‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 144 sur 160 · CCCXLVII · texte numérisé non relu

CCCXLVII

Mardi, 6 heures 1/4, 1879.

J'ai bien peu de temps, mais je tieas à embrasser ma pauvre fille.

D'abord, l'Art avant tout ! Je connais, dans la liste que

lu m'envoies : Cabanel, Boulanger, Harpignies, Puvis de Chavannes (indirectement). Mais voici une autre liste prise dans le Temps de ce matin, et qui ne concorde pas du tout avec la tienne. Tache de m'avoir la vraie, alors j'aviserai à dresser mes batteries! Il faudrait aussi savoir qui fera le Salon dans les grands journaux.

Je suis content de ce que tu me dis de les deux portraits. Espérons, ma pauvre fille, que quelque chose, enfin, nous réussira !

Quant aux deux places d'Ernest, j'aimerais (dans l'ignorance où je suis des détails) celle des Tabacs; car, s'il faut régir des biens en Berry, ce sera peut-être un exil?...

Nous causerons de tout cela et de bien d'autres choses, de samedi prochain en huit, n'est-ce pas?

Aujourd'hui, enfin, je me suis hasardé à descendre ! Grande chose î Je fais quelques pas avec une canne, comme un scheik!

Je t'embrasse; le bateau siffle.

Vieux.

CCCXLVIII

Vendredi soir, 11 heures 1879.

Ma chérie,

Si, dans ta conscience, tu ne trouves pas bien le portrait du P. Didon, il ne faut pas le soumettre au jury. Peut-être as-tu eu l'ambition trop haute? Mais j'ai mauvaise opinion d'un artiste qui, étant jeune, n'a pas une ambition trop haute. Pour faire bien un sonnet, il faut avoir tenté un poème épique.

Au reste, demande Tavis franc de Bonnat. A-t-il vu le portrait de M. Cloquet?...

Ma jambe, que je ménage beaucoup, est toujours enflée le soir! Quand pourrai-je aller à Paris? où j'ai tant besoin, pour mon travail !

Maintenant je refais, pour la troisième fois, les tables de mon dossier intitulé : Philosophie, Ce sont les notes de mes notes que je coordonne, pour dresser le plan de mon chapitre : depuis quinze jours, je ne m'occupe pas à autre chose! Quelle besogne! Et je suis taquiné fortement par le mal de dents, si bien que je viens d'écrire à Gally pour le prier de m'apporter ses outils. La Providence ne m'étouffe pas sous les roses ! mais je ne l'accuse point, étant convaincu de la nécessité des choses.

Je vais donc revoir ma pauvre fille! quand? et pour combien de temps? Le vieux Croisset te fera du bien : il y a beaucoup de primevères et de violettes; leur vue te délassera, te détendra les nerfs.

Embrasse ton mari pour moi, et quatre bécots sur tes joues.

Vieux.

Dimanche, 5 heures, 1879.

Enfin, mon pauvre loulou, voilà donc quelque chose de bon qui nous arrive ! (d'autre part, Laporte m'écrit qu'il est sûr d'être nommé, étant le premier sur la liste). Est-ce que la fortune changerait? La générosité des Cloquet me fait doublement plaisir et je m'applaudis de t'avoir empêchée, il y a deux ans, de renoncer à la peinture. Mais n'oublie pas (une leçon de morale, à mon tour) que

l'argent ne doit jamais être qu'une conséquence et non un but; tu en gagneras d'autant plus que tu y songeras moins.

Comme il ne faut rien négliger, néanmoins, voici, quant aux articles, ce que tu as à faire :

1° Écris immédiatement à Lapierre, pour qu'il te recommande aux Salonniers de sa connaissance;

2"* Il faut aller au cabinet de lecture du passage de l'Opéra, demander tous les journaux de la semaine et faire la liste desdits cocos. Tu me l'enverras. A priori je ne connais que Burty pour la République française et Judith au Rappel. Mais il m'est très facile de te recommander à tous, ou presque tous. Sarah Bernhardt accomplit cette mission dans le Globe. Si tu veux, j'irai la voir? Au reste, Guy peut te renseigner là-dessus. Quelques-uns de ses amis doivent s'en mêler. Au début, la réclame sert beaucoup.

Mon pauvre Julio vit encore; on lui donne des lavements de vin et de bouillon et on va lui remettre des vésicatoires. Le vétérinaire maintenant ne serait pas étonné s'il en réchappait. Avant-hier, ses extrémités étaient froides, et nous le regardions, croyant qu'il allait mourir. C'est exactement comme une personne; il a de petits gestes d'une humanité profonde.

Ah ! pauvre chère fille ! Si tu pouvais lire dans mon vieux cœur dévasté, tu comprendrais que, malgré mes mauvaises lettres, je suis stoïque. Enfin, je tâcherai de ne plus t'embêter autant.

Je crois qu'un peu de repos me fera du bien. Ma cervelle n'en peut plus et j'éprouve de grandes difficultés à travailler. Mais aussi, quel livre !

Je t'embrasse bien tendrement.

Nounou.

Croisset, jeudi, 11 heures, avril 1879.

Non seulement reçue, mais sur la cimaise et à une « place distinguée », puisque Mme Commanville a le n^ 2. Viardot a eu la gentillesse de m'écrire cela hier. Je reçois sa lettre en même temps que la tienne. De plus, une de la Princesse qui s'en réjouit et ajoute : « Je n'ai pu encore la joindre ».

Ton Vieux est bien content de ton admission. Le portrait sera donc regardé, premier point, puis admiré, espérons-le! Par conséquent il t'en viendra d'autres...

Mon pauvre Laporte m'a fait peine à voir mardi soir. Le matin il avait appris que la place d'inspecteur lui échappait; il n'est porté par la Commission que le deuxième sur la liste ! et, donc, ne sera pas nommé; ils étaient 72 candidats... Je voudrais ne pas penser à tout cela! J'avais commencé mon chapitre qui allait bien. Vlan ! me voilà retombé. Que d'efforts il faut faire pour continuer à vivre !

Mme Pasca, maintenant à Rouen chez Mme Lapierre, est très malade et ne jouera pas chez la Princesse la pièce de Guy. Ça me contrarie beaucoup. Ces deux dames viendront déjeuner chez moi dimanche et m'apporteront des primeurs.

Le temps est splendide. Les lilas vont fleurir, et en dépit de tout quelque chose du printemps vous entre dans le cœur. Le séjour de Croisset te serait plus hygiénique que celui de la capitale, pauvre loulou ! Le dernier que tu y as fait n'était pas assez long. Quant à ta migraine d'hier, pourquoi t'avises-tu de recevoir M. *** dont la légèreté est capable de tuer un rhinocéros.

Ce sont les journaux de Paris qui ont dit que j'assistais à Rouen, à la première de V Assommoir ! Depuis ton départ, re-lettres d'amis m'en félicitant. Mais plus modeste que le P. Montsabré (à propos de la réception de Picnan), je ne réclame pas pour si peu.

Mon rhumatisme m'est tombé dans le genou droit. Mon pied continue à enfler un peu chaque soir. Jai essayé toutes les chaussures que je possède; aucune ne peut me convenir. Je suis donc réduit aux pantoufles pour longtemps; de cela, je m'en moque.

Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.

Vieux.

Mercredi soir, 10 avril 1879.

1« Mon déjeuner de dimanche n'a pas été ce que tu crois ! Ah ! Sais-tu ce qu'ont fait mes deux Anges après le repas? un somme! L'une (Mme Pasca) sur mon divan, et l'autre (Mme Lapierre) dans un fauteuil! Pendant qu'elles dormaient, j'ai travaillé à ma table tranquillement comme un petit père tranquille. Rien de plus vertueux et de plus commode! Leurs provisions de bouche étaient d'ailleurs excellentes et abondantes; il m'en est resté jusqu'au surlendemain.

Ton Vieux a eu ce matin une colère violente au spectacle du premier numéro de la Vie Moderne^ rédacleur en chefBergerat, éditeur Charpentier. Tu n'imagines pas une infection pareille. C'est encoreplusignoble quela Vie

Parisienne^ cette m.... à la vanille! Mon premier mouvement a été d'écrire une lettre d'injures à ces messieurs, en les priant d'ôter mon nom de dessus la couverture, car elle le salit. Mais j'ai eu peur d'avoir l'air de vouloir poser! et je me suis abstenu. N'importe! j'en suis encore indigné {sic),

La lecture de la Correspondance inédite de Berlioz m'a remonté. Lis-la, ie t'en prie. Voilà un homme! et un vrai artiste! Quelle haine de la médiocrité! Quelles belles colères contre l'infâme bourgeois ! Quel mépris de on ! Cela vous enfonce les lettres de Balzac de 36,000 coudées! Je ne m'étonne plus de la sympathie que nous avions l'un pour l'autre. Que ne l'ai -je mieux connu! je l'aurais adoré! Sens-tu la beauté des funérailles de Villemessant! Embaumement comme celui d'un Pharaon, messe dite par un évêque, la gare du chemin de fer transformée en chapelle ardente. « Retour des cendres » à Paris, et demain quel enterrement! mais il disposait d'une (( immense publicité ». Inclinons-nous.

Et PinardM mon ennemi, ce saint homme... auteur des couplets obscènes trouvés dans le prie-Dieu de Mme Gras, et que Mlle Delaporte a mis à la sienne (de porte), vu ses manières trop galantes, oui! Pinard, l'ancien ministre, communiant dimanche dernier à Notre- Dame avec Mgr le duc de Nemours, n'est-ce pas beau? Tout cela (sans compter le reste) me donne envie de crever, puisque c'est plus fort que nous...

Ne vous préoccupez pas de mon arrivée à Paris. Le monde m'attire de moins en moins, et je ne sais quand je me résignerai à monter dans un wagon. L'idée même de franchir mon seuil m'est désagréable. Il se pourrait

1. Avait requis contre mon oncle lors du procès de Madame Bovary.

bien que je reculasse mon voyage jusqu'à l'automne? Je finirai par ressembler au chanoine de Poitiers dont parle Montaigne, et qui n'était pas sorti de sa chambre depuis trente ans « par llncommodité de sa, mélancholie ».

Adieu, pauvre fille.

Vieux.

Samedi, 11 heures, 1<S79.

Voici le reçu signé et paraphé!...

Cet acte de commerçant que j'accomplis régulièrement tous les mois, sans en comprendre le sens pratique, m'exaspère de plus en plus. On ne refait pas son tempérament. N'en parlons plus! mais c'est dur! Une jambe cassée n'est rien à côté, ni même un mal de dents. Je me les ferais toutes arracher avec une volupté reconnaissante à la condition qu'on ne me parlerait plus d'argent, tonnerre de D...; le reçu de notre locataire m'est même désagréable à signer {sic)...

Hier, Monsieur a fait maigre et s'en est bien trouvé. J'ai eu la tête très lucide toute la journée... pas un bruit sur le quai, pas un bateau sur la rivière. Rien, silence absolu et aucune lettre à écrire! Aussi ai-je travaillé jusqu'à 2 heures du matin. Résultat : une page et la préparation de deux autres. C'est là ce qu'il me faut : l'écartement de toute manifestation extérieure et j'ose dire de toute relation humaine. Je suis de moins en moins pressé d'aller à Paris. D'ailleurs, ma jambe enfle dès que je marche un peu, et hier soir elle me faisait

souffrir. Je crois que c'est un rhumatisme qui se porte

sur l'articulation?

Cependant je voudrais bien voir le portrait de ma

pauvre fille* sur la cimaise.

Je t'embrasse.

Vieux.

Vendredi, minuit, avril 1879.

Que dis-tu de Tourgueneff qui devait d'abord venir dimanche. Puis c'a été pour mardi, ensuite pour vendredi, et maintenant c'est pour dimanche prochain. Cette habitude de toujours manquer de parole me donne le vertige. Je n'y comprends goutte.

Eh bien, oui, j'ai été hier dîner rue de la Ferme avec ma Bonne (Mme Lapierre avait invité personnellement Suzanne). La voiture m'a extrêmement gêné. Le mouvement des roues, les cahots me faisaient mal dans le pied et le grand air m'étourdissait. Seul, je n'aurais pas continué.

On m'a reçu avec des honneurs, choisis, car c'était la Saint-Polycarpe. Lapierre s'était déguisé en Bédouin, Mme Lapierre en Kabyle et le chien de Mme Pasca avait des rubans dans les poils du museau. Une guirlande de fleurs entourait mon assiette et mon verre. Au dessert on a apporté un gâteau de Savoie ayant cette devise : c( Vive saint Polycarpe ! » Toast avec du Champagne. Après quoi Mme Pasca a déroulé un grand morceau de papier et a lu des vers à ma louange^ composés par Boisse (qui

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