CCLXXXII
Samedi soir, 6 heures, 17 juin 1876.
Chère Caro,
Encore une mort ! Ce malin j'ai reçu le billet de faire part de celle d'Ernest Lemarié.
Bien que ne je visse jamais cet ancien camarade, sa mort me fait de la peine. Nous avions été ensemble en pension, au collège et à l'École de droit; enfin, pendant toute notre jeunesse, nous ne nous étions guère quittés. Ce n'est plus maintenant qu'un souvenir. Il faudrait se cuirasser dans un égoïsme impénétrable et ne songer qu'à la satisfaction immédiate de sa propre personne : ce serait plus sage, mais ce n'est pas possible, pour moi du moins.
Avant-hier j'ai eu la visite de M. et Mme Lapierre et j'ai dîné chez eux. Ils ont poussé la générosité jusqu'à me
faire cadeau de quatre bondes de Neufchâtel ! primées au grand concours régional. J'ai reçu un autre cadeau : un livre du FAUNE* et ce livre-là est charmant, car il n'est pas de lui. C'est un conte oriental intilulé Vadek, écrit en français à la fin du siècle dernier par un mylord anglais. Mallarmé Ta réimprimé avec une préface dans laquelle ton oncle est loué.
C'est demain la « Fête du Pays », et il y a contre le mur de la cour une belle affiche jaune promettant « tous les plaisirs que l'on peut désirer ». De leur côté messieurs les restaurateurs s'engagent à fournir « tout le confortable désirable ». Mais s'il fait demain le temps d'aujourd'hui, la foule ne sera pas nombreuse. Le vent souffle violemment, un air glacial règne sur nos bords, et le ciel donne une lumière blanche et triste.
Malgré tout, je ne suis pas triste, bien que je regrette mes deux compagnons. Parlez-vous de moi, souvent?
J'ai écrit une page et ce soir j'en aurai préparé trois autres.
Voilà tout, pauvre chérie. Je n'ai plus rien à te dire si ce n'est que je t'aime bien fort et songe à toi dans ma solitude.
Vieux
t'embrasse.
...J'ai reçu ce matin une lettre de Mlle de Chantepie^ que je croyais morte; c'est pour me parler de Mme Sand. Et puis une autre lettre de l'éditeur Conquet qui me demande l'autorisation de publier mon portrait. Je m'empresse de lui refuser cette faveur.
1. C'est ainsi que souvent mon oncle appelait Stéphane MaUarmé en souvenir de son poème, r après-midi d'un faune.
2. Mlle Leroyer de Chantepie, femme de lettres avec laquelle mon oncle entretint une correspondance pendant plusieurs années sans jamais l'avoir vue.
Allons, encore un bécot, pauvre chat. Bonne santé, bon courage et surtout un incommensurable mépris pour On.
GCLXXXIII
Nuit de lundi, 2 heures, 27 juin 1876.
Si je ne lui écrivais pas ce soir, ma pauvre fille serait plus de quatre jours sans avoir des nouvelles de Vieux, qui tient à lui donner le bon exemple, en tout! Oui, chérie, il faut se tenir le bec hors de Teau, autant que possible, et quand on n'a pas de courage, faire semblant d'en avoir pour en donner aux autres. Ils vous le rendront à l'occasion. TU DOIS, par ta gentillesse, fortifier ton mari, dans ses moments de langueur. Si le petit coin d'azur qui apparaît maintenant à Thorizon s'efface, ii en reviendra un autre plus large, et la bourrasque sera finie.
En allant hier dîner chez nos bons amis de Saint-Sever (où je croyais trouver G. Pouchet qui n'a point comparu), j'ai fait 1° une visite à Mme Censier (en reconnaissance de celles qu'elle nous a faites, l'été dernier); 2'' j'ai contemplé un reposoir, rue Haran guérie, et 3" assisté au retour des courses ! Spectacle pitoyable ! Quelle triste ville que Rouen ! nom d'un nom ! quelle piètre localité !
Mon Moscove ma écrit une lettre charmante où il me charge de présenter ses meilleurs souvenirs à Mme Gommanville et à son mari. Il y a ici, pour vou^, un billet annonçant la naissance d'un enfant de M. Lezéleuc de Kerouara; l'enfant est une fille, Yvonne^ nom chic.
Et voilà tout, pauvre chat ! Je me baigne dans la
rivière, tous les soirs, puis je dîne en compagnie de Julio; tout en continuant à retourner mes phrases. Ta. Nounou travaille raide et t'embrasse tendrement.
CGLXXXIV
Groisset, samedi, midi, 30 juin 1876.
Je suis content d'apprendre le mariage de cette bonne FannyS et comme à toi, cette nouvelle m'a causé « une vive impression » (style facile vous épargnant la peine de chercher les mots et de savoir ce qu'on veut dire). Espé~ rons qu'elle sera heureuse, que nous la verrons souvenir et que l'amitié ne faiblira pas. Je voudrais connaître le mari. Ton projet va donc se réaliser : le voyage en compagnie de la chère Flavie. Tant mieux! mais tâche de ne pas {'exalter à Lourdes. Continue à réserver ta foi pour des choses plus élevées...
Si Ernest ne vient te trouver aux Pyrénées qu'à la fi» de juillet, nous ne sommes pas près de nous voir, pauvre chat. Le bon Laporte est venu me voir hier dans l'aprèsmidi, pendant que Marguerite accouchait^. Emile est dans le ravissement d'avoir un fils, joie que je comprends^ que je trouvais autrefois très ridicule, et que maintenant j'envie. Dans la jeunesse on est vert et dur, on s'attendrit plus tard, et enfin l'on arrive à être blette comme une poire d'Edouin : triste régal. Pourtant je ne suis pas encore trop avachi, et je lutte comme un forcené contre les difficultés de mon Cœur simple qui augmentent de jour en jour.
1. Fanny Egberg qui venait d'épouser le baron Davoust^ parent du maréchaL