‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 54 sur 160 · Bréviaire, graveur au burin · texte numérisé non relu

Bréviaire, graveur au burin

besogne? S'il ne revient pas dès le commencement d'août, je serai obligé de revenir ici dans le mois de septembre. Tout cela détraque mes vacances; mais il faut avoir de la philosophie !

Croirais-tu que je ne pense pas du tout à mon roman. Saint Antoine m'occupe entièrement, d'une part; et de l'autre, je brûle de m'installer dans mon logement de la rue Murillo.

Cette lettre a été interrompue deux fois: la première, par la visite de Mme Heuzey et de sa fille qui sont venues m'invitera dîner pour aujourd'hui; et la seconde, par la visite du citoyen Raoul Duval, accompagné de son épouse. J'ai donc dîné aujourd'hui à Rouen (j'y retourne demain, pour dîner chez Lapierre). Tu vois que je me vautre, que je me dégrade; cependant, j'ai refusé d'aller aux courses, dimanche dernier, et on m'avait oiïert une place dans la a Loge des autorités » ! Le festin chez la mère Ileuzey a été des plus gais; j'étais à côté de Mme Chauchart, mais les lumières lui vont mieux que le grand jour. En revanche, Mme Mazeline m'a semblé . plus jolie que jamais. Enfin, j'étais si bien disposé que D... ne m'a pas agacé. Quel miracle !

Comme tu as l'air de t'amuser, mon Carolo. N'est-ce pas que c'est bon, les voyages! Je comprends parfaitement ton envie de voir la Grèce et l'Italie. Je dirai plus, je t'engage à y céder. Tu m'as fais rire avec ta description des Lions suédois; j'aurais voulu voir Ernest étaler ses grâces dans des polkas échevelées! Vous allez rester dans la tête de ces braves gens-là comme le type du chic parisien. Ils vous ont trouvé un « cachet plein de distinction », j'en suis sûr.

Je ne vois aucune nouvelle à vous narrer. La politique est au calme. On s'attend cependant à des changements ministériels, à des réformes libérales. Il faudra bien que

l'Empereur en passe par là. Quant à de l'agitation, il n'y en a aucune.

Hier, sur le bateau de Bouille j'ai vu une chose gigantesque, à savoir deux plats montés pour le repas de noces de Mlle Hardel ! Quelle architecture ! Le pâtissier se tenait debout auprès, et VÉluite venait les examiner. Ces deux pâtisseries hautes d'un pied •et demi étaient terminées par une sylphide ou ange portant des couronnes. Le reste demanderait une page de description.

Je suis bien content de savoir qu'Ernest fait de bonnes affaires; car je vous souhaite une montagne d'or, mes chers enfants.

Tu serais bien aimable de m'écrire comment s'est passé votre voyage de Suède en Norvège.

Je vous embrasse.

XCYIl

Paris, dimanche matin, 1" août 1869.

Ma chère Caro.

Mon intention était de t'écrire longuement, uniquement pour le plaisir de causer avec toi ; mais je tombe sur les bottes tant j'ai d'occupation ; je veux te dire que je m'ennuie de toi beaucoup et que j'ai bien envie de l'embrasser.

Penses-tu un peu moins à la Norvège? As-tu repris ton petit train-train?

J'ai été voir votre hôtel, mais il était si encombré par les meubles qu'o7i apportait, que j'ai pu, à peine, distinguer les murailles. Le salon m'a paru très beau.

Ton mari devait venir pour s'entendre avec M. de Fia-

haut. Le portier a dû même lui écrire à ce sujet? Dis à Ernest que, s'il veut venir me donner de vos nouvelles, il se présente au boulevard du Temple de très grand matin. Pendant une quinzaine, je vais sortir tous les jours dès 9 heures.

Après-demain, je recevrai la première épreuve de mon roman, et Aissé va entrer en répétition tout de suite, sans doute?

Je ne sais pas quand j'irai passer quelques jours à Saint-Gralien, mais mon intention est d'aller vous faire une visite à Dieppe dans les premiers jours de septembre.

Adieu, pauvre Caro chérie. Je t'embrasse bien fort.

Paris, lundi matin, août 1869.

Oui, mon loulou, je trouv^ais que tu oubliais un peu ton Vieux, ton pauvre ganachon d'oncle qui t'aime tant! mais je ne t'en voulais pas et ne m'en plaignais pas, n'ayant point l'affection tyrannique. Je t'excusais, d'ailleurs, rejetant tout sur les embarras de ton installation.

Il me tarde de te voir dans ton atelier.

Tu n'imagines pas comme ta grand'mère a été de bonne humeur et en bonne santé, pendant son séjour ici; on aurait dit qu'elle avait quinze ans de moins, et ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'elle était moins sourde. 11 ne faut pas qu'elle soit un instant seule, aussi a-t-elle du s'ennuyer effroyablement dimanche : mais j'espère que les dames Vasse lui tiennent maintenant compagnie.

Si elle n'avait pas eu peur d'être indiscrète, elle aurait, samedi, poussé jusqu'à Dieppe avec Mlle Ozenne. Mais tu sais (ju'il faut toujours l'inviter, plutôt trois fois

qu'une. Quand tu seras prête à la recevoir et elle à aller chez loi (c'est-à-dire après le départ des dames Vasse et avant la venue de Bonenfant), je crois qu'une invitation venant de la part d'Ernest la toucherait beaucoup? Quant à moi, mon loulou, je m'en vais demain passer une douzaine de jours à Londres, puis j'irai à Nogent, et peutêtre chez la Princesse, si toutefois elle n'est pas à Dieppe à ce moment-là. En tout cas, je compte être revenu à Groisset vers le l''^ ou le 2 septembre.

Ton vieil oncle. 1

Groisset, lun li soir, 1869.

J'ai à te dire, mon loulou, que je serais indigné si tu ne profitais pas de V ouverture pour venir me fiiire une visite. Combien de temps resterez-vous dans le délicieux Pissy^? Vous pouvez bien nous donner un jour de plus, afin que l'on voie vos aimables binettes. A propos d'indignation, lu diras à Flavie que je ne trouve pas du tout gentil à elle de s'être en allée justement le jour où j'arrivais. Je regrette beaucoup de n'avoir pu jouir de sa charmante compagnie.

Les Farmer nous ont quittés ce matin. Je ne suis pas fâché d'être revenu ici et de me remettre à la besogne. La chaleur de Paris m'a accablé. Chose qui m'humilie, je deviens scheik et bedolle au physique comme au moral ! ma parole d'honneur.

T'es-tu bien amusée aux courses de Dieppe, dimanche

1. Pissy-PôviUe, propriété de mon grand-oncle Achille Dupont,

dernier? M. le sénateur Préfet a-t-il été bien aimable? As-tu brillé?

Mme Heuzey(quej'ai rencontrée mercredi à l'Exposition et H qui j'ai payé des petits verres) est enchantée de votre installation.

As-tu vu la princesse Mathilde à Dieppe? Elle n'y est pas restée longtemps, s'ennuyant de voir (( tant d'imbéciles sur le galet », m'écrit-elle ce matin. C'est qu'elle ne t'a pas rencontrée, mon mimi.

Allons, adieu. J'espère te voir bientôt. Rapporte-moi les livres que tu ne lis plus.

Je t'embrasse très fort.

Ton vieil oncle.

Paris, mercredi matin, 19 août 1869.

Quelle bonne lettre gentille et charmante, ma chère Caro ! Sais-tu que tu me flattes en me disant tant de bien de mon roman.

Quant à notre pauvre vieille, elle est si contente de vivre avec toi (|ue je t'engage à ne pas lui faire remarquer l'exiguïté de sa chambre. Arrangez votre hôtel, puis, quand tout sera prêt, tu lui montreras sa chambre. Elle la trouvera bien, quand mm<?. D'ailleurs, elle s'y tiendra seule fort peu. L'idée que ton atelier est contigu à cette pièce la charmera; si tu lui faisais là-dessus quelque observation, sa tète se remettrait à travailler : vous lui offrez ce que vous avez, vous ne pouvez rien de plus.

Je vais passer mon après-midi au ministère d'Etat pour Aïssé, et ce soir j'aurai ma première épreuve.

Mes ouvriers de la rue Murillo m'embêtent, il m'a fallu du génie pour l'arrangement de mes meubles.

Yous finirez par vous tuer en voiture. Prenez garde, vous êtes sur une penle. Tu ne saurais croire, mon Carolo, comme je m'ennuie de toi. Depuis que je n'ai plus mon pauvre Bouilhet*, dont l'image m'obsède, je crois que je t'aime encore plus qu'auparavant.

Dès que j'aurai un peu de liberté, j'irai à Neuville tout bonnement pour te voir et te bécoter.

Ton Vieux.

Paris, lundi soir, 1869.

Mon bibi.

Tu commenceras par remercier ton mari de la démarche qu'il a faite près de ma mère. Je lui en suis très reconnaissant. La pauvre bonne femme a maintenant si peu de bonheur dans le monde, que la plus petite marque d'attention à son endroit est un véritable acte de charité. Elle est, d'ailleurs, très sensible aux bons procédés (et aux mauvais aussi!) Enfin vous l'avez rendue bien heureuse, elle me l'a écrit tout de suite.

Quanta moi, ma chère Caro, je n'ai pas été en Angleterre parce que, entre nous^ j'ai eu d'assez fortes coliques qui ne me permettaient pas de me mettre en

1. Il était mort un mois avant, le 19 juillet; à son retour de Vichy il s'alita et ne se releva pas. J'appris cette nouvelle à Gottembourg, comme je revenais en France : ici manquent plusieurs lettres qui se sont trouvées égarées, dans lesquelles mon oncle nie parlait longuement de la mort de celui qui avait été son meilleur ami.

voyage; 7nais n'en dis rien à ta grand'mère^ je l'eu prie, elle s'inquiéterait. Ma maladie grotesque est enfin passée, ou à peu près : c'est, je crois, l'elTet de la chaleur. Je la supporte moins bien qu'autrefois, preuve que je vieillis; je tourne au scheik.

Je compte être revenu à Croisset dimanche ou lundi prochain. Là, je vais me livrer à un travail acharné jusqu'au mois de février.

Croirais-tu que je m'ennuie de ne pas écrire.

Tu dois t'amuser, maintenant, avec tes deux bonnes amies. Dis-leur de ma part (à une surtout) tout ce que tu pourras trouver de plus aimable. Que chaleur! j'en tombe sur les bottes! je sue comme une éponge! Écrismoi quand ça ne t'ennuiera pas, mon pauvre loulou.

Je baise tes deux bonnes joues tendrement.

Ton vieux ganachon d'oncle qui t'aime.

Paris, mardi, 10 heures, 31 août 1869.

J'irai demain dîner à Saint-Gratien et je parlerai du consulat^ derechef. On dit que l'Empereur a la même maladie que Sainte-Beuve. Je ne sais si c'est vrai? Ma prochaine lettre te renseignera là-dessus, positivement. Tu feras des reproches, de ma part, à ta bonne maman. Elle ne m'écrit pas. Pourquoi? Il m'est, jusqu'à présent, impossible de te dire l'époque de ma petite excursion à

1. Mon oncle faisait de nouvelles démarches pour la nomination de mon mari au consulat de Prusse, à Dieppe.

i'm LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE

Dieppe. Je voudrais bien ne pas m'absenterde Paris avant d'avoir déménagé complètement. Les peintres auront fini cette semaine, puis j'aurai les tapissiers, puis il faudra transférer mes meubles. Bref, ne compte pas sur ton vieux Cruchard avant quiiize jours ou trois semaines, du 15 au 20 septembre.

Je corrige tous les jours trois épreuves. Tous mes projets de voyage, sauf celui de Dieppe, sont abandonnés.

Je ne suis pas sorti hier, de toute la journée. Mais je recommence mes trimbalages aujourd'hui.

Je m'ennuie énormément de toi, mon pauvre Carolo, et je voudrais être à Croisset tout bonnement, dans ta charmante compagnie, à travailler Saint Antome. Voilà le fond de mon cœur.

Parle-moi un peu de tes lectures sérieuses et de tout ce que tu voudras. Je tiens, dans ta correspondance, à la quantité, étant sûr du reste. Adieu, chérie.

Vieux.

cm

Paris, mercredi, 11 heures, 1869.

Mon cher Carolo,

Je ne pourrai pas aller à Dieppe avant le 20 ou le 25 du mois. D'ici là, fais donc tout ce que tu voudras. J'espère que mes peintres auront fini, complètement, cette semaine. Toute la semaine prochaine sera prise par mon tapissier, puis il faudra déménager et emménager!

Je n'ai presque plus de meubles. Tu ne saurais croire le mouvement de tristesse qui m'a pris*, lundi, quand j'ai vu partir mon grand fauteuil de cuir et mon divan.

Cela me fait de la peine de quitter le boulevard du Temple, où je laisse des souvenirs très doux. Tu y es mêlée, ou plutôt tu y tiens une grande place, pauvre chérie. Enfin, il faut être philosophe pour cela comme pour tout le reste.

J'ai, hier, dîné chez le père Cloquet, avec ton ami le baron Larrey^ Petit repas fort bon et fort aimable. Vendredi je dîne avec la mère Sand et samedi je vais à la première représentation de la Petite Fadette^ un opéracomique que Ton a fait sur son roman. J'ai eu, dimanche, toute la journée, la visite de ce bon Bardoux (de Clermont).

Le roman de ton Vieux est attendu très impatiemment. Les petites feuilles s'occupent beaucoup de moi, et disent pas mal de bêtises sur mon compte. Rien que quatre articles sur la Boîte qui contenait mon manuscrit!

Quant à Aïssé, j'ai le plus grand espoir. Gomme ta maman va s'ennuyer à Croisset, arrange-toi pour qu'elle n'y reste pas longtemps. Dans toutes ses lettres, elle me talonne pour revenir, sans songer que j'ai des affaires qui me retiennent à Paris. Ainsi, depuis que je suis levé, j'ai corrigé trois épreuves, et après mon déjeuner je vais aller à l'imprimerie. J'espère toujours paraître vers la fin d'octobre. Mais il ne faut pas perdre de temps.

Adieu, mon pauvre Caro chéri.

Je t'embrasse fort et très tendrement.

Ton vieux bonhomme en baudruche.

1. Docteur Larrey, fils du célèbre chirurgien du Premier Empire.

Croisset, 1869.

Mon bibi,

Je n'ai rien du tout à te dire si ce n'est que je m'ennuie de toi et que j'ai envie de t'embrasser! D'ailleurs,

Madame,

Je dois vous remercier de la gracieuse hospitalité que j'ai reçue dans votre délicieuse villa, etc.

J'avoue que je me suis considérablement embêté, hier. Toutes les fois que je me remets au travail il en est ainsi. Mais dans deux ou trois jours j'aurai repris goût à l'encre.

J'ai été, ce matin, réveillé par un bruit de tambours et de clairons; messieurs les pompiers n'ont cessé pendant trois heures de s'exercer à cette jolie musique, en face de moi, dans l'île. Je les aurais étranglés avec délices.

La pluie tombe. 11 fait froid et j'ai du feu comme en hiver. On a dû recevoir aujourd'hui même à Ouville deux cartes photographiques de moi. Tu verras demain ta grand'mère. Elle a donc des nouvelles de moi tous les jours.

Adieu, mon pauvre loulou.

Ta vieille bedolle d'oncle.

Mercredi, 6 h. 1/2, 7 septembre 1869.

Mon loulou,

Ta gTand'mère va très bien depuis ton départ. Lundi et hier elle a fait avec moi un bon tour de jardin, et bien qu'elle te regrette beaucoup et parle de toi sans cesse, elle est moins triste que pendant ta présence. La raison en est qu'elle se désole moins de sa surdité pendant les repas. Tout est là !

J'ai été aujourd'hui à Rouen déjeuner chez Mme Perrot^ et faire une visite au général Valazé. Devine quel est le personnage qui est entré dans son cabinet pendant notre dialogue ? L'horloger ! Le général ne comprenait pas ce qu'il venait faire, et il n'a pas compris davantage mon hilarité.

J'attends une lettre de toi me narrant le dîner d'Ouville. Je vais ce soir me mettre à faire gueuler Isis dans les ténèbres. Toutes mes notes sont relevées et mes mouvements préparés.

Tourgueneff me fait faux bond. Je viens de recevoir de lui le télégramme suivant : « Obligé de partir demain pour Bade. Amiens m'établir dès octobre à Paris. Verrons souvent alors ». Si bien que mon désappointement est adouci par cette seconde phrase.

Je ne suis pas fâché de me retrouver au frais dans mon cabinet. Et je vais me remettre au travail.

Adieu, mon bon petit critique, mon auditeur enthousiaste, ou mieux ma chère fille.

Ton vieil oncle qui t'embrasse bien fort.

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