CCCLXXXVI
J'attends au milieu de la semaine prochaine une lettre de toi, me disant le jour et l'heure de ton arrivée, car jamais, je crois, je n'ai eu envie de te voir comme à présent. JNous allons passer ensemble quelques bons jours.
Tu ne me dis pas si tu as reçu, depuis le télégramme d'Ernest, une lettre de lui? Ci-inclus le fragment recopié d'une épître du Moscove. Envoie-le à ton mari, ça lui fera plaisir.
...Mon disciple, qui m'est arrivé tantôt, me dit que tu as oublié les jurés du gouvernement, à la tête desquels est d'Osmoy; il en connaît plusieurs et te recommandera. Demain je verrai si mes convives en connaissent. »
Je peux écrire moi-même à Paul Baudry, mais com-
ment lui désigner ton œuvre? Ton ami iïérédia est très intime avec Jules Breton qu'il m'a amené un jour en visite. Quant à Jules Lefebvre et aux autres, adresse-toi à Popelin qui ne demandera pas mieux que de t'oblip:er, ou, ce qui est plus simple, va (sous prétexte de lui demander ses commissions pour moi) chez la bonne Princesse et dis-lui qu'elle te donne un coup d'épaule. Son mouvement oratoire dans ton atelier rentre dans ses habitudes... Il ne faut pas plus faire attention à ce qu'acné dit qu'au propos d'un enfant de six ans. Je m'étonne qu'elle n'ait pas traité le P. Didon de mouchard et de voleur.... qualifications qui lui sont usuelles. Je lui ai vu déchirer des gens qu'elle recevait ensuite parfaitement bien. Tous les Bonaparte sont ainsi; ils ont des accès de lyrisme, sans cause.
Hier, bonne visite de Sabatier que j'ai trouvé très intdligent, charmant. Nous n'avons causé que de choses élevées... Croirais-tu que, depuis huit jours, je n'ai pu faire comprendre, même à G. Pouchet, ce que je désire comme botanique ! F. Baudry, j'en suis sûr d'avance, m'enverra ce qu'il me faut. Ainsi, pour un passage de six lignes, j'ai lu trois volumes, conféré pendant deux heures, et écrit trois lettres. Vraiment ! quelles drôles de cervelles que celles des savants pour ne pas distinguer une idée accessoire d'une idée principale!!! Tout cela faute d'habitude littéraire et philosophique^ j'en suis stupéfait! Je t'assure que ce cas est drôle, je le l'expliquerai. Le bon Sabatier viendra déjeuner jeudi.
Mais parlons de ma réception de demain qui sera gigantesque ! Tous mes confrères acceptent! non seulement ils dîneront, mais ils coucheront, et leur joie de cette petite vacance est telle que les femmes en sont scandalisées. J'ai aussi invité Fortin « à qui je dois bien ça », selon Mamzelle Julie.
J'ai pris, pour aider Suzanne, Clémence et le père Alphonse pour servir. Le repas, j'espère, sera bon. « La plus franche cordialité ne cessera de régner... »
Tous ces jours-ci, j'ai eu mal à l'œil gauche. Je me bassine à l'eau très chaude, ce qui me fait du bien.
Forlin, à ma prière, a tantôt, pendant plus d'une heure, examiné mon disciple. On m'avait dit sur sa nialadie tant de bêtises et d'incompatibilités que ça me tourmentait. (Je ne sais pas son opinion.) Ce qu'il y a de sûr c'est que Guy souffre beaucoup. Il s'est couché ce soir dès 9 heures. Il a probablement la même névrose que sa mère...
A propos de névrose, voilà deux fois que j'oublie de te dire que Potain (le médecin de Guy) a guéri Mme Lapierre de ses migraines. Celle-ci m'avait chargé de te rapprendre, et Pouchet, idem, dimanche dernier, en l'engageant fortement à aller chez lui.
Adieu, pauvre fille; deux bécots retentissants de
Ta Nounou.
GCCLXXXVII
Dimanche soir, 19 avril 1880.
Mon loulou.
Mon ami A. Nion est revenu, sur un deuxième billet de moi, me donner des explications sur les justices de paix.
Le sénateur Cordier m'avait invité à déjeuner pour aujourd'hui. Je me suis donc transporté à Rouen. Réception très cordiale, charmante.
Sur le port, vue, coupe, élévation et perspective de Gustave Roquii^ny. Échange de salut, digne.
Yu l'absence de fiacres et la plénitude des tramways, retour à pied! jusqu'au bas de la côte de Déville, soit ennui et maronnage de M. G. F., pionçage de 4 à 6 heures.
Ce matin, j'ai reçu d'un compositeur anglais, M. Le^,la demande de faire la musique du Château des cœurs pour le théâtre du Strand. J'ai répondu (en vrai Normand) que je lui dirais oui ou non d'ici à quelque temps. La pauvre Féerie serait-elle enfin jouée? verrai-je le potau-feu sur les planches.
La Revue des Deux-Mondes, dernièrement (à ce que m'a dit Gordier), dans un article sur THystérie, m'a vanté comme médecin et a cité en preuve Salammbô.
Zola, Géard, Huysmans/Hennique, Alexis et mon disciple m'ont envoyé les Soirées de Médan avec une dédicace collective très aimable. Je suppose que Guy l'en aura envoyé un exemplaire (à moins qu'il n'en possède pas). J'ai reçu Boule de suif, que je persiste à considérer comme un chef-d'œuvre, et le jugement de mon amie Mme Brainne (à qui j'en veux pour cela) est celui d'une oie; elle s'est coulée dans mon estime par cette critique : la littérature étant la base de tout...
Je n'écrirai pas à Bergerat, parce que je suis en froid avec lui (à propos de la publication du Château des cœurs) et que je tiens à le bafouer, dans son bureau, en public. Donc, je ne veux, d'ici là, lui demander aucun service. Mais adresse-toi pour tout ce qui est réclames et articles à quelqu'un de plus considéré que lui, c'està-dire au raagnilîque Hérédia. Burty, en ces matières, a le bras long.
A ta place, je ne ferais pas de visite à X... qui s'est conduit envers moi comme un polisson. Je garde sa lettre comme un monument d'impertinence, et je ne
demande qu'un prétexte pour lui placer ma botte au c, et d'ailleurs plus tu avanceras dans la «carrière artistique » , mon loulou, plus tu verras que tout ce qu'on dit qu'il a faut faire, pour réussir » ne sert absolument à rien. Au contraire! le public n'est pas si bête que ça. Il n'y a de bête, en fait d'art, que T le gouvernement, 2" les directeurs de théâtre, 3^ les éditeurs, 4^* les rédacteurs en chef des journaux, 5^ les critiques autorisés; enfin tout ce qui détient le Pouvoir, parce que le Pouvoir est essentiellement stupide. Depuis que la terre tourne, le Bien et le Beau ont été en deho^'s de lui.
Telles sont les idées de ton « vertueux » oncle qui t'embrasse.
CCCLXXXVIII
Jeudi, 4 heures, 22 avril 1880.
As-tu lu enfin Boule de suif? Mme Brainne m'en a écrit l'éloge — ô revirements ! — et elle viendra à Rouen, mardi prochain, pour la Saint-Polycarpe. Ma bonne y est conviée, ce qui me paraît la flatter beaucoup.
Samedi prochain, dans Taprès-midi, j'aurai la visite d'adieu de Jules Lemaître, nommé professeur de littérature à Alger...
Bouvard et Pécuchet ont avancé cette semaine. Quand j'arriverai à Paris, je n'aurai plus que les deux scènes finales. L'idée de quitter Croisset m'embête de plus en plus, tant je redoute 1^ la banalité du chemin de fer; 2^ Je tapage des voitures, etc., etc.! et toutes les bêtises que je vais entendre ! Sans blague aucune, je me sens profondément ours des cavernes, et l'Humanité me
dégoûte, depuis les illustrations de la Vie moderne jusqu'aux pétitions des pères de famille en faveur de ces excellents jésuites!
Tu ne me dis rien de la pièce de Mme Régnier. Le divin Sarcey ne m'en a pas l'air enthousiaste.
J'attends ton mari d'un moment à l'autre,
Et une bonne (c'est-à-dire longue) lettre de mon Caro, très prochainement.
Deux forts bécots.
Nounou.
CCCLXXXIX
Mercredi, 29 avril 1880.
Je suis encore tout ahuri de la Saint-Polycarpe ! Les Ldpierre se sont surpassés !!! J'ai reçu près de 30 lettres, envoyées de différentes parties du monde ! et trois télégrammes pendant le dîner. L'archevêque de Rouen, des cardinaux italiens, des vidangeurs, la corporation des frotteurs d'appartements, un marchand d'objets de sainteté, etc., m'ont adressé leurs hommages.
Gomme cadeaux on m'a donné une paire de chaussettes de soie, un foulard, irois bouquets, une couronne, un portrait (espagnol) de saint Polycarpe, une dent (relique du saint), et il va venir une caisse de fleurs, de Nice.
Un orchestre commandé a fait faux bond.
Épîtres de Raoul Duval et de ses deux filles. Vers du jeune Rrainne.
Toutes les lettres (y compris celle de Mme Régnier) avaient comme en-téte la figure de mon patron.
J'oubliais un menu composé de plats tous intitulés d'après mes œuvres.
Véritablement, j'ai été touché de tout le mal qu'on avait pris pour me divertir.
Je soupçonne mon disciple d'avoir fortement coopéré à ces farces aimables?
Je suis bien content que tu admires Boule de suif, un vrai chef-d'œuvre, ni plus ni moins, et qui vous reste dans la tête.
N. B. — Procure-toi le numéro du Gil Blas paru mercredi. Il y a là de Richepin un jugement sur la bande de Zola, qui est parfait. Que dis-tu de la dédicace du volume de vers de Guy*? N'est-ce pas que c'est gentil?
Oui, mon pauvre loulou, l'autre semaine nous nous trimbalerons ensemble. Nous irons voir des expositions! et je me rengorgerai au bras de ma fameuse nièce... 11 faudra que tu restes avec moi au moins huit jours, et je suis sûr que tu n'auras pas avec moi le mutisme de. la mère Desvilles.
Serai-je, dans dix jours, au point où je voudrais être avant de quitter le bon Croisset, j'en doute? Et quand finira mon livre? problème. Pour qu'il paraisse l'hiver prochain, je n'ai pas d'ici là une minute à perdre. Mais, par moments, il me semble que je me liquéfie comme un vieux camembert, tant je me sens fatigué!
Huit jours de bavette avec l'altière Vasti me délasseront.
Adieu, pauvre chat, je t'embrasse bien fort.
Nounou.
1. « A Gustave Flaubert, à l'illustre et paternel ami que j'aime de toute ma tendresse, à rirréprochable maître que j'admire avant tous. »
Le portrait de Renan est parfait...
J'ai trouvé, à Sahurs, du cidre!!! qui doit être en route pour Paris.
J'attends vendredi ton mari à dîner.
CCGLXG
Dimanche, 2 mai 1880.
Ah ! mon pauvre chat, « la Carrière des Arts » est pleine de déceptions! On t'a mal placée au Salon, et Bergerat continue h me placer encore plus mal dans sa feuille de chou. Dans le numéro de ce matin, il arrête net une scène pour un article sur le sport! Voilà comme on est toujours traité, le contraire est l'exception, et ces messieurs-là ont la gueule enfarinée de grands mots!
Malgré mon stoïcisme, je trouve que tu aurais tort de t'en tenir là. Est-ce que par l'illustre Hérédia, Burty ou mon disciple, il n'y aurait pas moyen de changer de place? Comment n'es-tu pas morte de ta journée de vendredi? et Mme *** qui veut venir au vernissage! Pourquoi? Il est vrai que je ne comprends plus rien aux contemporains. Paris me dégoûte par sa 4émence. C'est dans huit jours que j'y serai, eh bien, je ne m'en réjouis pas ! au contraire ! et je crois que mon plus grand plaisir sera de bécoter à l'arrivée mou Caro.
Il est maintenant 9 heures. Monsieur est levé depuis 7 heures 1/2. Monsieur ne dort plus. Je voudrais samedi prochain être arrivé au bord de l'avant-dernière scène*. Or, je n'ai pas une minute à perdre. Ce soir, pourtant, dîner chez Peniietier.
1. Ce môme samedi 8 mai, à 11 heures du matin, il mourait subitement.
Guy m'a envoyé mo?^ renseignement botanique : j'avais raison! enfoncé M. Baudry! Je tiens mon renseignement du professeur de botanique du Jardin des plantes, et j'avais raison parce que l'esthétique est le vrai, et qu'à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La réalité ne se plie point à l'idéal, mais le confirme. Il m'a fallu pour Bouvard et Pécuchet trois voyages en des régions diverses avant de trouver leur cadre, le milieu idoine à l'action. Ah! ah! je triomphe! Ça, c'est un succès! et qui me flatte...
Avant de procéder (sous-entendu à ma toilette), je vais prévenir Charpentier que la semaine prochaine je lui demanderai des comptes, et par la même occasion, lui adresser quelques paroles bien senties sur sa jolie revue. Bergerat aura son paquet chez moi, devant une nombreuse.
Adieu, pauvre chat: j'attends une lettre de toi au milieu de la semaine, puis je t'enverrai un mot pour te dire mon arrivée. Je n'ai plus de recommandations à faire pour le désencombrement du logis, je crois?
As-tu vuidé le bas de la bibliothèque?
Je te baise à pincettes.
Vieux.
158. — Libr.-Imi)riiiicr;es réunies, me Sainl-Benoit, 7. — Mottehoz, dii
PQ
Flaubert, Gustave
Lettres k sa ni^ce Caroline