VÉducalion sentimentale
Est-ce que tu as toujours l'intention d'aller aux Pyrénées au mois d'août? Je ne te cache pas, mon loulou, que si vous pouvez vous priver de ce voyage, vous m'obligerez infiniment. Autrement, je n'aurais aucune vacance puisqu'il faut que je sois à Paris dès le 1"' septembre pour imprimer mon livre, et franchement j'ai besoin de prendre l'air.
Je suis bien perplexe quant h la question de déménagement : mon pauvre petit logis me fait peine à quitter. D'autre part, je ne peux le garder; il est trop cher, me coûte trop de voitures et sera trop loin du vôtre. Mais le déménagement va me coûter « les yeux de la tête », ma chère dame ! et puis, je n'ai pas le temps de me chercher un logement puisque j'ai à peine le temps de faire recopier mon manuscrit. Cependant.*, perplexité, embarras.
Autre sujet de fatigue.
La princesse Mathilde m'a demandé par deux fois à ce que je lui lise des fragments de mon roman. A la troisième requête, j'ai cédé, et hier je me suis mis à lire les trois premiers chapitres. Là-dessus, enthousiasme de l'aréopage impossibleà décrire, et il faut que tout y passe, ce qui va me demander (au milieu de mes autres occupations) quatre séances de quatre heures chacune.
Elle a le temps de m'entendre, elle! elle ne repousse pas Vieux au dernier plan.
Pauvre loulou, nous allons être bien longtemps sans nous voir. Et l'hiver prochain, nous nous verrons bien peu. ïu seras à Paris, et moi, tout seul là-bas, à rebûcher. Voilà la vie.
Présente mes respects à mon beau neveu et prie-le de m'envoyer mille francs. Je suis sans le sol. Embrasse-le de ma part pour le remercier, et dis-lui pour le rassurer sur mon sort que je compte tirer à Lévy un supplément
de 5 à 6,000 francs. C'est à la mère Sand que je devrai cela.
Je bécote tes deux bonnes joues.
Ton vieil oncle.
Ta bonne maman me paraît aller mieux décidément. Mais pendant ton absence?
Mercredi soir, juin 1869.
Mon loulou,
Flavie m'avait paru tellement inquiète de n'avoir pas reçu de Hambourg^ une dépêche télégraphique que j'étais moi-même un peu troublé, dimanche. Lundi malin elle n'avait encore rien reçu et je tremblais d'arriver à Croisset. Mais heureusement que ta grand'mère avait, de toi, une dépêche et une lettre.
Elle va bien, sauf un rhume. La compagnie de cette bonne Cora et de sa petite fille lui fait du bien. Néanmoins elle compte les jours et s'ennuie de toi beaucoup.
Quant à Vieux, il est revenu de Paris brisé de fatigue et affecté d'une grippe abominable. Je ne fais que tousser et cracher. J'ai les membres moulus comme si on m'avait donné des coups de bâton. Je me sens la têle vide et bourdonnante. J'ai trop travaillé depuis six mois et j'ai besoin d'un long repos. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir repris les notes de Saint Antoine et d'y rêvasser tout doucement. A la fin de la semaine prochaine, Monseigneur
1. Nous allions en Suède et Norvège pour les affaires de mon mari.
LETTUES DE G. FLAUBERT A SA MÈCE CAROLINE . 113
sera reyenu de Paris et nous nous mettrons à corriger VÉducationsentimentale, phrase par phrase. Ce sera l'affaire d'une quinzaine au moins. Ma dernière lecture chez la Princesse a atteint les suprêmes limites de l'enthousiasme (Textuel). Une bonne partie de ce succès doit revenir à la manière dont j'ai lu. Je ne sais pas ce que j'avais ce jour-là, mais j'ai débité le dernier chapitre d'une façon qui m'en a ébloui moi-même. J'ai signé mon bail de la rue Murillo et choisi les étoffes pour tendre. Je crois qu'à peu de frais je peux m'organiser "là un gentil réduit, « une délicieuse bonbonnière », comme dirait M. Achille Dupont.^
Ta grand'mère tient à la voir, quand elle sera prête (ce qui aura lieu, je pense, vers le milieu de seplembre). Elle veut faire le voyage de Paris, tout exprès. Ce sera le moment de lui montrer sa chambre dans votre hôtel. Cette manière de lui apprendre votre changement de domicile est, je crois, la plus douce?
Uagitalion électorale est finie. Ce bon Pouyer-Quertier est enfoncé ainsi que papa Ledier; en y ajoutant le père Barbet, ça fait un joli trio. Je suis revenu de Paris lundi matin avec ce dernier (M. Barbet); il m'a eu l'air de supporter sa déconfiture stoïquement. Mais il laisse pousser sa barbe, ce que je trouve énorme.
Après trois jours de chaleur atroce, le temps s'est rafraîchi, et ce soir j'ai fait du feu. Nous attendons Mme Vasse et Flavie vers la fin de cette semaine. Voilà toutes les nouvelles, ma chère Caro. Et toi? et vous? il me tarde d'avoir quelques détails sur votre voyage. Vous amusez-vous bien ?Avez-vous vu de beaux paysages? Oui, n'est-ce pas? Je ne vous cache pas que je vous envie profondément, et voudrais vous accompagner. Te rappelles-tu la dame qu'on a arrêtée sous les fenêtres du Café Riche, le jour que nous y dînions ensemble? C'était
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une clame du monde qui venait de flanquer des gifles à son époux qu'elle avait rencontré au bras d'une cocotte. L'histoire en était le lendemain dans tous les journaux.
La Princesse m'a dit que « notre consul de Prusse » ne serait pas nommé sans difficulté. Son rival (je ne sais lequel) est protégé par Mme Pourtalès. Elle espère néanmoins remporter la victoire. Dans ma prochaine lettre, je lui recommanderai, derechef, M. mon neveu.
Adieu, mon bibi. Portez-vous bien et amusez-vous. Je clorai ma lettre demain matin.
Et je t'embrasse.
Ton vieil oncle qui t'aime.
Jeudi.
J'ai reçu ce matin ta lettre de Copenhague (dimanche 6 juin). Comme je suis content de te savoir en si bonne humeur.
La nomination de M. de Commanville (sic), comme vice-consul de Turquie à Dieppe, était hier dans le Journal de Rouen,
Samedi soir, 10 juin 1869.
Oui, ma chère Carolo, tu es bien gentille pour les lettres; seulement tu as eu tort, en partant de Paris, de promettre à Flavie de nous envoyer une dépêche télégraphique, dès ton arrivée à Hambourg. Voilà tout; je n'ai rien à t'apprendre. Les plus grands événements de notre vie sont l'arrivée des lettres de la « fameuse fille ». Ta bonne maman va bien et son moral se remonte. Elle a eu ces jours-ci un rhume, qui est maintenant à peu
près passé. Coralie est partie hier; sa sœur et sa mère sont arrivées mercredi. Celte bonne compagnie fait le plus grand bien à ta grand'mère. Mais quand elle ne l'aura plus, que deviendra-t-elle? et moi, que >deviendrai-je ? Ce ne sera pas gai !
Je ne me rappelle pas ce que je t'ai dit à la porte da Café Riche; n'était-ce pas de prendre des notes? Celles que tu peux écrire sont sans doute plus pittoresques que les miennes, présentement; car je suis perdu dans les Pères de l'Église. Ma fatigue est passée et je médite un Saint Antoine nouveau; tout mon ancien ne me servira que comme fragments.
Dans une huitaine de jours, je me mettrai aux corrections de mon roman.
Quant à l'extérieur, la politique est au calme plat. A Saint-Étienne, près Lyon, il y a eu révolte des ouvriers mineurs et on a cassé quelques prolétaires.
J'oubliais de te dire que, jeudi, ton oncle Achille Dupont est venu déjeuner; il m'a raconté l'histoire de Mlle de T..., que j'ignorais; puis des détails sur la sœur cadette qui sont hénaurmes! Tout cela jette un jour bien défavorable sur « nos campagnes ».
Pauvre loulou, je voudrais bien traverser avec toi celles qui t'entourent ! Je t'avoue que je vous jalouse bassement. Tu n'imagines pas comme je suis content de voir que les voyages te plaisent î N'est-ce pas que c'est une sorte de vie nouvelle qui vous est révélée? Comme on respire bien dans les pays inconnus! et comme on aime tout !
Je suis flatté des belles connaissances que vous faites. Les personnes de la famille royale de Suède sont, à ce qu'on m'a dit, les meilleures gens du monde. Ceux qui les entourent doivent leur ressembler.
Du point où vous êtes maintenant, votre itinéraire est
fixé, n'est-ce pas? Allez-vous dans le Nord, plus loin que Drontheim ? Prenez garde de vous casser la margoulette dans les montagnes. Rapportez-nous vos personnes en bon état.
J'embrasse vos deux mines, et la tienne particulièrement.
Ton vieil oncle.
Il continue à faire très froid dans notre belle Normandie. Mais vous, n'avez-vous pas trop chaud? et les montagnes?
Ernest a-t-il tiré quelque bon coup de fusil? Vous devez voir des oiseaux farces?
XGV
Croisset, 1869.
Mon loulou,
Aie soin de bien nous indiquer ton itinéraire et de multiplier autant que possible tes épîtres. Ta lettre écrite de Stockholm le vendredi n'est arrivée ici que ce matin. N'est-ce pas Drontheim qui est le point le plus éloigné de votre voyage? Prends-tu beaucoup de croquis et de notes ? Cela est dur, en route, mais on est si content, ensuite, que je t'engage à avoir celte énergie.
L'agitation politique de Paris est complètement calmée. L'Empereur a eu sur les boulevards une véritable « ovation », comme on dit dans les journaux. Ce qui a mis fin à ces manifestations, c'est que les bourgeois se sont rangés du côté des agents de police et tombaient à coups de canne sur les braillards. Monseigneur a dû
revenir aujourd'hui de Paris où il a été lire à Chilly* son Aïssé^» Sa pièce passera à la fin de janvier, après celle de George Sand. Je Tai trouvé, il y a huit jours, malingre et triste.
La mère Séréville dévisse son billard et les Censier se sont établis dans sa maison de campagne, à Hautot. Il y a eu l'été dernier querelle de voisins entre le père Séréville et mon ami Bataille. De là, calomnies dudit Séréville à l'endroit de Bataille, qu'il a tâché de faire passer pour ruiné, pour vouloir vendre son castel, etc.
J'ai été hier, à Rouen, acheter un tapis turc à ta bonne maman. Ainsi tu verras dans sa chambre un tapis neuf, et dans le salon des rideaux neufs.
J'ai repris mes vieilles notes de Saint Antoine^ car je rêvasse une refonte générale de celte ancienne toquade. Je lis des bouquins ecclésiastiques, et je viens de finir le Saint Paul de Renan, paru il y a quatre ou cinq jours.
Personne ne se doute de votre futur établissement à Paris. Achète des costumes (surtout des coiffures) pour appendre aux murs de ton atelier.
Je ne vous défends pas de me rapporter une pelisse de fourrure.
Les Achille ne démarrent pas d'Ouville. Ton oncle viendra, cependant, dîner ici vendredi.
Dans une huitaine de jours, je me mettrai à corriger mon roman avec Monseigneur. Après quoi, je vous attendrai pour décamper vers la capitale et prendre des petites vacances dont j'ai grand besoin.
Ta bonne maman compte les semaines. Mais, pendant que vous êtes là-bas, ne négligez rien, et voye.^ bien tout ce qu'il y a à voir.