La reine Sophie, c(uisine de la princesse Mathîlde
392 LETIKES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAIiOLLNE
N. B. — Que sont devenus, où as-tu mis le chàle et le chapeau de jardin de ma pauvre maman ? J'aime à les voir et à les toucher de temps à autre. Je n'ai pas assez de plaisirs dans le monde pour me refuser celui-là !
Maintenant parlons d'autres choses.
Il me semble que tu es partie d'ici depuis un an ! Malgré cela, les journées me semblent courtes. Explique cette contradiction ! Je continue à piocher roide, le moins : huit à dix heures par jour. Depuis deux ou trois nuits, je dors un peu mieux, Dieu merci! et mes maux de tête ont disparu. Ma journée de dimanche, mes « parties de plaisir », comme disait l'Espagnol, ne m'ont pas été favorables, car lundi je n'ai pu travailler. J'étais triste et bête. D'où je conclus que la distraction ne distrait pas; elle fait qu'on s'aperçoit de sa fatigue, voilà tout. Dans une quinzaine, peut-être une huitaine, je serai au milieu de ma seconde partie. Aussi, serait-il plus sage de rester dans mon antre jusqu'à la fin de janvier? J'y suis, à peu près, résolu. De cette manière-là, j'arriverais à Paris n'ayant plus que peu de pages à écrire pour en avoir fini, et tout serait terminé au commencement de mars. Suis-je assez vertueux, avouc-le ! Mais quels dérèglements quand j'apparaîtrai dans la capitale ! que de cham pagnes ! quelles actrices !
Le Moscove m'a enfin donné de ses nouvelles. Il n'avait aucune raison pour ne pas m'écrire, sinon la paresse. Monillustreamimesemble devenir trèsvache!...
Procure-toi le numéro de la Revue des Deux-Mondes du 1'' décembre. Tu y liras un article de Renan que je trouve incomparable comme élévation d'esprit et hauteur morale. De plus : dans une élucubralion du sieur Montégut sur k les romanciers contemporains », lu verras que la dite Revue revient joliment sur le compte de Vieux. On nie tous mes livres, et on ne cite même pas
Salammbô ! mais à propos de Madame Bovary, je suis comparé à Cervantes et à Molière, ce qui est une bêlise dégoûtante. N'importe ! lerevirement me semble comique.
Nouvelles du ménage : je surveille les plantations d'arbres dans le jardin et je me suis acheté une paire de chaussons de Strasbourg fH que je fais claquer par Remoussin ! Tous les après-midi je me promène après déjeuner. La campagne est encore charmante. Il y a huit jours j'ai trouvé des marguerites dans les cours.
Non! je n'ai pas lu l'article sur VAmi Fritz, par la raison que je ne l'ai pas reçu, pas plus que celui sur la Comtesse Romani?
Ne t'inquiète pas de la correspondance de Balzac. Je la lirai quand je n'aurai rien de mieux à faire. Mme Lapierre en raffole. Elle ne parlait pas d'autre chose dimanche. J'attends sa visite demain ou après-demain, et j'ai refusé de me re-asseoir à sa table hospitalière, la semaine prochaine : 1° parce que ça me dérange et 2" les fiacres de la bonne ville de Rouen deviennent de plus en plus impossibles.
Ernest a-t-il vu M. Guéneau de Mussy? et l'illustre Bataille ? Quand il viendra (Ernest), préviens-moi ! je n'aime pas les surprises.
Et la peinture? Tu sais bien, loulou, que pour orner le grand panneau de l'escalier tu îne dois un Vénitien, quelque chose de royal et d'archicoloré. Fais ce sacrifice, et je te ferai remarquer que, moi, je t'écris des lettres longues, tandis que tu prends de grandes enveloppes et du petit papier. Adieu, pauvre chérie, je t'embrasse très fort.
Bon nèûTc.
39i LETTKES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
CGC
Croisset, mercredi, 5 heures, 20 décembre 1876.
Valère doit venir coucher à Croisset la veille du jour de l'an (de dimanche en huit), afin de nous souhaiter la bonne année, à minuit. 11 m'a parlé de VAmi Fritz^ : qui l'a attendri. Quant aux auteurs, je suis de ton avis : leur tempérament me déplaît et ils m'ont toujours embête avec leur Alsace ! Lis donc la Prière à Minerve de Renan (Revue des Deux-Mondes, 1*' décembre), c'est cela qui n'est pas bourgeois ! Mes amis les Lapierre, qui m'ont prêté ce numéro, m'en ont parlé, avec un enthousiasme modéré, mais enfin ils m'ont dit l'avoir lu. Or, ils ne V avaient pas coupé! C'est d'une belle force ! La princesse Mathilde ma écrit qu'elle n'y comprenait goutte ! Je crois bien. A cause de l'article que le même numéro 'contient sur moi, Laporte l'avait acheté pour me le donner. Quel ami !
Tu ne me parles pas de tes bonnes? Sont-elles satisfaisantes? Moi, je m'arrange très bien de Noémi qui même me sert beaucoup mieux qu'Emile; elle est plus vive et plus prévenante. Mamzelle Julie vient de temps à autre faire la conversation avec moi, après mon dîner pendant qu'on arrange mon feu, — et nous causons du vieux temps, du père Langlois, etc. Ma troisième femme, Clémence, vient de temps à autre. La semaine dernière, elle a fait la lessive. A propos de ménage, ce
1. Pièce d'Erckniann-Chatrian, représentée à la Comédie-Française.
que tu me dois (!!!) se monte à la somme de 6 fr. 75. Je m'étais trompé, ce n'était pas le châle que je cherchais, mais un vieil éventail vert qui servait à maman dans notre voyage d'Italie. Il me semble que je l'avais mis à part, avec son chapeau, auquel j'ai été faire une visite, dès que j'ai su sa place.
Ah ! chère Caro, tu dis que je suis sensible ! Oh î oui. Dieu seul le sait! Je dors un peu mieux, depuis trois jours. M'étant aperçu que mes atroces maux de tête provenaient de mes insomnies, je m'astreins maintenant à ne pas me coucher passé deux heures, et non à cinq comme dimanche dernier. La nuit, dans le silence du cabinet, Monsieur se monte tellement le bourrichon qu'il arrive à « la fine frénésie et fureur ». Après tout, il n'y a que ça de bon. Mais il ne faut pas que la mécanique en claque.
Vers le 8 ou le 10 janvier j'espère avoir fini la deuxième partie à'Hérodias. De cette manière, j'arriverai à Paris avec la troisième bien en train. Le Moscove ne m'a pas encore répondu quant à l'époque de la publication russe. Gomme la ligne droite est une chose rare ! Que lui coûterait-il d'être catégorique et de faire ce qu'il a dit ! Mais non ! il lambine, il remet 1 Après tout, c'est moi qui suis peut-être insociable ?
Qui t'a prêté le volume d'Huxley? Quel est son titre? Parle-moi de tes études ! elles m'intéressent doublement, car je compte t'exploiter pour Bouvard et Pécuchet qui feront absolument ce que tu fais. Ainsi, note ce qui te semble embrouillé.
Pourquoi ne fais-tu pas venir G. Pouchet? (invite-le à dîner) il ne trouvera pas drôle du tout ton désir de t'instruire.
Un peu d'orthographe ne te nuirait pas, mon bibi ! car tu écris aplomb par deux p : « Moral et physique sont
d'applomb », trois p marqueraient encore plus d'énergie, Ç:i m'a amusé, parce que ça te ressemble.
Oh ! je te permets bien de me voler du papier à lettres, pojrvu que tes missives soient plus longues.
J'ai reçu ce matin le paquet de Bien publiCy et j'ai appris que nous avons un nouveau ministre. Ce qui m'est absolument éûal.
ceci
Jour de Noël, 4 heures, 1876.
Mon Caro,
J'ai obéi aux ordres de Madame, en lui écrivant moins souvent et un peu plus longuement, et Madame se plaint! Madame n'est pas juste! Mais comme je tiens au service de Madame, je commence par l'embrasser, bien que j'aie attendu une lettre d'elle, hier et aujourd'hui, car tu m'avais dit que tu m'écrirais samedi ou dimanche. Mais la capitale, le monde, les visites, peutêtre quelque « partie de plaisir ». Je conçois ! je conçois!
Eh bien, moi aussi, je me suis livré aux distractions! J'ai été cette nuit à la messe, à Sainte-Barbe, chez les bonnes religieuses, où j'ai conduit Noémi et Mme Chevalier ^ Voilà! N'est-ce pas d'un beau romantisme? Et je m'y suis plu beaucoup, pour dire le vrai...
Mes belles résolutions de me coucher de bonne qeure n'ont pas tenu ! Cest plus fort que moi. Depuis quatre jours, je ne fais pas autre chose que de relire