Spirite, de Th. Gautier
mariage. Ce sont des histoires à la fois comiques et lamentables.
Recommences-tu à faire de la musique ?
As-tu repris ce brave Montaigne ?
Je devais demain dîner avec Grimaux. La chose me sera impossible. Je n'ai pas été lundi à Magny, ni hier chez la Princesse. Ma seule distraction consiste à regarder de ma table les voitures sur le boulevard. On vient me voir et j'ai d'ailleurs mes dimanches.
Vous ne me donnez jamais de nouvelles de mon ami Fortin ?
Adieu, pauvre loulou. Embrasse pour moi ta grand'mère et ton époux. Deux gros baisers de nourrice sur tes bonnes joues.
Ton vieil oncle qui t'aime.
Paris, mardi soir, l'2 avril 1866.
Mon pauvre loulou,
Il me semble que je suis en retard dans ma correspondance; je t'en fais mes excuses. Comment vas-tu? As-tu retrouvé tout à fait ta bonne mine, et repris tes petites habitudes? Comment se portent la gravure, la musique' et le père Montaigne? Donnes-tu toujours des soirées du grand monde?
Quant à moi, je suis repris par les clous* Depuis hier j'ai un cataplasme sur la main gauche (je ne sais pas comment je ferai pour aller dîner demain chez le père
Cloquet), j'en souffre même, assez fortement, ce soir. Ce n'est pas faute, cependant, de me soigner î Je prends beaucoup de bains et m'abreuve de boissons amères. C'est samedi que je serai témoin du mariage de Judith Gautier. Triste histoire.
J'ai reçu une lettre de Mme de la Chaussée, pour me prier de faire nommer son époux chef de bataillon. C'est un mystère. Quand je lui répondrai, je dois écrire à Mme Yasse. Tu peux lui dire, de ma part, qu'elle demande là une chose ^m* difficile. Mme Cornu a été deux ans avant de faire nommer un chef de bataillon. L'Empereur renvoie la demande dans les bureaux, et c'est comme si on n'avait rien fait du tout. Je tiens beaucoup, cependant, à obliger Cora; mais franchement, je doute du succès !
Mme Morin est venue hier pour que je lui fasse gagner son procès. Tout cela m'honore infiniment, mais on me prête une puissance que je n'ai pas.
Malgré mes infirmités, je ne prolongerai pas mon séjour à Paris au delà du milieu de mai. Donc, dans six semaines, je serai revenu. Vous seriez bien gentils de choisir ce moment-là pour séjourner un peu à Croisset, afin que je te voie et que je te bécote à mon aise, mon pauvre Caro.
On a donné aux Bouffes une Didon où une Salammbô figure. Mais je me prive de ce spectacle. MM. les auteurs ne m'ont pas envoyé de billet, ce que je trouve d'une grossièreté insigne. Tel est le genre des gens de théâtre, d'ailleurs.
As-tu lu les Travailleurs de la mer? Nous causerons de Spirite, livre en main.
C'est vendredi que paraît l'histoire des Apôtres de Renan .
Adieu, pauvre chérie.
Ton vieux ganachon.
Mardi soir, 25 avril 1866.
Mon loulou.
T'es-tu bien amusée à Verneuil ? Ce petit voyage a dû faire passer les remords de ta vertu? Tu n'es guère (( comme il faut » : on doit haïr Paris et raffoler de la campagne.
Ton époux m'a fait part dn fameux secret \ et j'ai tout de suite deviné que la petite chapelle t'avait profondément séduite. Je souhaite que la chose s'arrange, puisque cela vous fait plaisir, mes chers enfants.
Quelle mère Galuchet tu es! acheter un château et ne pas acheter un livre dont tu as envie !... Me recevras-tu bien, au moins ? Me donneras-tu des Fêtes !
Quant à moi, étant délivré des clous pour le moment, je passe tous mes après-midi aux bibliothèques publiques à lire des journaux de Tannée 1847. J'en ai encore pour une quinzaine de jours. Rien n'est plus ennuyeux ni plus pénible, que de travailler dans ces grandes halles. On y a froid, on y est mal assis, on y fait du bruit. C'est abominable.
As-tu lu les Apôtres, de Renan? Je trouve cela superbe. C'est la seule nouveauté intéressante. Les Bichons vont publier après-demain un nouveau livre.
Le Louis XV du père Michelet va paraître dans une huitaine. Telles sont les nouvelles des Arts.
Viendras-tu voir l'Exposition?
1. Il s'agissait du château de Miromesnil, que mon mari songeait à acheter. C'est là qu'en 1850 naquit Guy de Maupassant.
Adieu, mon pauvre bibi. Ma lettre est stupide, mais c'est que je n'ai vraiment rien à te dire, sinon que je t'aime et t'embrasse très fort.
Ton vieux ganachon d'oncle.
Paris, dimanche matin, 14 mai 1866.
Je suis bien content de savoir qu'à mon retour je te trouverai à Croisset, ma chère Caro. Cela adoucira les commencements de ma solitude.
Je n'ai pas grand'chose de bien intéressant à te narrer. Voilà à peu près un mois que je n'ai écrit une ligne, étant tout occupé par la lecture des journaux de Tannée 1847. J'en ai avalé, avant-hier, pendant sept heures et demie! Il n'y a pas de travail plus abrutissant et plus irritant que celui-là! Je louche à la fin, Dieu merci!
Je voulais aller entendre Don Juan au Lyrique, mais je n'en aurai pas le temps probablement, et je reviendrai sans avoir, de tout l'hiver, mis le pied dans une salle de spectacle. J'ai passé une heure à l'Exposition; j'y retournerai avec Monseigneur, mardi, pour l'acquit de ma conscience, car il n'y a rien de hien remarquable. Ledit Monseigneur est maintenant couché dans mon lit ei lit le Louis XF du père Michelet que je t'apporterai- J'attends mes visiteurs du dimanche, et il est 9 heures du matin! Depuis quelque temps, je me mets à la besogne dès celte heure-là! bref, je mène la « vie brûlante » ; j'ai eu hier pour 19 fr. 50 de voitures. Nous avons hier dîné chez Charles Edmond; aujourd'hui, nous dînons chez Mme Husson^ et jeudi prochain, chez le philosophe Baudry. Nous travaillerons toute la journée et
toute la soirée demain et mercredi. Voilà mon existence dans les plus grands détails, mon cher bibi.
J'ai bien envie de faire la connaissance de M. Joujou*. Embrasse-le pour moi ainsi que le reste de la famille, et garde les meilleurs bécots pour toi.
Ton vieux bonhomme d'oncle.
Samedi, 10 h. 1/2, 19 mîii 1866.
Mon bibi,
Tu me demandes ce que je pense de la situation politique et ce qu'on en dit. J'ai toujours pensé qu'il n'y aurait pas la guerre, et on dit maintenant que tout va peut-être s'arranger?
La quantité de bêtises qui se débite est incroyable, car fort peu de gens sont en état de pouvoir examiner froidement les choses pratiques, parce que : l*" presque tout le monde y a ses intérêts engagés ; 2^ on aborde le spectacle avec des idées préconçues, des opinions faites d'avance, et un défaut d'études complet. J'ai bien ri, il y a quinze jours, de voir, après le discours d'Auxerre, les impérialistes furieux contre leur idole! Ces bons bourgeois qui ont nommé Isidore^ pour défendre l'ordre et la propriété n'y comprennent plus rien, et ils admirent M. Thiers qui a les idées d'un commis de M. de Choiseul!!! Eh bien, moi, je crois l'Empereur plus fort que jamais. Depuis son entrevue avec M. de Bismark à