‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 57 sur 160 · Celui de Jules do Concourt · texte numérisé non relu

Celui de Jules do Concourt

beaucoup de toi et de Pulzel^^^dont tu ne nous donnes aucune nouvelle.

J'espère qu'à la fin de la semaine tu nous annonceras le jour de ton retour : ce sera sans doute de dimanche prochain en huit?

Adieu, chère Garo ; embrasse ton mari pour moi, et qu'il te le rende au centuple.

Ton vieux bonhomme d'oncle qui t'aime.

Croisset, nuit de vendredi, 1 heure, 1870.

Ma chère Caro,

Je m'étonne de ton manque d'enthousiasme pyrénéen! Tu as dû voir aujourd'hui le cirque de Gavarnie et revenir par le port de la Picade? G'est bien beau, autant que je m'en souviens; mais Madame est gâtée par l'habitude des grands voyages î J'espère, cependant, que la prochaine lettre témoignera d'un peu plus de joie. Tu parles de tes (( mauvaises dispositions » : est-ce que tu es triste, mon pauvre loulou, ma chère fille?

Moi, pour me remonter, j'ai pris des bains froids, et je m'en trouve bien. De plus, tous les soirs, après dîner, je fais un tour de promenade dans le grand potager, seul^ et en ruminant une foule de souvenirs... peu folichons. Tu me cites, en manière d'exhortation, quatre vers de Ghénier; mais Ghénier, quand il les a faits, était plus jeune que moi et, d'ailleurs, il avait la cervelle remplie,

1. Un petit chien rapporté de Prusse. — Putzel, diminutif de Putz, en anemand : élégance.

naturellement, par des images plus gracieuses que la mienne. Ma vie a été bouleversée par la mort de Bouilhet. Je n'ai iplus personne à qui parler! C'est dur!

Ta grand'mère va bien. Je lui fais faire tous les jours deux promenades dans le jardin. La mère Heuzey dîne demain avec nous et, dimanche, je vais dîner chez le terrible Raoul Duval. Terrible est le mot, car il s'est battu en duel, lundi dernier, avec un nommé Riduet, rédacteur du Pro^m. Après la première balle échangée, il a voulu qu'on rechargeât les pistolets; mais son adversaire a déclaré en avoir assez. De plus^ il a fait caler : 1« le sieur Cord'homme et 2° le citoyen Gallois, rédacteur en chef du Progrès, ce qui fait trois duels qu'il avait à la fois sur les bras. Depuis qu'il s'e^t montré si crâne, ces messieurs le respectent infiniment. C'est dimanche prochain qu'auront lieu les élections : s'il est nommé, on s'en réjouira; s'il échoue, on se consolera.

Je ne vois plus autre chose à te dire, pauvre chérie. Il a fait, ces jours-ci, une chaleur à crever. L'Horloger y qui est venu hier, trouve que c'est très fâcheux pour les biens de la terre; mais aujourd'hui le fond de Vair est froid. Quelle belle nuit! La lune brille sur la rivière et, par ma fenêtre ouverte, j'entends le cri d'un grillon.

Croirais-tu qu'une sotte inquiétude, hier, m'a traversé l'esprit à propos de vous deux. Le Journal de Rouen disait, dans un entrefilet, qu'un petit bateau allant de Bordeaux à la Bastide avait sombré mardi dernier, et que huit personnes étaient noyées, sans plus de détails. Ta grand'mère, heureusement, ne s'est pas arrêtée longtemps à cette idée. Écris-nous souvent. Amitiés à Ernest.

Je t'embrasse bien fort.

Ton vieux bonhomme d'oncle qui t'aime.

Croisse!, lundi, 5 heures, juillet 1870.

Mais, mon pauvre loulou, j'ai tout de suite accédé à Ion désir. Ta grand'mère t'a écrit devant moi que j'étais tout disposé à t'aller chercher à Luchon, plutôt que de te laisser revenir seule. Nous ne faisons autre chose que de parler de toi, et tu me dis aujourd'hui que nous n'avons pas l'air de nous inquiéter de ta chère personne. Nous ne savons pas quand tu dois revenir, car tes lettres sont contradictoires : ton avant-dernière lettre annonçait un prolongement de séjour là-bas; celle d'Ernest, votre retour vers le milieu de ce mois, et la tienne d'aujourd'hui nous laisse encore dans l'incertitude. Qu'y a-t-il donc? Je t'assure, ma chérie, que ton épitre du 2 juillet est d'un ton amer.

Notre vie, à ta grand'mère et à moi, est bien monotone! D'Osmoy me fait droguer depuis huit jours; enfin, hier au soir il m'a annoncé, par un télégraninu, son arrivée pour ce soir. Viendra-t-il? J'en doute encore. Dès qu'il sera parti je me mettrai à écrire Saint Antoi7ie. Mais je ne suis pas en train; le cœur n'y est pas : l'enthousiasme, ou tout au moins l'espèce de gaieté qu'il me faut, me manque.

Potinez-vous bien avec les M***? Sans doute qu'ils déchirent les dames B*** et L*** ? Fais mes amitiés à Ernest Chevalier; tâche de ne pas t'ennuyer trop et de croire, mon loulou, que je prends intérêt à tes infirmités; mais il faudrait d'abord que je les connusse. Peut-on supposer qu'une personne de si belle apparence, qu'une jeune femme « qui a un port de reine » (oh! tu l'as) soit affectée de la moindre tare?

Il me tarde bien de te revoir et de te bécoter!

Es-tu bien sûre que les Eaux ne te fassent pas plus de mal que de bien ?

Si Ernest est obligé de te quitter avant la fin de ta cure et qu'il ne puisse aller te reprendre, je te répète, mon loulou, que je suis à tes ordres; seulement, j'aimerais à être prévenu d'avance. Mais j'espère que tu reviendras bientôt, et en bel état.

Ton vieil oncle qui t'aime.

Ce mot d'oncle me fait penser à Mardochée, Toncle d'Esther; mais tu ressembles plutôt (dans ta lettre d'aujourd'hui) à l'altière Vasthi.

Cette comparaison m'est venue, parce que je suis en plein dans la Bible.

Vendredi soir, minuit, 8 juillet 1870.

Ma chère Caro,

Nous avons été tantôt un peu « marrys » d'apprendre que nous ne te verrons pas avant la fin du mois! Tu es donc malade, mon pauvre loulou? Reste à Luchon, puisqu'il le faut et reviens-nous plus robuste. Je ne quitterai pas ta bonne maman avant ton retour. Ainsi ne te gêne pas.

Puisqu'Ernest te tient compagnie et que tu n'as pas besoin de moi, je t'avouerai maintenant que ce voyage m*eùl beaucoup dérangé, car, demain, sans faute (oui, demain soir, 9 juillet), je me mets définitivement à

écrire Saiîit Antoine! J'ai besoin de quelque chose d'extravagant pour remonter mon pauvre bourrichon.

J'ai cependant bien travaillé avec d'Osmoy qui est arrivé ici lundi et en est reparti tantôt, étant trop inquiet de sa femme qui, en effet, est malade. Nous avons rarrangé ensemble une comédie de mon pauvre Bouilhet S c'està-dire que nous avons amélioré (je crois) la conduite de la pièce. C'est, pour moi, un travail de deux mois encore. J'espère m'y livrer pendant les répétitions à'Aïssé? D'ailleurs, rien ne presse. Saint Antoine di\diX\X tout!

Quelle chaleur! On tombe sur les bottes! L'eau de la Seine a vingt degrés.

En fait de nouvelles, nous avons eu, avant-hier, la visite de Mme Raoul Duval, et aujourd'hui celle de la tante Achille. Voilà tout. C'est peu. Ta grand'mère va bien, mais elle s'ennuie de toi énormément, et moi aussi.

Je t'embrasse bien fort.

Je suppose qu'Ernest a commandé à l'inéluctable Grimbert de payer le loyer de la rue de Clichy? Prie-le de dire au même citoyen de payer celui de la rue Murillo, et embrasse-le de ma part. Il est bien gentil et il me semble qu'il aime fortement sa petite femme pour laisser ainsi « les affaires ».

1. Cette comédie est le Sexe faible, pièce qui n'a jamais été jouée.

Nuit de jeudi, 2 heures, 15 juillet 1870.

Chère Caro,

Tu es bien genttUe de nous écrire aussi souvent, mais tu devrais nous dire le jour exact de ton retour. Il ne doit pas être fort éloigné? Ce sera, d'après mes calculs, du 25 au 28? Nous aurions une grande déception si tu le retardais î et je ne sais pas ce que je ferais de ta grand'mère; elle va bien, cependant, et son moral est bon, quoiqu'elle s'ennuie de toi considérablement.

Je suis tout à Saint Antoine et j'espère à la fin de cette semaine en avoir écrit quatre pages.

En fait de nouvelles, je n'ai rien de curieux à te dire. Avant-hier soir visite du citoyen Raoul Duval, avec trois chevaux, quatre chiens et deux jeunes filles. Gela faisait un joli embarras dans le jardin, mais ta bonne maman s'en est amusée. Pour rester avec elle, j'ai refusé d'aller aujourd'hui diner chez Lapierre. Dimanche prochain nous aurons le sieur Desprez (d'Hontleur) et sa petite famille.

Je suis encore terrifié par la laideur de la mère X... Je l'ai regardée hier au crépuscule comme elle était assise sur le banc, devant le salon. Un jour verdâtre Féclairait. Elle m'apparut épouvantable et, en plus, d'une stupidité mirifique. Mais ce matin, apparition et rognonnements de l'Horloger! Je ne m'en lasse pas.

J'ai rarement vu une aussi belle nuit que celle qu'il

fait maintenant! La lune brille à travers le tulipier; les bateaux qui passent font des ombres noires sur la Seine endormie, les arbres se mirent dans son eau, un bruit d'avirons coupe le silence, à temps égaux : c'est d'une douceur sans pareille; il serait temps de se coucher, néanmoins.

Ah! pauvre loulou, tu ne trouves pas les bourgeois qui t'entourent ruisselants de poésie. Je crois bien ! Plus tu iras et plus tu seras convaincue qu'on ne peut causer qu'avec très peu de monde? Le nombre des imbéciles me paraît, à moi, augmenter de jour en jour. Presque tous les gens qu'on connaît sont intolérables de lourdeur et d'ignorance? On va et revient du Mastoc au Futile.

Et cette santé, pauvre chat? Tu ne vas pas, j'espère, jommencer une troisième saison de bains.

Allons, adieu. Je l'embrasse bien fort.

Ton vieil oncle.

]\'e;'cretli soir, 6 heures, 1870.

Mon loulou,

Nous avons eu à 5 heures un désappointement, en ne recevant pas de lettre de toi.

(( Notre pauvre fille » ne nous a pas écrit depuis samedi.

Ta grand'mère allait très bien, depuis dimanche surtout, le dîner de jeunes gens l'ayant divertie. Mais aujourd'hui la privation de ta correspondance l'assombrit.

Je viens d'avoir la visite du général Valazé en uniforme.

LETTRES DE G. FLAUBERT A SA NIÈCE CAROLINE ii:*

Tableau dans Croisset.

Rien de neuf d'ailleurs. Ah! j'oubliais! D'Osmoy m'écrit qu'il viendra me voir dans quinze jours. Tiendrat-il parole?

Si la Princesse vient déjeuner et diner un de ces jours à Croisset, je compte sur toij absolument, pour faire les honneurs et briller.

Adieu, pauvre chérie.

CXYIII

Croisset, mercredi, 3 heures, 1870.

Si je m'ennuie de toi, mon pauvre loulou? Je crois bien! Oui, je m'en ennuie, et beaucoup, énormément! n'ayant, depuis ton départ, personne à qui parler. Il est vrai que je ne deviens pas un monsieur facile. Mes pauvres nerfs ont été mis à de trop rudes épreuves, et ce qu'il me faudrait pour les calmer est hors de ma portée. Si je t'avais près de moi, ma chère Carolo, si je pouvais causer, chaque jour, pendant quelques heures avec ta gentille personne, comme ce serait bon! Quel dommage que Neuville ne soit pas Croisset!

Aucune nouvelle, sauf la mort de la femme de chambre de Mme Husson, enlevée en trois jours par la variole. Hier, vue de Censier; voilà tout. C'est peu.

Ta grand'mère va bien; elle est partie à Rouen faire des courses, en fiacre.

Je suis au milieu de mon travail^; j'en ai encore pour un mois. Outre qu'il m'est pénible sous le côté du cœur, il est difficile en soi : j'ai peur de trop dire, ou pas assez.

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