‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 117 sur 160 · De Louis Boiiilhet · texte numérisé non relu

De Louis Boiiilhet

La mère Lequcsiie (de Quevilly), qui se promène sur le quai, me rei>arde baigner et m'admire (sic).

Elle trouve que j'ai « l'air d'un Sultan » (mot à Saint- Martin).

Croisset, lundi, 5 heures, 7 août 1876.

Quand tu vas être installée aux Eaux-Bonnes, il faudra lâcher de m'écrire un peu plus souvent, ma chérie ! Tes deux dernières lettres ont eu huit jours d'intervalle. C'est trop pour ton pauvre Vieu>^ !

Je souhaite que les Pyrénées te soient aussi profitables que la Touraine. x\Iais prends garde qu'il ne faille l'année prochaine aller à Marienbad, si toutefois ce que tu dis est vrai? A t'en croire, tu deviendrais énorme.

Moi, je continue à hurler comme un gorille dans le silence du cabinet, et même aujourd'hui j'ai dans le dos ou plutôt dans les poumons une douleur qui n'a pas d'autre cause. Et quelque jour je me ferai éclater comme un obus. On retrouvera mes morceaux sur ma table. Mais avant tout il faut finir ma Félicité d'une façon splendide ! Dans une quinzaine (ou peut-être avant) ce sera fait. Quel effort !

Il paraît que le bon Sabatier a été ému, puisqu'il en a parlé à sa femme. Je n'ai pas de ses nouvelles (de Frankline), car je ne vais pointa Rouen, Dieu merci ! elle m'avait promiç sa visite et je ne la vois pas venir. Sa petite fille a des cheveux noirs. Voilà tous les détails que je puis te donner. Potins de la rive : mon ami X..., ennuyé des calomnies de Mossieu Y..., l'a menacé (sur le bateau de Bouille, et devant Véluite) de lui flanquer une

gifle de Marengo en plein groin, elle ((vénérable vieillard » qui est une canaille, s'est tenu coi. Mme Z*** a renvoyé une de ses bonnes à Tinstigation de Mme X**% parce que ladite bonne était (( trop jeune » pour son mari ! lequel s'est épanché dans mon sein à propos de la jalousie imbécile de sa petite épouse

Histoire : la princesse Mathilde est allée passer quelque temps au Havre, pour se remettre des chaleurs, et m'annonce sa visite, escortée de Popelin père et fils, Benedelti, Marie Abatucci et, bien entendu, Mme de Galbois. Il m'eût été doux de l'inviter à déjeuner, mais !...

Tout à l'heure je vais aller m'esbaltre comme un triton dans les ondes de la Séquane, où nageant ores sur le ventre, ores sur le dos, emmy les nefs, à la marge des isles bordées de feuillages, ie cuyde ressembler aux Dieux marins des tapisseries de haulte lisse. Puis, m'estant fait revestir par ung mien valet, prendrai-je ung potaige et viandes substantielles, n'oultrepassant le réconfort nécessaire que ie alambiqueray en mon estomach à l'aide de caoué et petun avec tout petit de alcool des Arabes. Tellement, qu'en pleine teneur de mes esperits animaux, me remettray-je à la forge, dans ma librairie, iusques au lever du soleil comme ung alquimiste, me pollicitant la palme du langaige françoys, si ie adviens à couler la vraie nature des choses dans un moule ciceronian.

Adieu mon nepveu et ma niepce.

Votre avuncule.

Cette page est pour ton époux amateur de telles folas- Ireries et idiomes antiques.

Groisset, jeudi 10 août 1876.

Quelle chaleur ! hier, sur le quai 60 degrés au soleil î et il ne doit pas faire plus frais aux Eaux-Bonnes. Mais ça fera du bien à Ernest.

Dis-moi dans ta prochaine lettre ce que t'aura dit son médecin. Je demande un peu de détails, s'il y a moyen. Et tâchez de ne pas vous ennuyer là-bas. Car j'imagine, pauvre loulou, que tu as accompli la meilleure partie de ton voyage. Il me reste quatre pages à écrire pour avoir fini mon conte. Je vais en commencer la préparation ce soir. Bref, j'espère vers le 20 Tavoir terminé et recopié. Si vous ne devez revenir ici que dans un mois (entre le 7 ou le 10 septembre), je ferais mieux de m'absenter pendant que vous ne serez pas ici. Mon intention serai de ne pas revenir à Paris avant le jour de l'an, afin d'activer Hérodias,

Nouvelles du ménage : j'ai acheté du sucre et des abricots pour avoir de la marmelade d'abricots. Mais les fruits, cette année, sont « hors de prix ». Le jardinier gémit, les arbres meurent de sécheresse.

Mon ardeur à la besogne frise raliénation mentale. Avant-hier j'ai fait une journée de dix-huit heures ! Très souvent maintenant, je travaille avant mon déjeuner, ou plutôt je ne m'arrête plus, car même en nageant, je roule mes phrases, malgré moi. Faut-il te dire mon opinion? Je crois que (sans le savoir) j'avais été malade profondément et secrètement depuis la mort de notre pauvre vieille. Si je me trompe, d'où vient cette espèce d'éclaircissement qui s'est fait en moi, depuis quelque temps? C'est comme si des brouillards se dissipaient.

Physiquement, je me sens rajeuni. J'ai lâché la flanelle (comble de l'imprudence !) et actuellement je n'ai même pas de chemise, ayant pris pour modèle les hommes de la Carue ^ !

Espérons que vous me reviendrez tous les deux florissants. Alors on avisera au syndicat et la vie ne sera pas encore trop mauvaise. J^en ai le pressentiment.

Adieu, pauvre fille chérie; je t'embrasse avec toute ma tendresse.

Ta Nounou.

Gi-oisset, jeudi, 19 août 1876.

Hier, à 1 heure de nuit, j'ai terminé mon Cœur simple^ et je le recopie. Maintenant, je m'aperçois de ma fatigue, je souffle, oppressé comme un gros bœuf qui a trop labouré. Et puis, quelle chaleur! Je ne sais pas comment vous pouvez y tenir aux Pyrénées; depuis Nazareth, je ne me souviens pas d'une pareille température. Il paraît qu'à Rouen tout le monde a la figure d'un jaune, mais d'un jaune î

Ta dernière lettre, mon loulou, ne respirait pas une satisfaction aussi complète que les précédentes. Quand tu me dis que tu ne viendras à Croisset que pour moi, j'entrevois la préoccupation de on ! Encore ! c'est bien faible pour une femme supérieure ! Que peuvent avoir de commun avec un être intelligent nos voisins de la rive? Moi, plus je vais, et plus je me sens plein d'un dédain inexprimable pour les bourgeois, sans compter

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