‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 154 sur 160 · Nom du bateau à vapeur qui allait de Rouen à la Bouille · texte numérisé non relu

Nom du bateau à vapeur qui allait de Rouen à la Bouille

CCCLXJX

Croisset, mardi malin, 10 heures, 23 décembre 1879.

Ma Caro,

C'est de Vinsenséisme! venir ici par un temps pareil, et vouloir peindre dans les conditions atmosphériques du logis! tu n'y songes pas. Crois-tu que ton modèle pourra se dénuder. Où la mettras-tu ! où te mettras-tu toi-même? En ma qualité d'ancêtre, je m'oppose à cette extravagance. Reste à Paris. Tu viendras me voir plus tard, dans un entr'acte de ton travail. Je ne suis pas héroïque du tout, mais raisonnable, et puis, qui vous servirait? M« bonne a bien assez que de me monter toutes les heures du coke et du bois!!! J'en brûle même qui est vert. Ainsi c'est entendu, mais par exemple, beaucoup de lettres et de longues,

N. B. — Tu dois t'être trompée? Ce n'est pas Bouvard et Pécuchet qu'on annonce dans le Voltaire, mais ma féerie. Je serais bien contrarié si le titre de ir.on roman et même mon roman était annoncé maintenant! Mon petit Duplan m'envoyait toutes les feuilles où se trouvait mon nom. A présent je ne sais même plus ce qui me concerne !

Mes lampes sont peut-être à Rouen? Mais comment les avoir? Plus de communications avec cette bonne ville. On risque de se casser la gueule ou un membre, si l'on y va pédestremcnt, et cette nuit le ponton a sombré.

Ce matin, un brouillard à couper au couteau. Malgré mon grand âge, je n'ai jamais vu un pareil hiver. Dois-tu

être embêtée d'entendre parler du froid! toi qui vois des humains.

Adieu, pauvre chat; mille bécots de

Yieux.

Croisset, mercredi soir, 31 décembre 1879.

Que 1880 te soit léger, ma chère fille! Bonne santé, triomphes au salon, réussite des affaires! Pour moi particulièrement j'ajoute : avoir fini Bouvard et Pécuchet! car franchement je n'en peux plus. 11 y a des jours comme aujourd'hui où j'en pleure de fatigue (sic), et c'est à peine si j'ai la force de tenir une plume! Je devrais me reposer. Mais comment?... où?... et avec quoi?

Encore une bonne quinzaine pourtant, et j'espère avoir fini mon chapitre! ce qui me donnera du revif, j'aime à le croire! et au bout de trois ou quatre mois, quand ce dernier chapitre sera fait, j'en aurai encore (avec le second volume) pour six ou huit mois! ! ! Celte perspective m'épouvante dans mes heures de lassitude. Mais a-t-on jamais fait un livre pareil? Je crois que non!

Pour se remonter le tempérament, Monsieur se soigne sous le rapport de la gueule. Le caviar de Tourgueneff avec le beurre de la nièce sont la base de mes déjeuners, et Mme Brainne m'a envoyé (sans compter un pot de gingembre) une terrine de Strasbourg qui est à faire pousser des cris! Suzanne, hier, à la réception du susdit, a proféré un beau mot : a Quel dommage que Mme Commanville ne soit pas là! »

A propos de mes bonnes, Mamzelle Julie m'a chargé de ne pas oublier de dire à Mme Commanville, etc. Elle

a peur que je n'oublie ses souhaits de bonne année...

Quelle idée tu avais de vouloir venir, maintenant, mon pauvre loulou! On est noyé dans la boue, il a fallu, encore une fois, faire relever la porte de ton atelier et il est très àifûcûe d'allerrr z' aux lieux I à cause des flaques d'eau et du verglas. Tantôt j'ai encore risqué de me casser une patte. Autre désagrément : les pauvres (la sonnette retentit à chaque moment, ce qui me trouble beaucoup); du reste Suzanne les congédie avec une impassibilité charmante...

Pense bien à Vieux qui est là-bas tout seul et qui crache dans sa petite cheminée, sous la grosse poutre de sa petite salle, ayant pour compagnie son chien. Quelle vie d'artiste !

Allons, encore deux bons bécots de

Nourrice Cro-Magnon.

Dimanche soir, 1880.

Je vais donc te voir, bientôt, ma pauvre fille, jeudi ou vendredi, n'est-ce pas? J'espère que pendant les « courts moments que tu me consacreras » tu n'auras pas d'occupations t'empêchant d'être longuement avec Vieux.

Je t'aurais écrit avant-hier soir, sans la venue de ton époux.

Mon chapitre est fini. Je l'ai recopié hier et j'ai écrit pendant dix heures! Aujourd'hui je le re-recorrige et le re-recopie. A chaque nouvelle lecture, j'y découvre des fautes! Il faut que ce soit parfait : c'est la seule manière de faire passer le fond. Ta dernière lettre est bien gentille, pauvre chat, et je t'en remercie.

Ton voyage tombe on ne peut mieux, avant de commencer m.on dernier chapitre. Mais si tu veux te faire encore mieux voir, apporte-moi :

l*' Deux paquets de tabac,

â"* De la poudre de gingembre et du Kermen*, pour le cari à l'indienne, objets qui se trouvent (bien que dise M. Commanville) sur la place de la Madeleine, à côté d'un marchand d'oiseaux, quand on a le dos tourné au marché,

Cuvellierdoit aussi les vendre, ou Guyot?...

Adieu, à bientôt. Le Préhistorique te donnera de bons

baisers de

Nounou.

* Je ne suis pas sûr du nom, mais c'est quelque chose d'approchant.

CCGLXXII

Croisset, nuit de vendredi, 2 heures, 24- janvier 1880.

Ma pauvre fille,

Par une lettre que ton mari a reçue tantôt, je sais que lu vas bien, et que ton retour s'est effectué, solitairement. Ne manque pas de fortement plaisanter Lapierre, qui a préféré à ta compagnie celle des notables de Rouen, comme si tout Rouen t'allaita la cheville ! ce qui est cependant te placer très bas? De mon côté, je l'assure que je lui ferai une scie qui l'embêtera. Explication : c'est qu'il avait quelque intérêt pécuniaire à être avec ces messieurs.

Ernest et moi, nous faisons très bon ménage. Voilà deux soirs que nous jacassons jusqu'à près de 11 heures

Vôi LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE

(lu soir! Hier, il m'a beaucoup parlé de son affaire. Sa persistance est vraiment louchante. Il finira par réussir à force d'entêtement! Ne prends aucune mesure aTant quelque temps, il a besoin maintenant de toutes ses facultés !

Je pioche le plan de mon ciiapitre X et dernier, lequel se développe dans des proportions effrayantes. VËducation n'est pas un petit sujet!!! Et il se pourrait bien, par conséquent, que je ne sois pas prêt à quitter Groisset avant la fin d'avril ou le milieu de mai? Mais je ne veux pas me demander quand j'aurai fini.

J'avais gardé de VÉducation des filles de Fénelon un bon souvenir; mais je change d'avis, c'est d'un bourgeois à faire vomir ! Je relis tout YÉniile de Rousseau. Il y a bien des bêtises ! mais comme c^était fort pour le temps, et original. Ça me sert beaucoup.

Tu recevras le Château des cœurs demain. Nous verrons l'effet que ça fera... Les lettres adressées à ton mari ne sont pas pour moi. Donc, pense ma chérie, pense un peu au

Préhistorique qui t'embrasse.

Gomme ça a été gentil les trois jours passés ensemble, n'est-ce pas, pauvre loulou ?

N. B. — Et mes livres sur VÉducation ?

GCGLXXIII

Groisset, mardi, 5 heures, 1880.

Mon loulou.

Mon indignation n'a pas de bornes! et j'ai envie de t'accabler d'injures !

Si la première du Nabab est pour jeudi prochain, comment veux-tu maintenant avoir des places? La répétition générale commencera demain, à 1 heure. Le service sera déjà fait s'il ne Test? J'aime à croire que la première n'aura lieu que samedi ^ Alors tu auras la ckance d'avoir des places.

Tu as vu par toi-même quand je montais les premières de Bouilhet que l'auteur d'une pièce manque toujours de places, bien qu'il .en achète, de sa poche ! et que la veille d'une première tout le monde perd la boule, on ne lit même plus les lettres.

Crois-tu que Daudet va avoir le temps de te répondre et de s'occuper de toi? Sans compter que les billets de spectacle mis sous enveloppe et envoyés par la poste sont presque toujours volés.

iV. B. — Ne jamais, en ces cas-là, se servir de la poste.

Bref, si lu veux assister à la première du Nabab, il faut aller toi-même ou envoyer un commissionnaire intelligent chez Daudet, et qu'il attende la réponse. Si Daudet ne t'en donne pas, re-envoie le commissionnaire chez Deslandes^ et qu'il attende indéfiniment.

Mais en y allant toi-même, tu as plus de chances de réussir ; tu vas trouver que c'est trop compliqué — tu mettras à la poste des lettres qui ne seront même pas décachetées — et tu n'auras pas de places et tu te plaindras du sort î

Mon loulou n'est guère 'pratique ! Que n'as-tu écrit quelques jours d'avance à Mme Daudet : c'était là le bon moyen.

Si j'étais de toi, je m'informerais de l'heure où finira

Page 1