‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 135 sur 160 · Bardoux · texte numérisé non relu

Bardoux

Paris, 14 septembre 1878»

Ma chérie.

Bardoux ne t'a pas répondu parce que les comnfiandes se font au mois de décembre. Tu en auras une. Il s'entendra à ce sujet avec Guillaume. Il m'a promis de nommer Laporte inspecteur pour les classes de dessin en province (places nouvelles dont la création doit être ratifiée par les Chambres). Il s'est justifié sur d'autres points. Bref, je l'ai trouvé charmant.

Je dois déjeuner chez lui à la fin de la semaine prochaine, avec sa mère. C'est à ce moment-là, dans une dizaine de jours, que je dois avoir la réponse de Winschenk auquel j'ai remis hier mon manuscrit.

Le citoyen Lemerre a manqué au rendez-vous qu'il m'avait donné. 11 faut qne j'y retourne après-demain. Que de courses ! et une chaleur!

Je ne m'étonne pas du tout que tu trouves tes compagnes un peu bornées. C'est l'effet que me produit maintenant tout le monde! et puis, mon loulou, nous avons l'habitude des conversations fortes. Le parallèle que nous établissons involontairement n'est point à leur avantage !

Il y a au Musée de Rouen un Ribéra authentique. Veux- tu que je demande pour toi aux Beaux-Arts la commande d'une copie de ce tableau? ça ne te dérange-

rait pas cet hiver. L'histoire du portrait de Corneille ne me paraît pas claire* ?

Je n'ai que le temps de t'embrasser, ma chère fille. Ton vieux compagnon.

Saint-Gratien, 19 septembre 1878.

Aujourd'hui et demain je ne vais pas à Paris, mais j'y serai samedi pour déjeuner chez Bardoux. Après quoi, j'irai chez mes deux éditeurs et chez Winschenk. Et dimanche j'espère dîner avec ma pauvre fille dont je commence à m'ennuyer.

Si tu as quelque chose à me dire, tu peux donc me l'écrire. Je recevrai ta lettre à temps.

J'ai passé une partie de la nuit à lire le* roman de Feuillet qui est ineffable de bêtise. Tous les jours, il vient du monde pour voir le logement. Mais, jusqu'à présent, rien de sérieux.

J'ai mal à la tête et je vais piquer un chien.

A bientôt donc, mon Càro.

Ton vieil oncle qui t'embrasse.

Jeudi, 3 heures, 30 novembre 1878.

Eh bien, mon pauvre chat, commences-tu à te reconnaître uni peu? Vous fait-on une cuisine passable?

1. Ce fut la copie de ce portrait que j'obtins; elle est au musée du Petit-Couronne, dans la maison où vécut Pierre Corneille.

Mlle Julienne a-t-elle au moins le talent de balayer? As-tu revu quelques-unes de tes amies? etc., etc. Ernest a-t-il pensé à aller chez M. Guéneau de Mussy? a-t-il faim? mange-t-il des beefsteak? Et la peinture, il ne faut pas l'oublier, cette pauvre bonne vieille peinture, consolatrice?

Quant à moi, ma vie s'est passée de telle sorte depuis trois jours, qu'il m'est impossible de me rappeler rien. Car il n'y a eu rien, absolument rien. Le plus grand épisode (ou plutôt le seul) a été ce matin une dégueulade de Julio sur le lapis de la salle à manger. Je n'ai pas même aperçu, par mes carreaux, le moindre profil connu. Hier, comme il faisait très beau, j'ai fait après le déjeuner une longue promenade dans les cours. Pendant une heure, j'ai roulé sous mes galoches les feuilles tombées, j'ai admiré le ciel bleu, la rivière et les coteaux, et surtout humé à pleins poumons le bon air frais qui sentait la verdure.

Les élagages que l'on a faits dans « les points de vue » sont réussis. Par moments je jouis beaucoup de la nature. Pourquoi?

Le travail marche bien, et si je continue j'aurai fini la première partie dans une quinzaine. Mais la journée de lundi n'a pas été drôle, pauvre Caroî

J'ai eu, dans l'après-midi, une violente crise d'amertume, en songeant à mon isolement ! J'étais fait pour goûter toutes les tendresses; j'en suis trop sevré souvent.

Mlle Julie s'est beaucoup inquiétée de votre voyage (elle avait cru que vous aviez manqué le chemin de fer, ■ parce que l'élagueur avait dit vous avoir rencontrés sur la place de la Madeleine, à 9 heures du matin); puis elle s'inquiète de ton installation : « C'te pauvre Caroline ! faut espérer que ça s'arrangera! car enfin!... sapristi! »

Le tout coupé par des soupirs qui durent chacun dix minutes.

Pour réparer tes violences, j'ai ce matin rajusté moimême ma sonnette, et comme je manquais de fil de fer j'ai sacrifié un des ringards !

Je continue à faire bon ménage avecune femme d'idem. Et ton petit Bonnehôm t'embrasse.

GCCXXXIl

Croisset, nuit de vendredi, décembre 1878. Chérie,

J'ai eu tantôt une petite déception en ne voyant pas arriver Ernest vers 7 heures; ce sera peut-être pour demain ? Depuis dimanche matin ma solitude a été absolue. Aussi je pioche raide! Avant-hier trois pages! et aujourd'hui une ! J'espère au jour de Tan n'en avoir plus que sept à écrire de mon satané chapitre ! Je me demande si personne a jamais travaillé et vécu comme moi? Je trouve que je tourne au phénomène. Ma seule distraction consiste, tous les soirs, après mon dîner, à causer du vieux temps avec Julie. Aujourd'hui elle m'a parlé de Marmontel et de la Nouvelle Héloïse, chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs. Elle voudrait savoir si tu as vu sa nièce ?

Quant à ton voyage, pauvre fille, ne te gêne pas. Je hais l'oppression et les anniversaires sont une bêtise.

N'ayant point encore de calendrier, j'ignore l'époque; cependant, si les jours gras sont trop loin, le temps va me paraître bien long avant d'embrasser la nièce ! Et puis, vers le milieu de février, j'ai envie de donner un

festival aux amis de Paris (il a été raté l'année dernière) et je leur dois bien ça, car je dîne chez eux, souvent, sans leur rendre jamais leur politesse.

(As-tu lu Tarticle splendide de Zola, paru il y a eu mardi huit jours; tâche de te le procurer. Et que dis-tu de Mme Roger ^ qui me l'a copié et envoyé aujourd'hui même?)

Conclusion : viens quand tu voudras. Je ne crois pas commencer ma saison de Paris avant la tin de mars? encore trois mois et demi.

Pour ce qui est de la peinture, malgré l'avis de Donnât, fais le portrait du P. Didon (si tu t'en sens les forces, bien entendu) et travaille autre chose que les têtes. Il ne s'agit pas de réussir, mais de se perfectionner. Quel soulagement quand tu vas être, toute seule dans ton atelier, comme une petite mère tranquille. Oui, c( l'Art est un dieu jaloux », tu as raison; j'en sais quelque chose, moi qui lui ai tout sacrifié — à l'art! et encore à quoi, ou mieux à qui? à loulou.

Verras-tu Mme de Hérédia^? Fais-m'en la description.

Ne t'inquiète pas du vieux manuscrit de ï Éducation. Il est écrit des deux côtés, n'est-ce pas? dans ce cas-là, tu peux le brûlera

Ah! les ThermopylesS avec ce bon Pouchet, c'est un rêve! Mais dans dix-huit mois ne serai-je pas trop vieux pour l'accomplir? Ça me ferait pourtant du bien de prendre un peu d'air et de reposer mon malheureux cerveau.

Ta vieille Nounou t'embrasse.

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