CCCXXXIX
Jeudi, 11 heures, 1879.
Ma pauvre fille,
Tu as dû recevoir, hier soir, un télégramme de Philippe? Je vais bien. Le gonflement (il était d'abord énorme, ça ressemblait à un éléphantiasis) disparaît, le sang se résorbe d'une manière rapide. Dans une douzaine de jours je pourrai m'asseoir dans un fauteuil; on me fera une botte d'amidon dans laquelle ma jambe sera prise. Quant à pouvoir marcher, je n'aurai pas ce plaisir avant six semaines, au plus tôt, et je boiterai peut-être pendant trois ou quatre mois.
Fortin me soigne admirablement bien. Le bon Laporte s'en va de temps à autre pendant vingt-quatre heures, puis revient et ne me quitte pas. Il a fallu, les deux premières nuits, le forcer à se coucher ! Suzanne se montre très dévouée, très gentille. Enfin, je suis, de toutes les manières, aussi bien que possible.
Ce qui m'a le plus vexé dans mon accident, c'est le Figaro. Quels imbéciles ! et Lapierre avait eu l'attention de n'en rien dire, sachant mon horreur pour ce genre de réclames! Oui, Villemessant a cru peut-être mlionorer, me faire plaisir et me servir. Loin de là ! je suis HHHindigné ! Je n'aime pas à ce que le public sache rien de ma personne : (c Cache ta vie » (maxime d'Épictète).
Hier j'ai reçu quinze lettres, ce matin douze, et il faut y répondre ou y faire répondre. Quelle dépense de timbres !
Mon moral est excellent, meilleur qu'auparavant (sic). Laporte s'étonne de ma patience, de mon caractère angélique. Mais ces choses-là ne révoltent ni mon esprit, ni mes nerfs, ni mon cœur : donc, je n'en souffre pas! voilà le vrai. Je me suis fait faire une table, et tu admirerais mes petites inventions. Comment peins-tu le père Cloquet? en robe,, ou en redingote ?
Je t'att ends samedi, mon loulou. Ça me fera bien plaisir de te voir arriver, mais grande peine de te voir partir.
Amitiés à Ernest, Que fait-il? Voilà qui est plus sérieux que ma guibole cassée.
Ton vieil éclopé et grabataire.
Vieux.
Mon loulou,
Je n'attends pas une lettre de toi pour te remercier du beurre et du raisin ; Tun et l'autre m'ont fait le plus
grand plaisir. Malgré mes arrangements, j'ai bien du mal à écrire dans mon lit, et je me borne au strict.
Hier, visite des Censier; aujourd'hui, celle d'Houzeau; il m'a dit que Mme Biainne était très malade et menacée de perdre un œil ! Va chez elle prendre de ses nouvelles : c'est une bonne amie qu'il ne faut pas négliger.
Popelin m'a écrit ce matin une lettre charmante, en me chargeant de le déposer (( aux pieds de Mme Commanville ». Donc on croit, chez la Princesse, que tu es à Croisset.
J'ai chargé la Sœiir^ de plusieurs commissions: envoie chez lui, 113, boulevard Haussmann :
Des cartes de visite;
Des enveloppes petit format;
Et si tu le vois (ou par billet), rappelle-lui le thermomètre Fortin.
Voilà tout, chérie; et écris-moi longuement/ si faire se peut. Amitiés à Ernest, et à toi toutes les tendresses de mon vieux cœur.
CCGXLI
Dimanche, 1 heuro, 1879.
L'île en face est couverte d'eau. Le vent remue les flots. Le soleil de temps à autre paraît entre les nuages, et je regarde la rivière avec ma lorgnette. A 4 heures 1/2 j'attends le bon Laporte. Demain on me met ma botte en
1. Surnom donné à M. Laporte qui soignait mon oncle avec dévouement.
452 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA iMÈGE CAROLINE
dextrine. Senardme confectionne une paire de béquilles, et mardi je me lèverai; mais il ne faut pas que je m'attende à descendre l'escalier avant quinze jours. Si je posais mon pied à terre, l'os traverserait ma peau, paraît-il.
J'irais très bien si je n'avais des démangeaisons abominables par tout le corps. C'est une petite affection nerveuse, dit Fortin. Ça m'empêche de dormir! Malgré tout, je reste « un petit père » tranquille. Dans mes insomnies, je ne songe qu'aux maudites affaires ff! et à l'avenir! Quel supplice que celte incertitude. C'est si loin de la manière dont j'ai été élevé! Quelle différence de milieux. Mon pauvre bonhomme de père ne savait pas faire une addition, et jusqu'à sa mort je n'avais pas vu un papier timbré. Dans quel mépris nous vivions du commerce et des affaires d'argent. Et quelle sécurité! quel bien-être!
N'importe, chère fille, jeté suis très obligé de la franchise de tes deux dernières lettres. Parlons-nous toujours aussi à cœur ouvert. Pas de rélicence! pas de pose !
Puisqu'on offre à Ernest une place de 8,000 francs, qu'il la prenne! Au moins ce sera sûr. Le logement, s'il est convenable, est une considération. Cette place l'empêcherait-elle de boursicoter? Qui donc la lui offre? Je n'y vois qu'un inconvénient, c'est qu'il serait tenu et ne pourrait pas Tété aller aux Pyrénées.
J'ai eu cette nuit un cauchemar affreux y h cause de ma jambe. Je rampais sur le ventre, etPaul (le concierge) m'insultait. Je voulais lui prêcher la religion (sic) et tout le monde m'avait abandonné. Mon impuissance me désespérait. J'y pense encore. La vue de la rivière qui est splendide me calme peu à peu.
Le départ de Mathilde ne m'afflige pas, au contraire;
quand tu auras plus (rexpérience, tu seras convaincue qu'il ne îdiui jamais renvoyer les domestiques, à moins qu'ils ne vous exaspèrent.
On va toujours de mal en pis.
Nouvelles des portraits, S. V. P...
Ta Nounou.
Jeudi soir, 5 heures, 1879.
Ma chérie.
Je suis tanné d'écrire des lettres, cinq ou six tous les jours, et je voudrais bien faire autre chose.
Cependant je veux répondre à ta question sur ma botte. On vous entoure la jambe et le pied de ouate, puis de bandes à plusieurs tours, sur lesquelles on étend une couche de dextrine (qui est la partie grasse du blé, je crois); en séchant, cette aimable préparation devient dure comme du fer, et le membre est garanti de tout déplacement. Je n'ai pu supporter cette entrave, j'en ai cuydé crever de douleur. Fortin me l'a fendue du haut en bas, puis a maintenu les morceaux avec une bande, de sorte que j'ai le pied et la jambe dans une gouttière. Mais depuis vingt-quatre heures enfin je ne souffre plus, et je me suis réinstallé dans mon cabinet où je prends des notes sur le spiritisme et la religion...
Quand tu viendras me voir, je désire te parler à cœur ouvert et longuement, ma chère fille, car vraiment j'ai trop de choses qui m'étouffent. Il ne s'agit pas de s'irriter, de se blesser, mais il ne faut pas, non plus, rien se cacher.
45i LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE
Ce matin encore, j'ai essuyé une déception (il ne s'agit pas de vous), c'est trop long à t'expliquer, mais tu verras que vraiment le sort me persécute.
Ta comparaison du « chêne séculaire » battu par l'ouragan m'a fait rire; elle est juste, appliquée à moi, car un chêne contient plusieurs bûches, et j'en deviens une belle.
Pauvre chère enfant, comme ta vie me fait de la peine ! Tu es bien courageuse, bien raisonnable! Et je t'en aimerais plus, si c'était possible.
Gomment vont les portraits? Tâche de t'absorber là-dedans, de toute ton âme. Guy m'a écrit sur sa mère une lettre déplorable! Les nouvelles de Mme Brainne sont un peu meilleures.
Le forgeron de Bapaume qui a posé la grille de la cour s'est, ce matin, noyé avec son cheval et son enfant, un gamin de six ans. L'événement a eu lieu devant Duclos.
Tu n'imagines pas la gentillesse de Fortin à mon endroit. Il est venu hier trois fois, cras fas (ah! c'était le bon temps que celui où tu disais cras fasf). J'ai eu ces jours-ci les visites de Gordier, Pennetier, E. Crepet. Avec tous mes ustensiles autour de mon fauteuil, je me fais l'effet du cul-de-jatte Scarron.
Il m'est impossible de me servir de béquilles; elles me font peur. Monsieur est trop lourd, et je crains à chaque moment de tomber, d'autant que ma jambe me semble peser 500 livres. Je me sers d'une chaise sur laquelle je mets le genou.
Je ne vois plus rien à te dire, ma chérie. Groirais-tu ce fait de la Sœur? Lundi il m'avait quille par le bateau de 11 heures et devait revenir par celui de 6 heures 1/2. Gomme la chaussée de Gouronne était couverte d'eau, il a retiré son pantalon et a marché nu-pieds dans l'eau
pour rejoindre le passager. La Seine était furieuse. Le sieur Saint-Martin refusait « le monde ».
Voilà un ami, celui-là! qui s'expose à se noyer ou tout au moins à une fluxion de poitrine pour ne pas manquer à un rendez vous peu utile, en somme 1
Je t'embrasse bien tendrement.
Vieux.
CCCXLIII
Samedi, 2 heures, 1879.
Mon loulou,
Voici la vérité vraie. J'ai voulu te cacher l'histoire, pour ne pas te donner d'angoisses ou tout au moins d'impatience. En résumé, et d'abord, j'ai eu tort, une fois de plus, de suivre les conseils des autres et de me méfier de mon jugement. Mais je suis incorrigible, je crois toujours au jugement des autres; puis je m'en trouve mal. Donc, je commence.
Au commencement de janvier, Taine m'a écrit pour me dire que M. de Sacy allait bientôt mourir et que Bardoux ne demandait qu'à me donner sa place ^ : 3,000 francs et le logement. Bien que le logement me tentât (il est splendide), je lui ai répondu que celte place ne me convenait pas, puisqu'un séjour forcé à Paris avec 3,000 francs de rente me rendrait plus pauvre que je ne le suis à Croisset et que j'aimais mieux ne passer que deux ou trois mois à Paris. De plus, la l^rincesse et Mme Brainne m'ont dit que mes amis s'occupaient de me faire avoir <( une position digne de moi ».
1. M. de Sacy était administrateur de la Bibliothèque Mazarine.
Deuxième acte, le lundi. Dès que vous avez été partis Tourgueneiï a pris une figure solennelle et m'a dit : (( Gambetta vous demande si vous voulez la place de M. de Sacy : 8,000 francs et le logement! répondez-moi tout de suite ». A force d'éloquence et de tendresse (le mot n'est pas trop fort) et secondé en cela par Laporte, il a vaincu les répugnances que j'ai à devenir fonctionnaire ! L'idée que je vous serais moins à charge est, au fond, ce qui m'a décidé. Et après une nuit d'insomnie, je lui ai répondu : (( faites! » Tout devait se faire en silence et on ne devait t'initier qu'après une conclusion.
Vingt-quatre heures après, lettre de Tourgueneff me disant qu'il s'est trompé, que la place n'est que de 6,000, mais qu'il croyait devoir continuer ses démarches.
Or, Gambetta n'avait rien promis du tout. Goncourt lui avait demandé pour moi une sinécure, ainsi que les Charpentier, lesquels s'étaient monté le bourrichon. Ils avaient écrit à Mme Adam, toute disposée en ma faveur.
Autre lettre : la place n'est plus de 6,000, mais de 4,000 !
Là-dessus, Cordier est venu me voir, et s'est montré tout dévoué. Il a parlé de moi à Paul Bert qui lui a dit qu'il ferait tout pour moi, et au père Hugo qui, séance tenante, a écrit une chaude recommandation à Ferry.
Article du Figaro, Et départ de Tourgueneff pour la Russie. On m'avait prévenu, un peu auparavant, que maître Senard ayant contribué au ministère, réclamait la place pour son gendre auquel elle revient de droit.
Lundi dernier, lettre de Baudry me demandant enfin de mes nouvelles et m'apprenant le mariage de sa fille... Il me dit qu'il fait des démarches pour la place de M. de Sacy, ne parle pas du tout de celles qu'on fait pour moi. Taine lui en avait parlé, mais « elle ne me convient
pas du tout ». De plus, il s'apitoie sur mon sort, et en veut à Bardoux de ce qu'il ne m'a pas donné celle de Troubat : 3,000 francs et séjour forcé à Gompiègne! Charmante perspective ! Ledit philosophe est un sot. S'il m'avait écrit franchement : « Je vous en prie, tenez-vous tranquille, je vous demande cela comme un service », ma gentilhommerie native m'eût forcé à lui laisser le champ libre. Je lui ai fait répondre par Laporte que j'étais trop souffrant pour lui écrire, et qu'il aurait de moi des explications quand je pourrais tenir ma plume. A Normand, Normand et demi!
Voilà où en sont les choses. Mais je suis silr qu'il sera nommé, et j'en serai pour une courte honte ! .le passerai pour un sot intrigant : voilà ce qu'on m'aura fait gagner. De plus, l'arti^de du Figaro (on m'écrit maintenant pour me demander des éclaircissements là-dessus, comme hier Mme Achille, et il faut répondre ! Vois-tu la scie !) m'aura fâché avec Mme Adam. Tourgueneff m'a écrit de Berlin pour « s'excuser ». Il ne sait pas d'où peut venir cette élucubralion qui contient des choses vraies, et des fausses aussi.
J'avoue qu'elle m'a fait verser des larmes rouges. On publie ma misère ! et ces misérables me plaignent, ils parlent de ma « bonté ». Que c'est dur! que c'est dur! Je n'en mérite pas tant! Maudit soit le jour où j'ai eu la fatale idée de mettre mon nom sur un livre ! Sans ma mère et Bouilhet, je n'aurais jamais imprimé. Comme je le regrette maintenant. Je demande à ce qu'on m'oublie, à ce qu'on me f . . . . la paix, à ce qu'on ne parle jamais de moi! Ma personne me devient odieuse, quand donc serai-je crevé pour qu'on ne s'en occupe plus. Tu veux que je te dise la vérité, ma chère fille, eh bien, la voilà. Mon cœur éclate de rage et je succombe sous le poids des avanies. .
...Il faut encore que le Figaro, pour les besoins de sa polénnique, me traîne dans la fange! Après tout, c'est bien ! J'ai été lâche, j'ai manqué à mes principes (car moi aussi, j'en ai) et j'en suis puni. Il ne faut pas se plaindre ; mais j'en souffre, oui, cruellement. Pas de pose. Toute la dignité de ma vie est perdue. Je me regarde comme un homme souillé. Oh! les Autres! les éternels Autres! et tout cela, pour n'avoir pas l'air d'un entêté, d'un orgueilleux! Dans la peur de paraître « poser ».
Fortin a visité ma jambe hier et lundi me fera une autre botte de dextrine. Je ne pourrai pas marcher avant un mois, et « ce sera bien joli », dit-il. Je boiterai pendant trois ou quatre ans. Cette perspective ne me désole pas du tout! Quant à pouvoir monter les escaliers de Paris, principalement le nôtre, cette année, la chose me paraît douteuse ! J'en suis tout consolé, d'avance. Et d'ailleurs, avec quel argent irais-je et vivrais-je à Paris? Jai besoin d'y vivre au moins deux mois pour mon travail. Eh bien, mon travail s'en passera, forcément. Souvent, d'ailleurs, il me semble que je ne pourrai plus écrire? On a tant frappé sur ma pauvre cervelle que le grand ressort est cassé. Je me sens fourbu, je ne demande qu'à dormir, et je ne peux pas dormir, parce que j'ai sur toute la peau des démangeaisons abominables (sans qu'on y voie de plaques ni de rougeurs). Fortin prétend que c'est une affection nerveuse des papilles de la peau. De plus, j'ai mal aux dents ou plutôt à la seule dent d'en haut qui me reste. Comique ! comique ! mais comique qui ne me fait pas rire. Tel est le bonhomme. Ajoute à cela que mes lectures philosophiques et religieuses me soulèvent le cœur de dégoût, tant je trouve l'aplomb de ces messieurs outrecuidant. Mais la palme comme bêtise et comme impudence appartient aux apologistes modernes. Quels ânes! ou quelle mauvaise foi!
Voilà, ma chérie, tu ne diras pas cette fois que je ne suis pas « ouvert »...
N. B. — Popelin doit venir me voir la semaine prochaine. Il dînera ou déjeunera ici, peut-être y coucherat-il?
L'avalanche de lettres diminue, Dieu merci ! Cependant, depuis l'histoire de la Bibliothèque, pas de jour ne s'est passé que je n'en aie au moins cinq ou six à écrire. Quel abrutissement ! 11 ne m'est pas même permis d'avoir la jambe cassée. Tl faut qu'on me tourmente dans mon lit! Il y a aujourd'hui juste un mois qu'est arrivé mon accident ; eh bien , pas un jour, ou àpeu près, ne s'est passé sans qu'on ne m'ait dit, fait ou écrit quelque chose de pénible ! inconsciemment, soit ! mais le coup n'en a pas moins porté.
J'attends le 21 mars avec impatience pour voir ma pauvre fille. D'ici là, ne perds pas de temps.
Je t'embrasse.
Vieux.
Je suis bien content du succès de Guy et fâché que tu n'aies pas été à la première^ pour me remplacer.
Mardi matin, 11 heures, février 1879.
Ce n'est pas drôle, pauvre chérie ! Mais ce pouvait être pire? et f aime mieux ça! C'est fini, nous savons à quoi nous en tenir.
1. Histoire du Vieux Temps, jouée au 3* Théâtre Français, le 19 février 1879. « Scène en vers » publiée dans le volume intitulé : Des Vers (1880). Cetto pièce m'est dédiée.
460 LETTRES DE G. FLAUBEliT A SA MÈCE CAROLIiSE
Nous voilà au fond de l'abîme l^est-ce bien le fond? Il s'agit d'en sortir maintenant, c'est-à-dire de pouvoir subsister? Quels sont « les projets qui seront sages et auxquels tu espères que j'accéderai ». Je me perds dans le vide, et rêvasse anxieusement. J'en ait fait de mon côté qui me semblent bien impraticables (comme de donner des leçons ! etc.. etc.).
Il y a une économie que nous pouvons réaliser, c'est que je n'habite plus du tout Paris. Le sacrifice en est fait dans mon cœur. Ce ne serait pas tous les jours gai, mais au moins, ^■c^, je serais tranquille. Oh! la tranquillité ! le repos ! le repos absolu!
Sans doute, Laporte m'avait parlé de F***, mais j'avais mal compris, n'ayant pas toujours la tête à moi maintenant. Tu me dis que « les nôtres en valent bien d'autres » : je suis même convaincu que la mienne valait beaucoup, mais on n'emploie pas un rasoir à fendre du bois, ni un cheval de course à charrier des moellons. Les machines délicates se détériorent plus facilement que les grossières. Je me sens ébréché et fourbu. N'importe! c'est un soulagement de savoir que Flavie ne perdra rien. Quanta Raoul Duval et Laporte, comment feronsnous? Voilà ce qui me tourmente; réponds-moi làdessus.
Et je persiste à ne pas comprendre quelle garantie je puis offrir à F*'*, puisque je n'ai plus rien. Il me demande ma parole, je la lui donne; mais je ne pourrai tenir ma promesse et je le sais : je suis donc un coquin ? Dans quel état doit être ton pauvre mari !
J'ai reçu ce malin VHistoire du Vieux Temps de mon disciple avec une dédicace qui m'a été au cœur. Les lignes imprimées en ton honneur sont charmantes de tact et de délicatesse. Ne trouves-tu pas?
A 3 heures et demie, je vais avoir la visite de Popelin qui repartira demain matin. Je vais lâcher d'avoir Tair gai, pour le bien recevoir.
Le 28 est de vendredi en 15! le 29 j'espère embrasser ma pauvre fille, et causer avec elle un peu longuement...
Bonne pioche! et tâche d'être forle pour trois.
Vieux.
CGCXLV
Vendredi, 3 heures, mars 1879.
Ma chère fille,
Il n'y a pas à hésiter. J'adopte la seconde combinaison. Je peux 1res bien vivre sans Paris et n'y avoir pas de logement. Vous me réserverez, dans quelque coin, un lit : voilà tout ce que je demande; et quand j'aurai un peu d'argent je me donnerai une petite vacance. Avec la maison de Croisset, 6,000 francs servis régulièrement et ce que je pourrai décrocher d'autre part, l'existence sera possible.
J'ai tout lieu de croire qu'on va îiioffrir une pension? et je l'accepterai, bien que j'en sois humilié jusqu'à la moelle des os (aussi je désire là-dessus le secret le plus absolu). Espérons que la presse ne s'en mêlera pas ! ma conscience me reproche cette pension (que je n'ai méritée nullement, quoi qu'on dise); parce quej'ai mal entendu mes intérêts, ce n'est pas une raison pour que la patrie me nourrisse! Pour calmer ce scrupule, et vivre en paix avec moi-même, j'ai imaginé un moyen que je te communiquerai et que tu approuveras, j'en suis sûr, car tu
462 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA TsIÈCE CAROLINE
es un honnête homme, chose plus rare qu'une honnête femme. Ma chère enfant ! ma pauvre fille !
Si cela se fait, comme je Tespère, je pourrai attendre la mort en paix.
Quand tu viendras ici dans quinze jours, nous viderons à fond plusieurs petites questions secondaires. Mais voilà la plus importante décidée, conclue, n'est-ce pas?
...En résumé, j'aime mieux lavielapluschétive,laplus solitaire et la plus triste, que d'avoir à penser à l'argent. Je renonce à tout, pourvu que j'aie la paix, c'est-à-dire ma liberté d'esprit.
Espérons en tes succès picturaux. Vois-tu ma joie? notre joie, si tu allais être très remarquée, au Salon ! Au prix où est là peinture, tu peux gagner beaucoup d^argent. Mais le moyen d'en gagner, c'est de ne pas peindre en vue d'en gagner. Le succès matériel ne doit être qu'un résultat, et jamais un but. Autrement, on perd la boule, on n'a même plus le sens pratique. Faisons bien, puis advienne que pourra. Ah! ah! moi aussi j'ai des « principes », j'en ai même trop pour mon bonheur.
Je suis bien content que le portrait du P. Didon marche bien; es-tu sûre maintenant d'être prête pour le 28?
Adieu, ma pauvre Caro. Écris-moi le plus souvent que tu pourras.
Ta vieille Nounou.
CGCXLVI
Mercredi, 1879.
A la bonne heure ! au moins voilà une vraie lettre ! c'est-à-dire longue !
Et d'abord, ma chérie, j'ai vu hier, dans le XIX' Siècle^ une nouvelle qui doit te faire plaisir : le Salon n'ouvrira
pas avant le 15 mai, ou peut-être avant le 30. Cela te donne du temps. Tu ne m'as pas dit ce que Donnât pense du portrait du P. Didon.
Quant à la Mazarine, je n'y pense pas plus que s'il n'en eût jamais été question. Je regrette que tu aies prié Mme Charpentier d'aller chez Gambetta. Ton zèle t'a entraînée trop loin. Enfin, c'est fini^ n i ni! Seulement, c'est une leçon pour l'avenir; La raison devrait me faire regretter cette place, mais les nerfs de Mossieu sentent différemment. Voilà. *
Je suis comme toi, je ne demande qu'à être tranquille (et le souhait est ambitieux). Aussi, quand rien du dehors ne m'arrive, je me trouve très bien. La vue de la rivière et le chant des poules me suffisent comme distraction (sic). Jamais je n ai moins désiré Paris; j'y pense même rarement. D'ailleurs, je ne pourrai pas monter un escalier parisien avant deux mois. Ainsi, tout est pour le mieux. Je voudrais bien me remettre à écrire, mais, franchement, je crois que ce me sera impossible î et je recule devant ce moment. J'ai eu et j'ai encore trop de tourments; ma tête n'est pas libre, je le sens! Joli résultat! et à qui ai-je été utile, en définitive?
Adieu, pauvre chérie.
Vieux.