‹ Lettres à sa nièce CarolineChapitre 59 sur 160 · Philippe, héritier de Louis Bouilhet · texte numérisé non relu

Philippe, héritier de Louis Bouilhet

Ce qui me ronge, ma chère Caro, c'est mon inaction forcée. Si elle dure quelque temps encore, je crois que j'éclaterai.

J'ai eu hier un bel accès de fureur, causé par une plaisanterie du jeune Baudry. J'ai même hésité à aller à Rouen tout exprès pour lui flanquer des calottes. Je te conterai cela.

L'impassibilité de ta grand'mère est sublime. Je n'ai que mon voisin Fortin qui me comprenne. Il vient me voir plusieurs fois par jour, car sa femme l'exaspère par son calme. Nous irons ce soir à Rouen ensemble pour avoir des nouvelles.

Donne-nous des tiennes et surtout de celles des affaires d'Ernest. Le père Cottard a des hallucinations. Il croit que les Prussiens se livrent sur son épouse à des actes de la plus complète immoralité; il veut étrangler cette même épouse qu'il prend pour les Prussiens. Le D*" Morel est venu le voir tout à l'heure.

Je trouve cette petite anecdote pleine de charme.

Mais si ça dure comme ça quelque temps, tout le monde perdra la boule!

Adieu, pauvre chérie.

Ton vieil oncle qui t'aime.

GXXII

Cioisset, mercredi, 6 heures soir, 18 .'loùt 1870.

Rien de nouveau, d'aucun côté, mon pauvre loulou.

Pas de nouvelles de la guerre! J'ai peur qu'elles ne soient mauvaises! Ta cousine Juliette est venue ce matin déjeuner à Croisset. Elle a appris par Gustave Roquigny

qu'Ernest a une commande du gouvernement. Je suis bien content de cela. Il va pouvoir faire travailler ses ouvriers, et, sous le rapport du crédit, c'est bon. Tu serais bien gentille de venir passer avec nous la journée de dimanche?

J'ai été hier soir au chemin de fer pour avoir des nouvelles. Là, j'ai vu Mme W*% qui venait au-devant de son inéluctable gendre. Le beau F*** était avec elle, et faisait de petites plaisanteries.

Renard, le chef de gare, indigné contre son cousin Cord'homme, l'a menacé de « le f sous un train ».

« Et je suis capable de le faire, monsieur, tant j'ai les nerfs agacés. »

Ahî nous sommes tous dans un bel état!

Ta bonne maman va bien, et s'ennuie de toi énormément.

Adieu, pauvre chérie. Je t'embrasse bien fort.

Vendredi soir, minuit, 28 août 1870.

Mon pauvre Caro,

Sais-tu ce qui rendait ta grand'mère si triste? Depuis huit mois, elle croyait avoir un cancer au sein! Et elle a été, avant-hier, consulter ton oncle Achille qui Ta examinée et absolument rassurée, car elle n'a pas plus de cancer que moi; aussi est-elle maintenant tout autre d'humeur et d'esprit.

Elle est même assez raisonnable pour être résignée d'avance à mon départ, car, si le siège de Paris a lieu (ce

que je crois maintenant), je suis très résolu à ficher mon camp avec le fusil sur le dos. Cette idée-là me donne presque de la gaieté. Mieux vaut se battre que de se ronger d'ennui comme je fais.

Je travaille, mais si mal que je n'avance à rien.

Comme c'est drôle de n'avoir pas de nouvelles du théâtre de la guerre depuis huit jours! On ne sait pas même où est ce théâtre?

On a amené ce soir à Rouen 400 blessés.

Ce qui me fait croire au siège prochain de Paris, c'est que Tennemi se refoule (ou est refoulé) vers la Brie, que la Nièvre et le Loiret sont en état de siège, et qu'on s'est mis à refortifier Paris dès le lendemain de nos revers. Mais, avant le siège, il y aura sous les murs de cette bonne Lutèce, une bataille décisive. Souhaitons qu'elle ait lieu plus loin. Aucune révélation des Nogentais.

Adieu, chère Caro. Bon courage! Moi, j'en ai maintenant plus que la semaine dernière.

Je t'embrasse très fort.

Croisset, mercredi, 5 heures, 31 août 1870.

Ma chère Caro,

Les Bonenfant m'ont l'air fort heureux d'être loin du « théâtre de la guerre )). Leurs petites filles ne sont pas agaçantes, mais ce pauvre Bonenfant a des crachements continuels ! Croirais-tu que, de mon lit, je l'entends dans le jardin. C'est là ce qui me réveille, le

malin, avec les disputes d'Hyacinthe* et de ta grand'mère.

Je l'assure, mon Carolo, que je n'en peux plus! Si une vie pareille devait se prolonger, je deviendrais fou ou idiot. J'ai des crampes d'estomac avec un mal de tête permanent. Songe que je n'ai personne, absolument personne, avec qui même causer ! Ta grand'mère continue à gémir sur la faiblesse de ses jambes et sur sa surdité. C'est désolant !

Parlons de la guerre, pour nous égayer. Fortin a vu ce matin un jeune homme de Stenay échappé des mains des Prussiens et qui lui a affirmé que Mac-Mahon et Bazaine étaient dans d'excellentes positions. Il y a cinq jours, Mac-Mahon avait couché cliez le père de ce jeune homme-là, deux jours avant qu'il fut fait prisonnier par eux.

Il paraîl que Bazaine a noyé dans la Moselle (ou plutôt dans une tranchée où il a amené les eaux de la Moselle), 25,000 Prussiens, et il en a fait bien d'autres !

Le siège de Paris n'est guère probable. On va défendre les stations entre Rouen et Paris. El on s'occupe aussi d3 défendre Rouen ! ! !

La garde nationale de Croisset (chose bien importante) se réunit, enfin, dimanche prochain. J'ai indirectement des nouvelles du prince Napoléon : il s'est très bien enfui! Nous avions de jolis cocos pour nous gouverner. Avouons-le!

La Princesse reslera à Paris jusqu'au bout.

Je n'ai plus rien en garde. On est venu, hier, re prendre tout -.

Je ne savais pas que ta grand'mère avait invité

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