Médecin à Croissel
la fin de cette semaine, d'aller passer quelques jours à Dieppe; et c'est ce qu'elle fera probablement : elle a grand besoin de distraction, pour ne pas tomber dans l'hypocondrie.
Quant à moi, je crois que je suis en re-train de travailler. Je me suis couché cette nuit à 4 heures et je recommence à regueuler dans le silence du cabinet d'une façon congrue. Ça me fait du bien.
On a tantôt savonné à outrance Mlle Diane.
J'ai fait ta commission au jardinier relativement aux géraniums.
Adieu, mon pauvre bibi. Écris-moi. Amitiés à ton mari.
Ton Vieux.
Ça va-t-il un peu mieux, ma pauvre petite Mérotte?
Paris, 3 février 1866.
Mon bibi,
Je mène comme toi une vie agitée, mais non dans le grand monde; je suis perdu dans les fabriques de porcelaine. J'ai passé hier tout mon après-midi avec des ouvriers du faubourg Saint-Antoine et de la barrière du Trône; j'avais eu, le matin, la visite d'un conducteur de diligence. Je vais aller aujourd'hui à la gare d'Ivry. Rentré chez moi, je lis des traités sur les faïences. Je n'ai pas été au bal des Tuileries ni à celui de l'Hôtel de Ville; les Pots m'occupent trop.
Hier, j'ai dîné chez le père Cloquet; mardi, je dîne avec le Prince et, mercredi, j'aurai Monseigneur. Voilà toutes les nouvelles.
62 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLIjNE
Comme je comprends que tu sois tannée de Rouen, en général î Tout cela vous énerve et vous abrutit; il est sain pour Tesprit de s'en esbigner quand on peut.
Dès que tu seras à Paris, je t'engage à aller voir Batty, le dompteur de lions. C'est le seul spectacle où j'aie été, et où, probablement, j'irai.
Je te fais une prédiction : c'est que, si vous restez à Paris un mois, ta grand'mère ne résistera pas à son ennui et viendra vous retrouver; elle ferait mieux de s'arranger pour venir avec vous tout de suite.
Adieu, pauvre bibi. Continue à t'amuser, pendant que tu es jeune; il faut prendre du bon temps quand on le peut, va! Quant à moi, j'avoue que j'ai revu Paris et mes amis avec grand plaisir. J'ai l'esprit assez perverti et le cœur assez dur pour ne pas regretter la campagne et ne pas sentir le besoin d'aller à la chasse chez Saint-André; mais ce que je regrette, c'est ta bonne mine à bécoter. Si les adorations de M. le Préfet te laissent quelque loisir, écris à
Ton vieux ganachon qui t'aime tendrement. Embrasse pour moi ton oiseau qui est bien gentil.
Paris, 1866.
Chère Caro, n
Ta grand'mèro a l'intention de descendre chez moi; mais je n'avais pas songé que je n'ai pas de place pour Joséphine; elle va sans doute te montrer ma lettre où tu verras mes explications. Je n'ai pas de place pour mettre un troisième lit chez moi, puisque mon domestique
couche dans la cuisine; de plus, il me manque des matelas et des couvertures.
Tu connais assez ta grand'mère pour comprendre qu'elle va croire que je ne veux pas la recevoir et que tout cela est un prétexte; tâche de lui faire entendre raison. Je ne demande pas mieux que de la loger, mais, franchement, Joséphine me gênerait, outre que je ne vois pas moyen de nous tasser tous dans mon domicile; il faut donc : 1^ ou qu'elle se résigne à se passer de femme de chambre; 2° ou que j'envoie chaque soir mon domestique coucher à l'hôtel, ou 3'^ que ta grand'mère descende au Helder, — ce qui franchement serait plus simple et plus commode pour elle et pour moi; — mais je me pendrais plutôt que de le lui dire moi-même, et je te prie, ma chère Carolo, de ne pas lui dire que je t'ai écrit à ce sujet. Je compte sur ta discrétion Et t'embrasse.
Ton vieil oncle.
Réponds-moi tout de suite, de manière à ce que j'aie une lettre dimanche matin.
Dimanche soir, je passerai au Helder si mon rhume a diminué; je ne fais que tousser, cracher et moucher.
Paris, 15 février 1866.
Chère Caro,
Je ne sais pas si je pourrai aller te voir rue du Helder lundi matin, parce que ce jour-là j'aurai à faire ranger mon logement pour ta grand'mère; je dîne chez Sainte- Beuve et je dois prendre en route Mme Sand. Aussi est-il
peu probable que j'irai au chemin de fer au-devant de ma mère.
Si tu ne me vois pas dimanche soir à ton hôtel, entre 11 heures et minuit, tu serais bien aimable de venir chez moi le lundi dans la matinée : je voudrais te parler.
J'espère que tu vas te reposer un peu, car si tu continuais la Vie brûlante^ tu te ferais crever, mon bibi.
Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! J'ai bien envie de te bécoter.
Tu vois que moi, je suis un homme exact, et que je réponds de suite aux lettres.
Le Lion amoureux est une infection, et Ponsard, un idiot. Tu peux le dire sans crainte; mais il est convenu que c'est beau.
Adieu. Je t'embrasse bien fort.
Ton Vieux.
Embrasse Ernest pour moi.
P.-S. — Êtes-vous heureux de quitter momentanément votre infecte patrie ?
2' P.-S, — Je te dispense de faire, de ma part, le moindre compliment à mes amis et connaissances.