Couturier
i7 novembre 1864.
Mon bibi.
Je n'écris pas à ta maman, parce qu'elle ne m'a pas donné son adresse. J'irai demain au Palais-Royal, pour Coralie.
Il est 4? heures, et je ne fais que m'éveiller, car les pompes de la Cour m'ont éreinté.
Je reviendrai mardi. J'ai bien des choses à faire d'ici là.
Les bourgeois de Rouen seraient encore plus épatés qu'ils ne le sont, s'ils savaient mes succès à Compiègne*. Je parle sans aucune exagération. Bref, au lieu de m'ennuyer, je me suis beaucoup amusé. Mais ce qu'il y a de dur, c'est le changement de costume et l'exactitude des heures. Enfin je vous raconterai tout cela. Je dors encore et vais prendre un bain.
A toi.
Ton vieil oncle qui t'embrasse.
Dimanche soir, 6 février 1865.
Mon Caro,
J'irai chez Perrin dès que mon rhume de cerveau m'en donnera la permission, mais tranquillisez-vous,
1. Au château de Compiègne où mon oncle avait été invité par Napoléon III.
r Africaine^ ne sera pas jouée avant le mois de mars ou le mois d'avril. On ne répète pas encore sur la scène, m'a-t-on dit. Si je ne puis avoir des places pour la première représentation, j'en demanderai pour la répétition générale, ce qui sera peut-être plus facile à obtenir.
Je vois, mon bibi, que tu te lances dans la société rouennaise. Ma lettre t'arrivera demain, au milieu de tes préparatifs pour aller au bal de M. le préfet-. Madame aime le monde. Madame sait qu'elle est jolie. Madame aime à se l'entendre dire.
Quant à moi, je ne suis jamais moins sorti. J'ai refusé pour demain une place dans une très belle loge à l'Opéra, où l'on joue Roland^. J'ai, de même, refusé pour mardi un dîner chez Charles Edmond, où Ton s'amuse beaucoup d'habitude. Je reste le soir chez moi, tranquillement, et je recommence à travailler. Mon bouquin m'assomme dn peu moins, et depuis mon séjour ici, j'ai écrit près de dix pages, assez faibles, il est vrai. Tu es bien gentille, pauvre chérie, de m'envoyer des encouragements et des consolations. J'ai besoin des uns et des autres. Le fond de l'air n'est pas gai en moi.
Tu me dis de penser quelquefois à toi, ma chère Caroline. J'y pense bien souvent, va! Mon existence a beaucoup changé depuis que nous ne vivons plus sous le même toit et il faut que ton mari soit un aussi bon garçon qu'il est pour que je lui pardonne de m'avoir pris ton charmant individu.
Redonne-moi le numéro du régiment de La Chaussée. Je ne veux pas en avoir le démenti. J'ai eu aujourd'hui, chez moi, l'artiste Feydeau que je n'avais pas encore vu Son journal paraît le 25 de ce mois.