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Femme de lettres, mère de Janvier de la Motte

Paris, jeudi minuit 1869.

Mon loulou,

L'exaspération démesurée que j'ai eue tantôt dans le bureau de ton hôtel, où l'on m'a offert successivement et à de longs intervalles : V une feuille de papier; 2'' une bougie; 3" une plume, e ^'^ un encrier où il n'y avait pas d'encre, tout cela, dis-je (tournure élégante), m'a empêché de te prévenir que : demain vendredi, entre 5, 6 et 7, je passerai rue du Helder pour te voir.

En tout cas, viendrez-vous déjeuner chez moi dimanche ? Je ne sais pas encore ce que je ferai samedi.

A toi.

Ton vieux ganachon.

Jeudi, JO heures, 14 octobre 1869.

Mais, mon pauvre loulou, je ne t'ai pas écrit parce que je ne savais pas si tu étais à Saint-Martin ou à Neuville ? Est-ce que je ne t'ai pas envoyé, de chez la Princesse, une lettre à Saint-Martin? Crois-tu que je n'aie pas pensé à toi depuis quinze joui-s, pauvre chérie ? Est-ce supposahle ?

Accepte donc mes excuses, et mes remerciements, chère Madame, pour la délicieuse hospitalité, etc.

Je ne suis pas gai î Sainte-Beuve est mort hier, à

LETTRES DE G. FLAUBEPxT A SA NIÈCE CAROLINE 131

1 heure et demie de l'après-midi. Je suis arrivé chez lui comme il venait d'expirer. Quoique celui-là ne fût pas un intime, sa disparition de ce monde m'affliij^e profondément. Le cercle des gens avec lesquels je peux causer se rétrécit. La petite bande diminue. Les rares naufragés du radeau de la Méduse s'anéantissent. J'avais fait V Éducation sentimentale y en partie pour Sainte-Beuve. Il sera mort sans en connaître une ligne ! Bouilhet n'en a pas entendu les deux derniers chapitres. Voilà nos projets. L'année 1869 aura été dure pour moi! Je vais donc encore me trimbaler dans les cimetières ! Causons d'autre chose.

Je t'engage, mon Carolo, à faire à Paris un voyage où tu régleras ton emménagement, puisa revenir à Groisset. Autrement tu vas rester un temps infini à l'hôtel où tu te mangeras le sang.

MM. les ouvriers de Mulhouse étant en grève, je n'aurai qu dans un mois l'étoffe qu'il me faut pour mes rideaux, mes portières, deux fauteuils et un canapélit. Quant au reste, ce sera prêt à la fin de l'autre semaine ! Espérons-le.

Mon roman paraîtra, à ce que dit l'imprimeur, à la fin de ce mois; mais je n'en crois rien. S'il paraît le 10 ou le 12 novembre, on aura le temps de le lire avant l'ouverture de la Chambre. Tu n'imagines pas comme il m'intéresse peu ! Ce que je voudrais, ce serait d'être à Croisset, tranquillement, entre toi et notre pauvre vieille, à travailler Saint Antoine, Tel est mon caractère.

Il m'ennuie de ta gentille personne et de ta spirituelle compagnie.

Ton vieil oncle.

N. B. — Fais-moi le plaisir de m'acheter chez Magnier 12 boîtes des fameuses pastilles. Elles ont eu un

tel succès chez la Princesse que je suis contraint, de les avoir, pour en faire des générosités.

P. -S. — Ne pas donner la commission au consul de Turquie, parce qu'il l'oublierait. Embrasser de ma part le dit agent diplomatique.

Paris, samedi soir, 6 novembre 1869.

Je n'ai rien de neuf à te dire, depuis ton départ, ma chère Caro. Je travaille toujours la Féerie avecd'Osmoy. Mon roman paraîtra le 17 courant. On me promet mon étoffe pour le milieu de la semaine prochaine. J'ai été ce matin rue de Clichy. L'appartement de ta bonne maman ne sera pas prêt avant vendredi ou samedi. Je ne sais pas comment elle va prendre la chose? Je lui ai écrit tantôt, pour la calmer.

Et vous? le voyage s'est-il bien passé*? Je m'attends à une lettre de toi lundi. Mais écris surtout à notre pauvre vieille, qui s'ennuie là-bas démesurément.

Les petites bottes de fourrure ont-elles été utiles? J'imagine que non? car le temps s'est bien radouci.

J'ai été hier à l'Odéon voir Sarah Bernarhdt, dans le quatrième acte de la Conjuration d'Amboise, J'étais dans un bel état nerveux ! J'en suis encore tout brisé aujourd'hui! Cette représentation (à bénéfice) a été splendide. J'y ai entendu la Patli qui m'a semblé, ce soir-là, merveilleuse. Voilà !

1. J'élais en Prusse où j'avais accompagné mon mari dans un voyage d'affaires.

Embrasse ton mari pour moi, dis de ma part à ta compagne^ tout ce que tu pourras trouver de plus gentil, et ramène-moi en bon état ma chère nièce que j'aime.

Ton vieux ganachon.

Paris, mercredi soir, 11 heures, octobre ou novembre 1869.

Mon loulou,

J'ai reçu tantôt ta dépêche télégraphique datée de 11 h. 35 minutes, et presque en même temps la bonne lettre de lundi 8.

Je les ai montrées l'une et autre à ta grand'mère qui est arrivée à 4 h. 1/2, car elle ne pouvait plus tenir à Croisset. Elle est, présentement, à l'hôtel du Helder où elle restera jusqu'à ce que sa chambre, chez toi, soit prête. Les ouvriers n'avancent à rien ! ils viennent à 3 heures et s'en vont à 4 ! Vous trouverez à votre retour bien peu de besogne faite!

Tu apprendras avec plaisir que ta bonne maman va très bien. Il y a peut-être quatre ans que je ne l'ai vue en si bon état. Son moral est excellent et pas une fois pendant le dîner je ne me suis aperçu qu'elle était sourde. Elle ne m'a pas fait répéter un seul mot! C'est incompréhensible ! Je crois que c'est l'elfet de la joie d'avoir quitté sa solitude.

Mme Laurent vient demain dîner avec elle. Elle grille d'envie de voir votre hôtel. Mais je l'ai priée d'attendre que son appartement fut prêt.

Mon roman paraîtra, sans faute, mercredi prochain 17, jour de l'ouverture du canal de Suez.

Ma Princesse est partie ce matin pour Gompiègne.

D'Osmoy revient vendredi retravailler à la Féerie.

Voilà toutes les nouvelles.

Moi aussi, pauvre loulou, je voudrais être chez toi. Tu me dis, sur noire petit dîner de l'autre jour, précisément ce que j'ai senti. Nous nous entendons bien, n'est-ce pas, ma chère Carolo?

Quand reviens-tu? 11 y a si longtemps qu'on ne s'est vu un peu longuement ! Mon intention est de m'en retourner à Groisset vers le 20 décembre et d'y rester jusqu'à la fin de janvier. Puis j'irai passer huit jours chez Mme Sand; je reviendrai à Paris et j'en partirai avec vous au mois de mai pour aller à Groisset travailler à ce brave Saint Antoine,

A la fin de cette semaine j'arrangerai la fameuse fourrure ! J'espère dans une huitaine posséder le complément de mon mobilier, et mon bouquin paraîtra en même temps! Il ne me manquera (pour compléter mon luxe) que ma fameuse nièce. Deux bons baisers sur ta gentille mine.

Vieux.

GX

Paris, lundi, minuit, 1869.

Rien de nouveau, mon loulou. Ta bonne maman va bien, quoique bier, au dîner que j'ai fait chez toi avec d'Osmoy, je n'aie pas trouvé ses oreilles ni son moral en aussi bon état que mercredi dernier^ Gela tenait peut-

1. Ma grand'mère n'avait pas attendu mon retour de Prusse pour s'installer chez moi, 77, rue de Clichy.

être à ce qu'elle nous avait attendus trop longtemps pour dîner? En effet, ton brave homme d'oncle est accablé d'affaires à en perdre la boule.

Non seulement 1° mon livre va paraître, mais 2" il est question de jouer Aïssé prochainement (il n'y a rien encore de positif); 3° nous travaillons toujours la Féerie; 4° nous intriguons souverainement pour la faire recevoir, et 5° j'ai eu et j'ai encore une autre histoire (qui ne me regarde pas) et que je te conterai dans le silence du cabinet.

Des fragments de VËducation sentimentale ^a-Ydilironi demain dans une trentaine de journaux. La semaine est mal choisie à cause de la politique, qui change d'aspect cependant, car Rochefort est complètement démonétisé et il pourrait bien ne pas être nommé; l'opposition est en baisse dans l'opinion publique.

Tu ne m'as pas l'air de faire un voyage bien pittoresque, et il me semble que sans ta compagne tu t'ennuierais.

Ta bonne maman a dû aller chez Racaut pour obtenir qu'il envoie des ouvriers. Rien, mais jibsolument rien, n'est fait chez vous : il faudrait l'œil du maître et le maître devra même faire les gros yeux.

J'ai reçu une lettre de Mme Sandeau qui s'informe beaucoup de toi.

Demain je dîne chez la Princesse et jeudi chez Du Camp. Voilà toutes les nouvelles.

Ton vieux ganachon qui t'aime.

Je suis curieux de voir le petit chien, quoique je désapprouve ce surcroît de personnel. Ce sont des embarras et des chagrins que tu te prépares, mon Caro.

136 LETTRES DE G. FLAUBERT A SA :nIÈCE CAROLINE

Paris, mercredi soir, 27 juin 1870.

Chère Caro, ^

J'ai encore fait aujourd'hui une longue station chez M. Delestre, qui m'a brûlé et mastiqué deux dents; mais je crois que ce n'est pas fini, car, en ce moment même, je souffre comme un diable. Je me suis occupé des affaires de Deslandes, et Raoul Duval, grâce à moi, va contribuer probablement à le faire nommer directeur du Vaudeville, ce qui pourra servir aux amis.

Je ne t'ai pas dit que la Commission pour le monument de Bouilhet avait adopté mon idée de fontaine. M. Nétien^ l'adopte, et il est probable qu'on choisira la place qui se trouve au bas de la rue Verte, en face le pharmacien.

Le Figaro m'a fait une belle peur en annonçant que la mère Sand était très malade. Il n'en est rien. Elle n'a pas du tout été malade : c'est encore une gentillesse des journaux.

Je vais enfin voir ce soir l'illustre d'Osmoy, ce soir ou demain; en tout cas, je verrai Bardoux, qui m'a donné rendez-vous à 9 heures et demie, en face Tortoni.

11 paraît qu'on ne découvre rien de grave contre Janvier, et il est probable qu'on ne le mettra pas en jugement. J'en suis content pour sa pauvre mère. Voilà toutes les nouvelles, mon pauvre bibi.

Il pleut à torrents! et il fait froid.

Amitiés à Ernest

Et à toi, pauvre loulou.

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