Isidore, sobriquet de Napoléon III
72 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CARpLINE
Biarritz, il était évident qu'il se brassait quelque chose (mais de tout cela il ne résultera rien que de bon pour la France, momentanément, du moins). L'Italie est tellement exaspérée, que si Emmanuel ne se battait pas, il sauterait. Les bons Italiens vont donc se flanquer une tournée avec l'Autriche, mais la France mettra vite le holà. On prendra la Vénétie, on donnera à l'Autriche les provinces danubiennes comme compensation. Nos troupes reviendront du Mexique et tout sera fini, momentanément.
Si nous faisions la guerre, nous nous en retirerions avec le Rhin. Mais je ne crois pas à une guerre où la France s'engagerait très avant, et je n'y crois pas, parce que personne n'en veut.
Quant à la question d'argent, c'est, selon moi, une idée arriérée, que de voir dans la dette publique une banqueroute future. Tous les États européens sont dans une situation pire encore que la nôtre. On ne fait plus de banqueroute, maintenant. « Vieux jeu !! ! »
L'Angleterre et la Russie sont actuellement avec nous. L'Empereur tient TAutriche sous son genou, et jusqu'à présent, dans cette question de politique extérieure, je le trouve démesurément fort, quoi qu'on dise. Rien n'est sot comme de répondre de l'avenir. Cependant je serais, moi, dans les affaires, que j'irais très crânement, maintenant (et j'achèterais de l'Italien).
L'emprunt Ottoman donne 25 p. 100. Voilà tout ce que je sais, mon bibi!
A propos de M. de Bismarck, ce qu'on a dit de la mort de son assassin est une blague. Il l'a arrêté lui-même et l'a étranglé avec les deux mains, ce que je trouve assez chic.
Sais-tu ce qui me lait croire qu'on donnera les provinces danubiennes à l'Autriche? c'est que personne n'a succédé à Couza — indice — peu remarqué.
Eli résumé, je crois que si la guerre a lieu, nous y participerons très peu et qu'elle se finira vite. La France ne peut pas laisser détruire son œuvre, à savoir l'unité italienne, et elle ne peut pas elle-même détruire TAu- Iriche, car ce serait livrer l'Europe à la Russie. Donc^ nous nous tiendrons au milieu, en empêchant qu'on ne se batte trop fort. Mais l'Autriche perdra quelques plumes de son aile, et La Chaussée ne sera pas maréchal de France. Tu sais bien que j'ai fait beaucoup de démarches pour lui.
Adieu, mon bibi.*J'espère que tu vas rester un peu plus lonptemps à Croissct pour que j'aie le tcnij^s de l'embrasser à mon aise.
Croisset, mercredi, 8 heures du milin, 21 juillet 1866.
Mon Carolo,
Ta bonne maman est tellement occupée et dérangée, que c'est moi qui suis chargé de t'écrire.
Le père Cloquet est arrivé hier à 3 heures, seul. Mme Cloquet vient demain et ils ne repartiront que samedi. Nous ne savons trop que faire pour les occuper, et tant qu'à moi, ça dérange tous mes petits projets. Je suis obligé de contremander mes rendez-vous. Je partirai de Croisset samedi avec M. et Mme Cloquet.
Ta bonne maman ne pourra pas être à Dieppe dimanche. Il lui faudra, au moins, un jour ou deux pour resserrer tout son bataclan.
C'est bien fâcheux que tu n'aies pas pu venir pour embellir notre foyer par la présence.
Adieu, pauvre loulou. Amitiés à ton mari. Je t'embrasse bien fort.
Est-ce que tu n'auras pas Flavie? (Sa mère nous Ta dépeinte comme paralysée. Nous n'y comprenons rien.)
Quand lu la verras, n'oublie pas mes questions sur le tiers-ordre.
Réponds-moi avant mon départ.
Londres, mardi, 8 heures du soir, 1866.
Ma chère Caro,
Je ne veux pas m'en aller de Londres avant de t'avoir écrit un petit mot. Maman me dit que tu seras revenue à Rouen mercredi; donc, j'espère que ceci t'arrivera bientôt.
Je pars demain à G heures 1/2 du soir, et au lieu de me trimbaler pendant trente-six heures par les chemins belges qui ne me feraient arriver à Rade que dans la nuit de vendredi, je prends tout bonnement le chemin de fer de Paris. Je resterai à Paris une heure, le temps d'aller à la gare de Strasbourg, et je serai à Raden le même jour, à 10 heures du soir. Si j'avais été plus en fonds, f aurais pris plaisir à voir les bords du Rhin; mais ce voyage me demanderait cinq à six jours.
Je serai revenu h Croisset dans une quinzaine de jours certainement, et y resterai jusqu'au mois de février, probablement.
Je suis bien content de savoir que les dames Vasse arrivent la semaine prochaine. Ça va faire une compagnie à ta pauvre grand'mère.
J'ai VU à Londres beaucoup de choses très curieuses et plusieurs qui me seront fort utiles pour mon roman.
Je suis en train de faire ma cantine, voilà pourquoi ma lettre n'est pas plus longue. Écris-moi chez M. Du Camp, allée Hauss Baden-Baden (Grand-Duché).
Adieu, mon vieux bibi.
Ton vieux sanachon d'oncle.
Paris, lundi matin, 5 août 1866.
Ma chère Caro,
Es«tu disposée à me recevoir dimanche prochain. Tu m'as écrit à Londres une lettre bien gentille, et si je ne t'ai pas répondu ;)lus tôt, c'est que je voulais te dire le jour positif de mon arrivée. Je ne couche pas- à Saint-Gratien, mais j'y vais dîner tous les jours. Jeudi cependant je resterai à Paris pour assister à la première représentation du Bon Juan de village de Mme Sand. Je passerai la soirée de vendredi et la matinée de samedi chez Monseigneur. Puis j'irai coucher à Groisset pour me débarrasser de mes nombreux colis. Et dimanche enfin je bécoterai ta jolie mine. Telle est mon intenlion. Dis-moi si elle te convient; ne te gêne pas du tout avec moi, bibi. Si tu avais du monde chez toi, je pourrais très bien reculer mon voyage.
Je profiterai de l'occasion pour aller faire une visite à Ouville *. Mais il va sans dire que je resterai plus long-
1. Propriété de ma cousine, Mme Roquigny (Juliette Flaubert),
temps chez mon Caro. Je coraple être revenu définitivement à Croisset Tautre dimanche, le 19, comme je Tavais projeté. La Princesse voulait m'emmener avec sa bande passer tout le mois de septembre sur les bords du lac Majeur; mais le roman ! (le roman qu'il me tarde de reprendre) que serait-il devenu, ô mon Dieu! Adieu, pauvre chérie. Embrasse ton mari pour moi.
Ton vieil oncle qui t'aime.
Je brûle de voir le fameux Château.
Si tu as Flavie près de toi. n'oublie pas de lui demander en quoi consiste le tiers-ordre.
Croisset, 15 août 1806.
Mon bibi,
La stricte politesse exigeait que je vous écrivisse pour vous remercier de votre gentille hospitalité; mais ce n'est pas cela qui me « fait mettre la plume à la main ». Voici ce qui arrive :
Je reçois à l'instant une lettre de Mme Sand qui m'annonce sa visite à Croisset pour mardi prochain (en revenant de Saint-Valery où elle va voir Dumas); elle me dit qu'elle couchera à Rouen si je ne peux lui donner à coucher, qu'elle en repartira le mercredi.
Veux-tu la voir? et, au lieu d'arriver ici mercredi soir, nous présenter ta ravissante binette dès mardi? Réponse immédiate, mon loulou, car, ne sachant où loger Mme Sand, on prépare ta chambre à son intention.
Si tu viens coucher ici mardi, je lui donnerai la
mienne et j'irai dormir dans celle du second. Voilà la question.
Ta grand'mère a voulu que je t'avertisse de cela, de peur que tune sois ensuite fâchée — fâchée bien entendu de ne pas avoir vu Mme Sand.
Adieu, chérie. Tire de ma part les favoris démon neveu. Vous étiez très beaux tous les deux, il y a huit jours, dans votre équipage; mais en revanche, dimanche matin, vous aviez l'air passablement vaches.
Je bécote tes deux joues.
Ton vieil oncle, BouRG-AcHARD, légionnaire.
Croisset, mercredi soir, 12 septembre 1866.
Ma chère Carolo,
Tu m'as écrit de Sa nt-*** un^ lettre qui m'a fait rire, dans le silence du cabinet, tant tu dépeins gentiment un ennui des plus cossus. Pauvre loulou! Ça ne m'a pas, du reste, bien étonné. Rien n'est plus embêtant comme la campagne, si ce n'est les bourgeois, et quand on réunit l'une avec les autres, l'emm... (si j'ose m'exprimer ainsi) est complet. Enfin te revoilà rétablie dans ton petit intérieur avec tes petites habitudes, tes petits domestiques et ta petite voiture. Tu dois te trouver mieux.
Quant à Thistoire de la lecture manquée, c'est bien simple.
Un des directeurs de la Gaîté (Dumaine) a exprimé devait Carjat le désir d'avoir une féerie en dehors des
conditions ordinaires. Là-dessus Carjat s'est enflammé pour la nôtre et le rendez-vous a été donné.
Mais une fois arrivés à Paris pour exhiber notre marchandise, les histoires comiques ont commencé : 1^ l'associé de Dumaine, Bonvel, était à la chasse ; 2° Dumaine a été appelé à la Préfecture et a commencé par nous manquer de parole deux fois dans la même journée.. Bref, j'ai parfaitement vu qu'il avait peur de ma littérature et ne se souciait guère de l'entendre, quoiqu'un autre rendez-vous soitdonné pour plus tard, pour cet hiver.
Le résultat de mon voyage a donc été nul. J'ai dîné deux fois avec Monseigneur, avec les Bichons et avecDuplan qui va partir pour l'Egypte et, en somme, ne me suis nullement ennuyé.
Mme Sand m'a envoyé la collection complète de ses œuvres,^ 75 volumes !
Ton vieux ganachon. ta vieille momie, ton vieux bonhomme en baudruche, ton petit oncle Croûtonneau, ton Bourgachard en pain d'épice,
Ton oncle qui t'aime.
Croisset, 1866.
Chère Caro,
N'oublie pas de me rapporter : 1° un gros paquet de journaux que l'on a dû remettre à mon portier peu de jours avant votre arrivée; 2° le volume du père Michelet (il m'en a fait cadeau avant votre départ) ; 3' enfin toutes lettres et brochures qui peuvent être chez moi depuis mon dernier voyage.
LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE GARaLINE 79
Je me réjouis de savoir que mon « humble réduit » vous plaît. Par l'affreux temps qu'il fait, vous êtes mieux chez le ganachon qu'à l'hôtel. Tu vas pouvoir faire des courses, mais tu n'as pas la Divine pour te trimbaler avec elle dans les musées.
Quand revenez-vous?
Je me garderai bien de dire à Ed. de Goncourt * la rencontre qu'il a faite et sa méprise, afin d'éviter un suicide.
Nous avons aujourd'hui à dîner la mère Lebret. Quelle fête!
Adieu, mon pauvre loulou. Je t'embrasse très fort. Amitiés à ton mari.
Ton vieil oncle.
Croisset, samedi soir 7 octobre 1866.
Je trouve que ma belle nièce oublie un peu son Bourgachard et prétends par cette épître me rappeler à sa tendresse. Oui, mon pauvre loulou, je m'ennuie de toi. Je n'ai pas autre chose à te dire : il me tarde de revoir ta bonne mine. Ta compagnie me sera aussi agréable que celle de mon petit-neveu et de ma petite-nièce, lesquels ont fait, trois dîners consécutifs, tant de vacarme à table, que le cœur m'en battait de malaise nerveux. Je deviens scheik, le bruit m'incommode.
Sais-tu de qui j'ai reçu tantôt la visite? de M. et Mme Gloquet. Ils revenaient du Tréport, et n'ont pas voulu, malgré mes instances, coucher à Croisset ni même
1. Ed. de Goncourt m'avait rencontrée et.ne m'avait pas reconnue.
y dîner. Nous aurons demain à dîner Fortin et son épouse avec Laporte. et peut-être Bataille*, le conseiller d'État.
Voilà toutes les nouvelles d'ici.
La pièce '^ de Monseigneur passera dans les derniers jours de novembre.
Le petit Duplan a dû s'embarquer hier matin pour Alexandrie.
Il continue à travailler comme un bœuf.
J'ai recopié cette semaine tout ce que j'ai écrit depuis mon retour de Dieppe. Cela fait vingt- trois pages; mon roman en est à la cent soixante-dixième: il doit en avoir cinq cents! Quelle perspective ! Aussi il y a des moments où je tombe sur les bottes!
Quand reviens-tu? Est-ce mercredi ou jeudi? Ta grand'mère se porle bien, mais elle devient bien sourde.
Adieu, pauvre chérie. Amiliés à Ernest, je t'embrasse.
Croissct, 1860.
Monbibi,
Est-ce quêta grand'mère est vraiment malade, qu'elle redemande Julie? Arrange-toi pour que j'aie ce soir des nouvelles un peu explicites de sa santé. J'ai reçu ce matin une lettre de la Princesse qui me dit ce que tu verras.
Je te prie de te transporter aux deux gares et de faire faire des recherches immédiates. Cela devient drôle! D'après le billet de la Princesse, je suis sûr qu'elle en a
1, Ami de Napoléon III qu'il avait accompagné en Angleterre, ayant pris part au débarquement de Boulogne.