‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 137 sur 160 · CCCXXXIV · texte numérisé non relu

CCCXXXIV

Groisset, 16 décembre 1878.

Il est bien tard et mon feu s'éteint. N'importe! Je veux écrire à ma chère fille afin d'avoir d'elle une épître.

Ton mari a dû te donner de mes nouvelles avant-hier et Tourgueneff m'a promis d'aller te voir aujourd'hui.

Son départ pour la Russie m'attriste beaucoup, car il ne sait quand il reviendra? Il a peur d'avoir dans sa jolie patrie des désagréments politiques, c'est-à-dire d'être colloque dans ses terres indéfiniment. Nous avons passé ensemble vingt-quatre heures charmantes. Quel brave homme et quel artiste !

Il m'a redonné du cœur pour Bouvard et Pécuchet^ ce dont j'ai grand besoin, car, franchement, je tombe sur les bottes, ma pauvre cervelle n'en peut plus! il faudra que je me repose î (depuis tant d'années je travaille sans relâche !) Mais quand sera-ce ? ma religion n'avance pas. Jamais je ne verrai donc la fin de ce gredin de chapitre qui est d'une composition infernale. Et puis je suis déchiré entre la Foi et la Philosophie, voulant être aussi sympathique à l'une qu'à l'autre, c'est-à-dire qu'il y en ait pour les deux bords.

L'histoire du P. Didoii ne me surprend nullement, au contraire ! et elle renforce mes théories. Du moment que vous vous élevez, on (réternel et exécrable on) vous rabaisse. C'est pour cela que l'autorité est haïssable essentiellement. Je demande ce qu'elle a jamais fait de bien dans le monde? Aussi ton bonhomme d'oncle est-il révolutionnaire jusque dans les moelles.

Mais quelle réclame pour mon loulou que le portrait du Révérend [ Médite-la et soigne-le!...

Tes présents de bouche ont été bien reçus et nous avons fêté ma 58' dignement. Gertrude m'a renvoyé ce matin une charmante lettre. Mais il est trop tard po.ur lui répondre ce soir.

Flavie t'a-t-elle parlé de celle que je lui ai écrite.

La maison n'est pas précisément chaude. On est transi rien qu'à traverser la grande salle à manger.

Suzanne me soigne très bien, et Fortin vient me voir souvent.

Adieu, pauvre chat. Je t'embrasse bien fort.

Ton Vieux.

Croisset, jeudi, 2 heures, 18 janvier 1879.

Gomment, chérie, je te dois plusieurs lettres? Ton reproche est aimable, mais injuste, et à pro.pos de lettres, je suis tanné d'en écrire! J'ai envie de publier, dans les journaux, que je ne répondrai plus à aucune : quatre aujourd'hui! six hier! autant avant-hier! mon temps est mangé par ce gribouillage imbécile.

Avec tout ça, Bouvard et Pécuchet n'avance pas. Je

succombe sous la théologie! et je t'assure, loulou, qu'il faut avoir la tête forte et vaste pour coordonner et rendre plastiques toutes les questions qui sont à traiter dans ce gredin de chapitre-là! J'en viendrai à bout, je crois? Mais quand sera-t-il fini, ce chapitre IX? Ne le sais! et il se pourrait très bien que je n'allasse à Paris qu'au milieu de l'été prochain?

Pour ne plus penser pendant deux ou trois heures à la Religion (car j'en rêve la nuit, et à mes repas j'en mange avec mon fricot), j'ai invité Fortin à dîner pour aujourd'hui.

Monsieur commence à ne plus dormir, bien que tous les jours je m'astreigne à une demi-heure de promenade. N'importe, le physique et le moral sont bons.

Ah! ma chère Garo, ma chère fille, j'en ai gros sur le cœur, pourtant! et je voudrais bien me soulager!

Je satisfais mon besoin de tendresse, en appelant Julie après mon dîner, et je regarde sa vieille robe à damiers noirs qu'a portée maman. Alors je songe à la bonne femme, jusqu'à ce que les larmes me montent à la gorge. Voilà mes plaisirs. Ma vie est rude, franchement.

La tienne n'est pas douce non plus, pauvre chérie. Mais tu es jeune, toi, par conséquent plus forte. Je tè remercie bien de ta gentille lettre de ce matin. Elle m'a un peu desserré le cœur. La vente' se fera-t-elle? lundi? j'en doute. Ce sera encore remis à plus tard! et en attendant, comment vivre?

Au milieu de ces tristesses, je continue ma métaphysique, Kant, Hegel, Leibnitz. Ce n'est pas drôle, et j'en suis accablé. Hier j'ai travaillé quatorze heures. Je suis solide, apparemment...

Ce matin, la pluie a de nouveau traversé le plafond de

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