées, très-calmes, et conservé ce qui devait être vif pour la dernière partie ; j'arrive à ce point :

* Est-il bien vrai, comme on me le répète chaque jour à

l'oreille, que je n'aie affaire ici qu'à des peuples éteints ? . . . Non, non, s'ils sont las, ils se reposeront ; s'ils sont assis, ils se relèveront ; s'ils sont morts, ils ressusciteront.' Applatidissements, bravos éioiirdissa?its.

Dès ce moment, jusqu'à la fin qui était encore bien éloignée, la suite a été un dialogue entre l'orateur et les applaudissements de l'auditoire.

J'avais gardé ce mot pour le dernier :

' Dans leurs âpres imaginations, je les ai souvent entendus dire (les peuples du Nord) que la France liée à la Révolution lo ressemble à ce IMazeppa entraîné loin des routes frayées par le cheval que sa main ne peut régir. Plus d'un vautour le suit et convoite d'avance sa dépouille. . . Cela est vrai peutêtre. . . Seulement il fallait ajouter qu'au moment où tout semblait perdu, c'est alors qu'il se relève au bruit des acclamations de ceux qui l'ont fait roi ! '

Tonnerre d'applaudisseinents^ comme disent les Anglais.

Ce qui m'a fait surtout plaisir en cela, c'est que, passé les premiers mots, j'ai senti en parlant une tranquillité intérieure que je n'ai jamais éprouvée à Lyon. Je me fiais à mon 20 auditoire. Tout le monde a remarqué ce calme.

En sortant, Mickiewicz est venu se jeter dans mes bras. Magnin, Ampère, qui connaissent le métier, étaient charmés.

Là-dessus arrive ma tante tout en larmes.

L'eftet avait été unanim.e, il n'y avait aucun moyen d'en douter. Il n'y a que Dargaud qui ait manqué au poste ; car j'avais une ceinture d'au moins cinquante amis, je crois. Pour moi, je n'ai vu, ni distingué personne. M. et madame Cornu hors d'eux-mêmes ; enfin une telle unanimité que je n'ai rien vu de semblable. 30

L'affaire, dès le commencement, a été si peu douteuse que j'aurais voulu que tu fusses là.

J'avais deux sténographes du MoJiiteur qui m'ont rapporté le soir mon discours, mot pour mot. Il paraîtra le 15 dans la Revue des Deux-Mondes, je pense, avec quelques mots de Magnin en tête ; je me réserve une centaine d'exemplaires pour les donner.

Le jour était d'ailleurs très-beau, très-doux, le ciel de trèsbon augure.

Adieu, ma bonne chère mère.

Edgar Quinet.

LETTERS 34-38. (cclxvi-cclxx.)

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