‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 116 sur 160 · CCLXXXVIII · texte numérisé non relu

CCLXXXVIII

Croisset, samedi, 6 heures, 24 juillet 1876.

Ah! enfin! une lettre de la chère fille, et qui commence par des excuses. Donc, je me tais. Mais il ne faut pas croire, mon loulou, que la littérature m'absorbe au point de l'oublier. N'es-tu pas ce que j'ai de plus cher au monde ! Je voudrais tant le voir heureuse ! Tu me dis que dans tes promenades champêtres, tu te livres à la rêverie. Mauvaise occupation ! très mauvaise! Autant que possible, il ne faut jamais rêver qu'à un objet en dehors de nous, autrement on tombe dans Tocéan de tristesse. Crois-en un vieux plein d'expérience.

Ce soir Ernest va venir coucher ici et y passera la journée de demain. J'ai peur de le trouver démoralisé par ses échecs successifs. Mais la saison d'été est mortelle pour les affaires : il n'y a personne à Paris maintenant. Qu'il aille bien vite se soigner aux Eaux-Bonnes. A son retour, il n'en aura que plus de force, car il ne faut pas abandonner la partie. Là est son devoir. Moi aussi, je lâche le grand mot à l'occasion. Et voilà le pèlerinage de Lourdes manqué. Ce doit être une grande peine pour Flavie? et j'en suis fâché pour toi, puisque vous allez bientôt vous quitter.

J'ai reçu de Mme Brainne une lettre très spirituelle où elle me fait une description des énormités qu'elle voit à Marienbad et des prodiges de dégraissement qui s'y opèrent, ajoutant que si je l'avais accompagnée j'aurais eu, là, une belle occasion de perdre mon ventre.

J'en ai reçu ce matin une autre de mon disciple Guy et je vais lui répondre par une lettre sévère. Le jeune homme s'amuse trop; il ferait mieux de lire Rabelais que je relis (encore) depuis que tu es à Chinon.

Demain à midi, le bon Laporte vient me prendre pour aller à Rouen, à la réunion qui se tiendra chez Gally. Je l'ai fait nommer (Laporte) membre de notre souscription.

Hier soir, j'ai été emprunter un livre à***. Mon Dieu! que sa petite femme est dinde! Peut-on passer sa vie avec des êtres aussi nuls ?

Mardi, j'ai eu à déjeuner Pouchet et Pennetier. Il y a huit jours, j'avais été au Muséum lui demander des renseignements sur les Perroquets, et actuellement j'écris devant un « amazone » qui se tient sur ma table, le bec un peu de côté et me regardant avec ses yeux de verre. Mon intention est de ramener demain Mlle Julie.

Voilà tout, pauvre chat. Je continue à travailler ferme. Mon Cœur simple sera fini à ton retour. Jamais je n'ai été curieux de voir l'ensemble d'une de mes œuvres comme cette fois-ci.

Saint-Martin m'attend dans sa barque. Je vais me baigner. Je jouis de Croisset plus que les autres étés. Pourquoi? Eu nageant Monsieur contemple les îles, les coteaux, enfin Monsieur est bien. Il ne lui manque que la mine de la bonne petite nièce

Que j'embrasse.

Mes amitiés les plus tendres à Flavie d'abord et ce que tu jugeras convenable à Mme de la Chaussée.

CGLXXXIX

Jeudi, 3 heures, 3 août 1876.

Si le second facteur n'apporte pas tout à l'heure une lettre de ma pauvre fille, celle-ci partira tout de même, car tu serais trop longtemps sans nouvelles de Vieux, qui n'a pourtant rien à te dire.

Je suis bien curieux de savoir comment le voyage s'est passé par la petite chaleur qu'il faisait dimanche dernier. Ce jour-là, j'ai été dîner chez Mme Lapierre (retour d'Auvergne) et j'ai cuydé en crever sur V Uni on. C'est la SEULE, fois, cet été, que la chaleur m'ait gêné.

Le matin, j'avais eu le bon Laporte, qui m'a prêté le livre d'un chantre de Couronne pour m'instruiredans les processions, et un autre de médecine, où je puise des renseignements sur les pneumonies. Actuellement, j'ai donc sur ma table, autour du perroquet: le bréviaire du susdit chantre, ton paroissien, les quatre volumes du paroissien appartenant à ton époux, de plus : l'Eucologe de Lisieux, ayant appartenu h ton arrière-grand' m ère. Mais je commence à tomber sur les bottes; la fm est dure ! Heureusement que je n'ai plus que six pages !

Sans l'eau froide je n'aurais pas été aussi vigoureux depuis deux mois. Sais-tu que mes nuits ordinaii^es n'excèdent pas. cinq ou six heures, au plus, et je ne dors pas dans le jour. Emile en est esbahi. J'ai peur de retomber à plat quand j'aurai fini? Mais non ! il faudra se remonter le coco pour Hérodias.

J'ai eu à déjeuner ce bon Sabalier. Comme nous nous entendons en histoire, nous avons beaucoup

causé, et après le repas, il m'a demandé de lui lire ce que je faisais maintenant. Il a donc ouï V Histoire d'un Cœur simple et m'en a paru si ému, avoir si bien compris mes intentions, enfin tellement admiratif que j'ai entamé Saint Julien! Oh! alors!

Bref, il s'est en allé à 5 heures du soir.

Tu as tort de t'inquiéter de Putzel. Elle va très bien, ses fureurs amoureuses étant calmées. Mais, Madame, c'était, il y a quelques jours, une véritable Messaline !...

La pauvre Julie n'est pas brillante. Marguerite ou la petite fille du jardinier la promène dans le jardin : l'air de Croisset lui fait du bien et elle a repris des forces depuis huit jours. Quant à sa vue, je crois qu'elle ne tardera pas à être absolument aveugle.

Combien de temps resteras-tu à Tarbes? etc., etc. Mais la réponse à ces questions est peut-être dans la lettre qui va venir tout à l'heure.

En l'attendant, un grand baiser de

Ta vieille Nounou.

J'ai fait samedi une re-demande au Conseil municipal. Il doit s'en occuper prochainement et cette fois nous avons chance de réussir.

Si le monument* se fait et qu'il y ait une inauguration, Monsieur Vieux prononcera un discours dont il a trouvé le sujet! « De la haine de la Littérature ;), ou plutôt de l'envie qu'excite la supériorité intellectuelle, et je me promets de mettre les pieds dans le plat ! d'être violent, impitoyable, près de cracher un joli glaviot à la face de la Médiocratie.

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